Les Cahiers de Douai d’Arthur Rimbaud
Fiche de lecture
Introduction : qui est ce poète de seize ans qui a tout changé ?
Et si l’un des plus grands chocs de la poésie française avait été provoqué par un adolescent de seize ans ? C’est une des promesses des Cahiers de Douai, un ensemble de vingt‑deux poèmes écrits autour de 1870 par un Arthur Rimbaud en pleine crise. Ces textes, qui sont d’abord des tentatives de se créer une identité poétique par imitation des écrivains reconnus, se transforment peu à peu en une explosion de liberté, d’audace et de révolte. Ce recueil devient le cri d’un jeune homme qui refuse le monde qu’on lui impose et qui, pour le réinventer, décide de faire voler en éclats les règles de la poésie. Cette fiche propose de plonger au cœur de cette œuvre fondatrice en explorant trois grands axes : la quête effrénée de liberté, la critique féroce d’un monde étouffant et la naissance d’une écriture poétique radicalement nouvelle.
I. L’aventure des Cahiers de Douai
1. Arthur Rimbaud, un génie précoce et insoumis
À seize ans, Arthur Rimbaud est un paradoxe. Élève extraordinairement brillant, récompensé pour son talent en latin et en grec, il est aussi un adolescent intransigeant, en rupture totale avec son milieu. Élevé par une mère rigide en l’absence de son père, il suffoque dans l’atmosphère provinciale et bourgeoise de Charleville. Ce besoin viscéral d’émancipation le pousse à fuguer à plusieurs reprises, des escapades qui seront le terreau de sa création poétique.
2. La naissance d’un recueil
Le nom Cahiers de Douai vient directement des circonstances de leur création. Lors de ses fugues en 1870, le jeune Rimbaud trouve refuge à Douai chez son professeur Georges Izambard. C’est là qu’il compose et rassemble ses poèmes. Il en confie une liasse à son professeur, puis une autre au poète Paul Demeny, dans l’espoir d’être publié. C’est pourquoi cette collection de vingt‑deux poèmes est également connue sous le nom de Recueil Demeny. Écrits en 1870, ces poèmes ne seront publiés en recueil qu’en 1919, à titre posthume, ce qui souligne leur statut d’œuvre de jeunesse fulgurante, restée longtemps confidentielle.
Écrits dans le feu de l’adolescence et de la fuite, ces poèmes vibrent des grandes passions qui animent le jeune poète.
II. Au cœur des meilleurs poèmes : les grandes thématiques d’un révolté
1. La révolte contre l’ordre établi
Bon nombre de poèmes expriment une critique acerbe du milieu d’origine d’Arthur. Pour se libérer, Rimbaud doit d’abord détruire ce qui l’opprime. Sa poésie devient une arme pour attaquer violemment les piliers de l’ordre social, politique et religieux.
a. contre la bourgeoisie
La première cible est son environnement immédiat. Dans « À la musique », Rimbaud brosse un portrait satirique et méprisant des « bourgeois poussifs » de Charleville. Il se moque de leur autosatisfaction et de leur mauvais goût, décrivant avec précision « le notaire [qui] pend à ses breloques à chiffres », les « rentiers à lorgnons » et les « clubs d’épiciers retraités ». L’adolescent se montre sans pitié pour ses aînés qu’il juge ridicules et insignifiants. Le trait est mordant.
b. contre le pouvoir politique
« Rages de Césars » est une charge féroce contre l’empereur Napoléon III, présenté comme un tyran fatigué, « soûl de ses vingt ans d’orgie », ridicule et impuissant face à la liberté qui renaît. « L’éclatante victoire de Sarrebrück » le dépeint comme un mauvais acteur ridicule.
c. contre la guerre et la religion
« Le Mal » dénonce avec une rage inouïe la collusion entre le pouvoir et la religion. Rimbaud oppose la « folie épouvantable » des bataillons qui s’effondrent dans le feu à un Dieu indifférent qui « rit aux nappes damassées » des autels et s’endort au son des prières.
2. Les amours de jeunesse entre rêve et réalité
Le lecteur ne s’étonnera pas que l’adolescent exprime majoritairement ses émois physiologiques et sentimentaux, son attirance et ses craintes secrètes. Rimbaud aborde l’amour et le corps féminin de manière radicalement contrastée, oscillant entre l’idéalisation romantique de l’adolescent et une vision crue, provocatrice et anti‑conventionnelle.
- Le travail des hormones : « À la musique » révèle, dans ses derniers vers, le regard plein de convoitise qui évalue et dénude les jeunes spectatrices, tandis que l’imagination s’en donne à cœur joie : « Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres. »
- La sensualité tendre : « Première soirée » met en scène un marivaudage plein de fraîcheur. C’est le récit d’une séduction joueuse et intime, où l’audace et la pudeur se mêlent dans un « joli rire de cristal ». On peut ajouter à cette veine « Rêvé pour l’hiver » et dans une certaine mesure « La maline ».
- L’idylle romanesque : « Roman » capture parfaitement l’exaltation et la naïveté des premiers émois amoureux. Le poème, qui s’ouvre et se ferme sur la célèbre formule « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans », suit les étapes de l’amour adolescent, de la griserie des « tilleuls verts » aux sonnets maladroits. Le jeune poète prend du recul grâce à l’autodérision et n’est pas dupe des jeux.
- La destruction du mythe : « Vénus anadyomène » est une parodie violente de l’idéal de beauté classique. C’est une attaque frontale contre la poésie parnassienne qui vénérait la pureté mythologique et les statues de marbre. Rimbaud profane systématiquement cet idéal : la déesse de l’amour n’émerge pas de l’écume marine, mais d’une « vieille baignoire » populaire. Son corps est décrit avec une crudité révoltante et un vocabulaire animalier : « échine », « croupe », un « col gras et gris » selon une allitération qui proclame la répugnance, des « déficits assez mal ravaudés » et une chute brutale qui vise à choquer le lecteur par son aspect paradoxal : « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus ».
3. La soif d’émancipation : la fugue et la bohème
Le désir de « partir loin » est le moteur du recueil. Pour Rimbaud, la fugue n’est pas une simple escapade, c’est une quête spirituelle et poétique. L’errance est le moyen d’atteindre une liberté totale, de faire corps avec la nature et de trouver l’inspiration loin des carcans de la société. Des poèmes comme « Sensation » ou « Au Cabaret-Vert » ne sont pas de simples expressions d’un désir abstrait, mais des témoignages directs, presque journalistiques, des émotions et des expériences vécues pendant ses fugues.
« Sensation » : ce poème exprime une communion physique et joyeuse avec le monde. Le désir de fuite est une promesse de bonheur sensuel, comme le résument les célèbres vers :
« Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme. »
« Ma Bohème » : ici, Rimbaud sublime la misère du vagabondage. Les « poches crevées », la « culotte trouée » et les « souliers blessés » ne sont pas des signes de dénuement, mais les attributs d’une vie poétique idéale. La réalité la plus triviale est transformée par le regard du poète, comme il le confie : « Mon paletot aussi devenait idéal ». L’errance elle-même devient un acte de création, où le poète transforme la misère en art :
« Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur ! ».
Mais pour exprimer cette vision du monde si neuve, Rimbaud ne pouvait se contenter des anciennes formes : il lui fallait aussi réinventer le langage poétique.
III. Une révolution poétique : la modernité de Rimbaud
1. Casser les codes du sonnet
Rimbaud utilise fréquemment le sonnet, une forme poétique ancienne et très contraignante. Mais au lieu de s’y soumettre, il le fait exploser de l’intérieur. Le poème « Le Dormeur du val » en est l’exemple le plus frappant. Pendant treize vers, il déstructure son poème au moyen de rejets et de contre‑rejets pour dépeindre une scène bucolique d’une infinie douceur : un jeune soldat endormi dans un « trou de verdure ». Le lecteur est bercé faussement par cette image paisible, jusqu’à la chute, brutale et glaciale, du dernier vers :
« Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Cet effet de choc, qui fait basculer la pastorale dans l’horreur de la guerre, est la marque de fabrique de sa modernité.
2. Une langue inédite
La grande révolution de Rimbaud est aussi celle du langage. Il brise les conventions de la poésie classique en mêlant un vocabulaire lyrique et élevé à des termes triviaux, voire grossiers. Ce mélange crée un effet de surprise constant et sert sa volonté de provocation.
- Le bonheur simple et concret dans « Au Cabaret-Vert », où le plaisir du fugueur passe par de simples « tartines de beurre » et du « jambon tiède ».
- La provocation ultime de « Vénus anadyomène » qui se clôt sur l’image d’un « ulcère à l’anus ».
- La célébration de la révolte républicaine dans « Le Forgeron », qui s’achève par un cri de défi au roi, d’une crudité inédite en poésie : « – Merde à ces chiens-là ! »
Conclusion : pourquoi lire Rimbaud au XXIe siècle ?
Les Cahiers de Douai ne sont pas qu’une simple œuvre de jeunesse ; ils sont l’acte de naissance d’un des plus grands poètes modernes. Lire ce recueil aujourd’hui, c’est faire une triple expérience :
- Découvrir un génie qui cherche sa voie : c’est assister, fasciné, à l’éclosion du talent fulgurant d’un poète de seize ans qui chamboule la métrique régulière de l’alexandrin et, dans les pas de Baudelaire, ouvre la voie au symbolisme.
- Entendre le cri de la jeunesse : la révolte contre les injustices, le désir absolu de liberté, l’intensité des émotions et le refus des conventions sont des thèmes universels qui continuent de résonner avec force chez chaque nouvelle génération.
- Assister à une révolution : comprendre comment ce jeune homme a dynamité la poésie française est essentiel pour saisir l’histoire de la littérature. Il a montré que la poésie pouvait tout dire, avec tous les mots, et qu’elle était avant tout une aventure de la liberté.
Plonger dans les Cahiers de Douai, c’est donc assister à la naissance fulgurante d’un poète qui, en quelques mois, a mis le feu à la littérature, à l’insu de tout le monde.