« Le dormeur du val » d’Arthur Rimbaud
C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Introduction : un poème emblématique de la révolte
À seulement seize ans, Arthur Rimbaud est déjà un adolescent en pleine révolte contre la société de son temps. En 1870, lors de fugues qui le mènent à Douai, il compose les vingt‑deux poèmes qui formeront le recueil posthume des Cahiers de Douai. « Le dormeur du val » est l’un des sonnets les plus saisissants de ce recueil. Au premier abord, ce poème présente l’apparente sérénité d’une scène bucolique dans laquelle un jeune soldat semble se reposer. Mais il cache finalement une dénonciation féroce et poignante de l’absurdité de la guerre, dont Rimbaud observe les ravages dans le contexte du conflit franco-prussien.
Le poème construit progressivement une image qui sera brutalement renversée. Suivons cette construction strophe par strophe pour comprendre comment Rimbaud nous piège émotionnellement.
I. Analyse linéaire : la construction d’une illusion et sa chute
1. Premier quatrain : un décor de rêve
La première strophe nous plonge dans un cadre naturel idyllique, un locus amœnus (lieu agréable) vibrant de vie et de lumière. Rimbaud utilise des personnifications et des images positives pour créer une atmosphère de paix absolue. Trois éléments clés instaurent ce décor paradisiaque :
- L’eau vivante : la rivière ne coule pas simplement, elle « chante ».
- La lumière éclatante : le soleil « luit » et le val « mousse de rayons », créant une douce image de foisonnement et de chaleur.
- La nature luxuriante : le décor est un « trou de verdure », un cocon protecteur et fertile.
Ce cadre prépare le lecteur à une scène de repos et de tranquillité, loin de toute violence.
Cependant, les deux rejets des vers 3 et 4 créent une discordance étrange qui prendra tout son sens à la fin. Le regard est, par des ruptures rythmiques intempestives, comme empêché de glisser.
2. Deuxième quatrain : l’arrivée d’un dormeur paisible
Le soldat est introduit dans ce décor de manière harmonieuse. Le champ lexical du sommeil domine la strophe et renforce l’impression de paix : il « dort », il est « étendu » dans un « lit vert » où la « lumière pleut » comme une bénédiction. Là encore, le rejet du vers 7 crée un arrêt brutal. Il est assorti d’un adjectif qui vient subtilement fissurer cette image parfaite : le soldat est « pâle ». Ce détail est le premier indice, presque imperceptible, qu’une anomalie se cache derrière cette apparente quiétude.
3. Premier tercet : une tendresse inquiète
La troisième strophe fait monter l’inquiétude. Rimbaud utilise deux figures de style majeures qui transforment la surprise en un pressentiment tragique :
- La comparaison troublante : le sourire du soldat n’est pas celui d’un dormeur bienheureux, mais celui d’un « enfant malade ». Cette image associe le sommeil à la souffrance et à la fragilité.
- L’apostrophe à la Nature : le poète s’adresse directement à la Nature pour qu’elle protège le soldat : « Nature, berce-le chaudement : il a froid. » L’injonction à une Nature, que le poète voudrait maternelle, révèle une contradiction alarmante : comment peut-on avoir froid sous un soleil qui « luit » et dans un val qui « mousse de rayons » ? Cette antithèse alarmante entre le froid ressenti et la chaleur du décor révèle que le sommeil n’est plus un repos, mais un état de vulnérabilité mortelle.
4. Deuxième tercet : la révélation brutale
La dernière strophe orchestre la chute finale (élément essentiel du sonnet) avec une maîtrise implacable. Rimbaud détruit l’illusion en deux temps, menant le lecteur vers un choc inéluctable :
- La confirmation sensorielle : « Les parfums ne font pas frissonner sa narine ». Cette négation confirme que les sens du soldat sont éteints. Il n’est plus vivant. La reprise du verbe « dort » peut être perçue désormais comme un euphémisme tragique de la mort.
- Le choc final : le dernier vers est admirablement construit. Il commence par le rejet « tranquille », brutalement contredit par le constat d’un médecin légiste : « Il a deux trous rouges au côté droit. ». Cette image, d’une précision quasi clinique, révèle la cause violente de la mort. Sa position à la toute fin du poème, après une longue description paisible, crée un effet de contraste saisissant qui décuple l’horreur et l’absurde injustice du spectacle.
II. Analyse thématique : la paisible beauté face à l’horreur
1. La nature vivante contre le soldat mort
Tout le poème est construit sur une opposition fondamentale entre une nature indifférente et triomphante, et la mort tragique d’un seul homme détruit dans son innocente jeunesse. Ce contraste est visible à travers les réseaux lexicaux.
| La Nature : triomphe de la vie | Le soldat : tragédie de la mort |
|---|---|
| Un trou de verdure | Bouche ouverte |
| Une rivière qui chante | Pâle dans son lit vert |
| Le soleil luit | Un enfant malade |
| Un val qui mousse de rayons | Il a froid |
| La lumière pleut | |
| Les parfums | Ne font pas frissonner sa narine |
| Deux trous rouges au côté droit |
2. Une dénonciation implicite de la guerre
En choisissant de ne montrer ni la bataille, ni l’ennemi, ni le combat, Rimbaud rend sa dénonciation de la guerre encore plus puissante. Il ne s’attarde pas sur les causes ou les circonstances, mais sur son résultat le plus absurde et le plus tragique : la vie d’un jeune homme fauchée et abandonnée au milieu d’une nature foisonnante de vie. L’indifférence de ce cadre magnifique face au cadavre du soldat souligne l’absurdité et la solitude de la mort à la guerre. C’est cette mise en scène qui donne au poème sa portée universelle et intemporelle. Cette dénonciation silencieuse, qui privilégie la puissance de l’image au discours direct, est une forme de révolte poétique en elle-même : Rimbaud se rebelle contre les représentations héroïques de la guerre pour en montrer la réalité insupportable et pathétique.
Conclusion : la puissance d’un chef-d’œuvre
« Le dormeur du val » reste l’un des poèmes les plus célèbres de la langue française. Sa force et sa modernité s’expliquent par la convergence de trois réussites majeures :
- La maîtrise du contraste : la confrontation saisissante entre la splendeur et la vitalité d’une nature idéalisée et la réalité crue, presque clinique, de la mort violente.
- L’art de la « chute » : la construction progressive d’une illusion de paix, brutalement anéantie par le dernier vers. Cet effet de surprise bouleverse la perception du lecteur et grave l’image finale dans sa mémoire.
- Une dénonciation intemporelle de la guerre : l’incroyable maturité d’un poète de seize ans qui, avec une économie de moyens stupéfiante, parvient à forger un réquisitoire universel contre la guerre.
Un autre plan possible
Rimbaud a utilisé trois choix stylistiques forts :
Une focalisation progressive
- Un plan général : le vallon fleuri
- La présence d’un corps : de la tête aux pieds
- L’arrêt sur le cœur et la poitrine
Une « chute » bien préparée, le climax du sonnet
- Des notations discordantes
- Des ruptures rythmiques
- Un dernier vers asymétrique
De la réalité au symbole
- De nombreuses invraisemblances
- La volonté de peindre un tableau contrasté
- La focalisation sur certains détails à valeur symbolique pour évoquer la mort et la vie.
L’un mérite d’être souligné. « Les pieds dans les glaïeuls » : en France, il est tout à fait improbable de trouver cette fleur en pleine nature. C’est une plante ornementale de jardin. Pourquoi Rimbaud aurait‑il donc mentionné cette espèce végétale ? Il faut se rappeler que l’élève Arthur était un brillant latiniste. Or il se trouve que le nom « glaïeul » dérive du latin gladiolus, qui signifie « petit glaive ». La présence de la plante renverrait donc à la guerre.
C’est un trou de verdure où chante une rivière,