Sujets du bac de français 2025
Centres étrangers : Amérique du Nord (bac général)
Sommaire :
Proposition de corrigé de la dissertation no 1
Pendant qu’il marche sans crainte dans les rues de Paris après son évasion, le Chevalier Des Grieux affirme : « Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma liberté ».
Cette phrase éclaire-t-elle votre lecture du roman de l’Abbé Prévost ?
Introduction
Manon Lescaut est un roman de l’abbé Prévost, paru en 1731. Son titre complet est Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Il raconte les aventures tumultueuses de deux jeunes gens follement épris l’un de l’autre. Cette passion amoureuse les conduit à vivre en marge des lois. Elle débouche sur un emprisonnement. Le Chevalier Des Grieux, qui vient de s’évader, affirme : « Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma liberté ». Cette phrase éclaire-t-elle la lecture du roman ?
La question nous invite à examiner si Des Grieux et Manon peuvent vraiment vivre libres et heureux.
Si les protagonistes cherchent leur bonheur dans l’émancipation, ils sont en fait prisonniers de leurs désirs et en subissent le tourment.
Ils cherchent leur bonheur en voulant s’émanciper des contraintes sociales.
Au début de leur histoire personnelle, ces jeunes gens ont un itinéraire social déterminé par leurs parents : des Grieux, âgé de dix‑sept ans a été engagé dans la formation monastique des chevaliers de Malte, tandis que Manon, jeune fille de seize ans, est envoyée au couvent. Leur première rencontre dans la cour d’une hôtellerie d’Amiens enflamme la sensualité du Chevalier et permet à Manon d’échapper à la punition familiale. En effet on a voulu entraver chez elle « une pente au plaisir ». La proposition de des Grieux de l’enlever lui apparaît aussitôt comme une échappatoire au projet d’enfermement qu’elle semblait avoir accepté. Quant à des Grieux, c’est le renoncement subit à ses études théologiques et à la discipline monastique. Les deux personnages, malgré leur jeune âge, n’hésitent pas à désobéir à la volonté parentale.
Ils savent aussi que leur union est impossible. En effet, un homme de qualité ne peut contracter un mariage avec une personne « d’une naissance commune ». Ils n’hésitent cependant pas à défier la société en affichant leur couple qui scandalise doublement les esprits bien-pensants par leur immaturité et leur refus des castes.
Pour vivre ce bonheur a priori impossible, il leur faut de l’argent, aussi se lancent-ils à corps perdu dans les expédients. Des Grieux joue et triche, Manon se fait entretenir. Ils trompent et volent. Ce rejet des règles morales au profit du plaisir immédiat les met au ban de la société et les conduit devant la justice. Ces comportements misérables font rejaillir la honte sur leurs familles, surtout chez l’aristocratique père de des Grieux qui voit son nom traîné dans la boue.
Cet affrontement ne peut déboucher que sur un échec. Le bonheur espéré est illusoire.
Ils sont en fait prisonniers de leur passion et de leurs désirs.
Voulant se libérer du projet de leurs parents auquel ils semblaient avoir consenti, ils deviennent en fait esclaves de leurs désirs.
D’abord des Grieux est violemment attiré par Manon. Il accuse cette sensibilité qui le submerge :
Il y a peu de personnes qui connaissent la force de ces mouvements particuliers du cœur. […] Mais les personnes d’un caractère plus noble peuvent être remuées de mille façons différentes ; il semble qu’elles aient plus de cinq sens, et qu’elles puissent recevoir des idées et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature.
Cette attirance irrépressible obscurcit son jugement : est mauvais et insupportable ce qui l’éloigne ou le sépare de sa maîtresse. En conséquence, ses décisions l’entraînent de manière irréfléchie à des comportements délictueux, voire criminels. Si au début il se rend compte de sa déviance, il anesthésie ensuite sa conscience morale par la force de sa passion.
Pour Manon, le lecteur peut se montrer moins indulgent. Elle éprouve sans doute un attachement réel pour le chevalier, mais ce qui domine chez elle est la recherche d’une vie de plaisir dans le luxe. Enlevée par son jeune amant, elle se retrouve libre de se livrer à ses penchants, d’autant plus que la malléabilité de son caractère et sa sensualité la portent au plus facile. En toute innocence pourrait-on dire, elle trompe son amant tout en l’assurant de son affection. Sûre de son pouvoir sur lui, elle le désarme et obtient son pardon. Elle lui fait miroiter un avenir commun possible à condition toutefois que l’argent, source de tous les plaisirs, soit là.
Privés de ressources par leur rupture avec leurs familles, les amants vivent d’expédients. Leurs exactions les conduisent en prison et à la déportation. Leur passion et leurs désirs les enferment dans un cercle vicieux qui les prive physiquement et psychologiquement de leur libre arbitre.
Leur liaison les fait souffrir.
Dans ces conditions, le bonheur reste un objectif lointain, voire inaccessible. Mais, la puissance de cet espoir justifie les souffrances endurées.
Des Grieux est jaloux des infidélités de Manon. Il ne supporte pas qu’elle puisse appartenir à un autre. À ce sujet, l’abbé peut être apprécié aujourd’hui dans ses prises de position féministes implicites. Il ose quand même à son époque dissocier l’acte sexuel de la fidélité au partenaire dans la relation amoureuse. Il soutient Manon dans son désir de liberté, dans son droit à choisir son style de vie. Mais des Grieux, s’il se laisse convaincre pour continuer à voir Manon, est à chaque fois dévasté par l’inconduite de sa maîtresse.
Manon souffre plutôt de ses revers de fortune. La disette, l’inconfort et l’ennui sont plus insupportables que les peines affectives, mais il est vrai que son amant lui reste attaché et qu’un torrent de larmes lui suffit à laver l’affront. Plus tard, en Louisiane, ses pleurs et son repentir traduisent une vraie prise de conscience des souffrances qu’elle a infligées au chevalier.
Les amants préfèrent les tourments de cette vie aventureuse, dissolue et insatisfaisante au risque d’être séparés.
Conclusion
Des Grieux et Manon ne sont ni pleinement libres ni véritablement heureux. Leur liberté est limitée par les contraintes sociales, morales et familiales, et leur passion les entraîne dans une spirale de souffrances et de déchéance. Leur bonheur, fondé sur un amour intense et passionné, est paradoxalement mêlé de douleurs et d’espérances illusoires. Manon Lescaut illustre ainsi la tension tragique entre la quête de liberté individuelle et les réalités sociales, ainsi que la complexité du bonheur humain, toujours fragile et ambigu.
Ce roman constitue ainsi un point de passage remarquable dans la manière dont la passion amoureuse a été considérée. Sous l’influence du jansénisme, au Grand Siècle, elle est souffrance par la perte de la paix intérieure, et danger mortel pour le salut de l’âme. Ainsi en va-t-il avec La Princesse de Clèves. Avec Manon Lescaut, elle devient digne d’être vécue. Signe d’élection, elle serait promesse d’un bonheur éprouvé dans les tourments du désir. Prévost suggère même, qu’avec la conversion de son héroïne, elle peut être rédemptrice. Ces étapes préparent les revendications romantiques qui prétendent la rechercher comme une valeur donnant du prix à la vie.
Proposition de corrigé de la dissertation no 2
Selon vous, dans La Peau de chagrin, peut-on dire que Raphaël de Valentin n’est pas responsable de son destin ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé. Votre réflexion prendra appui sur le récit de Balzac au programme, sur le travail mené dans le cadre du parcours associé à cette œuvre et sur votre culture personnelle.
Introduction
La Peau de chagrin est un conte fantastique d’Honoré de Balzac qui appartient à l’ensemble monumental « La Comédie humaine ». Ce récit de 1831 est classé dans la partie « Études philosophiques ». Le romancier s’inspire en partie du mythe de Faust (sans doute à partir de la version publiée par Goethe en 1808) et de la question du libre arbitre de l’homme quand il passe un pacte avec les puissances infernales.
Peut-on donc dire que Raphaël de Valentin n’est pas responsable de son destin ?
Raphaël est-il l’artisan de sa propre vie ratée ou la victime du sort incarné par le grimoire ?
Si Raphaël est bien déterminé par ses origines et le pouvoir de la peau, il apparaît néanmoins que son caractère et ses choix orientent son existence au point de faire de lui un héros tragique aristotélicien, victime de ses erreurs et bourreau de lui-même.
I. Raphaël est bien déterminé par sa situation et le pouvoir de la peau.
Raphaël est d’abord contraint par ses origines familiales. En effet l’héritage paternel s’est soldé par des dettes et une déchéance sociale. De ce fait le jeune homme doit vivre chichement et renoncer à ses ambitions de reconnaissance dans la société. Il s’épuise dans la rédaction d’un mémoire qui ne lui procure ni ressources, ni célébrité. Il est donc désespéré.
La découverte de la peau chez l’antiquaire lui apparaît comme une dernière chance d’inverser le cours de sa destinée. Il souscrit donc au pacte contraint et forcé. Sa détresse lui joue un mauvais tour. Sur le moment, il n’a pas vraiment conscience que cet objet magique échappe aux lois naturelles. La peau met en œuvre un mécanisme infernal : sitôt formulé, le vœu est exaucé, mais la peau rétrécit ce qui signifie que la durée de vie restante de son propriétaire est raccourcie irrémédiablement. Raphaël comprend très vite qu’il est devenu le captif d’un système qui le broie lentement, mais sûrement, sur lequel il n’a aucune prise. De plus, tout retour lui est désormais impossible.
Balzac ajoute une touche fantastique héritée du romantisme noir d’Hoffmann. Ce récit qui se déroule dans la société parisienne de la Restauration, se voit greffer, selon les propos de l’auteur, un « conte oriental ». Nous retrouvons bien là les caractéristiques du registre fantastique qui introduit dans la vie réelle des événements qui n’obéissent pas à la rationalité ou aux lois naturelles. Cette irruption de l’étrangeté crée la peur. Balzac conduit habilement son récit pour nous faire comprendre que l’issue sera tragique : la vie de Raphaël appartient désormais aux puissances infernales.
II. Le caractère et les choix de Raphaël orientent son existence.
D’autres éléments déterminent Raphaël. En particulier, bien qu’aux abois dans sa situation financière, Raphaël accepte de manière consciente les conditions liées à l’usage de la peau de chagrin. L’antiquaire l’a pourtant bien prévenu des risques. Par la suite, alors que les biens matériels lui sont revenus en abondance, Raphaël marque une nette préférence pour les passions destructrices plutôt que pour un style de vie mesuré. En quête de satisfaction immédiate, il choisit d’assouvir les plaisirs permis par la peau magique.
Cette propension à une vie de débauche nous révèle que Raphaël est d’abord un jouisseur. Cet aspect est confirmé par sa monomanie pour le jeu. Raphaël espère une fortune facile, malgré le risque non assumé de la déchéance. En effet, dans la scène d’ouverture, ayant perdu à la roulette, il veut échapper aux difficultés par le suicide. Par la suite, en possession du talisman, il se conduit toujours en joueur qui parie sur un gain supérieur à la perte possible. Il confie sa vie au hasard et constate qu’à chaque vœu exaucé sa vie est raccourcie : il perd sa mise sur la table de jeu de la vie. La différence par rapport à son existence antérieure est que la perte est progressive, moins brutale, mais plus douloureuse dans sa durée et son inéluctabilité. Bien qu’averti du risque mortel, Raphaël se montre incapable de renoncer aux plaisirs et aux succès mondains. Deux autres traits de caractère le mènent à sa perte : d’abord l’orgueil et le refus de la mesquinerie bourgeoise. Raphaël fait partie de ces héros balzaciens arrivistes comme Rastignac, son mauvais génie, qui veulent tout et tout de suite : l’argent, le luxe, les femmes, un nom dans la société. Ensuite, il se montre impulsif. Il décide souvent sous l’emprise des émotions, il émet des vœux sans y penser. Lorsqu’il est à l’agonie, qu’il doit brider ses désirs sous peine de mourir, il dilapide son capital vie en voulant punir l’antiquaire qui lui a cédé la peau, la vengeance l’a emporté sur la raison.
III. Un héros tragique aristotélicien, victime de ses erreurs et bourreau de lui-même
Raphaël est pour Balzac l’occasion de décrire le prototype de la jeunesse de son temps. Après les épreuves de la Révolution française et la saignée de l’Empire, la jeunesse de la Restauration rêve de frivolité, de plaisir, de fêtes. Toute la « Comédie humaine » bruit de cette attirance magnétique pour le centre du pouvoir et de la finance, le Faubourg Saint-Germain, où il faut parader si l’on veut exister. Raphaël sera donc la victime de cette société qui fait miroiter une vie facile, mais qui pervertit et broie les individus, surtout s’ils sont veules et naïfs. Avec ironie, Balzac montre que la volonté, chez Raphaël, a été seulement une théorie, le rêve d’une étude qui aura duré trois ans.
Raphaël est aussi une image de la condition humaine selon Balzac : l’homme est un être de désir. S’il ne désire plus, il végète ou meurt. Mais s’il se confond avec son désir, il se brûle. Le vieil antiquaire, chez qui a échoué Raphaël, lui dévoile un grand secret :
Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. […] Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.
Raphaël va illustrer cette tension entre désir, dynamisme et épuisement. Face à la mort prochaine, il faut vivre intensément. La Peau de chagrin nous livre une leçon de vie ambiguë : si l’on doit refuser les excès, il faut aussi échapper à la médiocrité. De ce fait, le récit révèle une tension permanente entre l’appel à la mesure et l’éloge de la passion. Cependant, Raphaël s’est trompé. Il n’a pas su véritablement aimer. En effet l’amour est une énergie ambiguë. Dans La Peau de chagrin, elle paraît plus destructrice que créatrice. Au début du roman, l’amour de Pauline semble pouvoir préserver Raphaël d’une vie d’excès. La jeune fille œuvre avec discrétion, mais Raphaël, à cause de son ascendance noble et de sa pauvreté, réprime son affection. Au contraire, il est séduit par Fœdora, la croqueuse. La passion devient alors une énergie destructrice qui aveugle et endette le jeune aristocrate désargenté. À la fin, il reconnaîtra son erreur et reviendra à Pauline, mais trop tard.
Balzac a bien créé un héros tragique. Selon la poétique aristotélicienne, il nous offre un Raphaël à la fois coupable et victime. Coupable de ses mauvais choix et victime d’une société qui s’étourdit. Du héros tragique, il hérite de l’aveuglement, il suscite l’apitoiement comme la réprobation.
Conclusion
Raphaël apparaît donc comme le jouet d’un mauvais génie oriental et la victime d’une société pervertie. L’aspect fantastique vient renforcer la faiblesse de caractère du héros. Veule, aspiré par son désir de vie facile, luxueuse et trompeuse, il renonce bien vite à ses études et son rêve de gloire. Plus grave, il se trompe et s’épuise dans sa passion amoureuse. En dramatisant son personnage, en faisant de lui un héros tragique, Balzac poursuit un double projet : peindre les travers de la jeunesse de son temps et surtout dénoncer une société pervertie par l’argent, la débauche et l’insignifiance.
Avec un Raphaël écartelé entre la quête de sens, le désir de tout posséder, la peur de la banalité, la soif d’amour absolu et l’angoisse de la mort, Balzac nous présente une figure emblématique du romantisme en train d’évoluer vers l’inconsistance de l’anti-héros réaliste.
Proposition de corrigé de la dissertation no 3
« Il faut voir et non inventer », dit Colette. En quoi cette citation éclaire-t-elle votre lecture de Sido et des Vrilles de la vigne ?
Introduction
Sido et Les Vrilles de la vigne sont deux œuvres de Colette. Elle y rend un hommage poétique aux êtres qui ont marqué sa vie, et y célèbre la beauté du monde qui l’entoure. Ces récits autobiographiques pour la plupart révèlent une écriture du souvenir empreinte d’émerveillement. Dans Sido, la figure maternelle incarne un lien mystique avec la nature, elle éduque chez sa fille les sensations du quotidien. Le lecteur est invité à redécouvrir la magie d’instants simples et sensuels.
Colette définit son approche par ces mots : « Il faut voir et non inventer ».
Peut-on définir ces œuvres comme une observation fidèle et précise de la réalité, sans la déformer par l’imagination ou la fiction ?
Si Colette s’engage dans un pacte autobiographique d’authenticité, elle recourt cependant parfois au registre merveilleux qui l’éloigne de la réalité. En effet son écriture n’est pas réaliste car, en femme sensuelle, elle porte un regard de poète.
1 – un pacte autobiographique d’authenticité
Les deux recueils sont un voyage dans le passé pour faire revivre des souvenirs le plus exactement possible.
Sido : Une fresque psychologique et sociologique
Colette s’intéresse à plusieurs sujets. Sido, (diminutif de Sidonie, le prénom de la mère) est une œuvre semi-autobiographique où Colette retrace l’histoire de sa mère, mais elle concerne aussi l’enfance de l’auteur, sa famille (son père, « Le capitaine », sa fratrie, « Les sauvages »), les conventions sociales en vigueur à l’époque. L’auteur dépeint les caractères de ses parents, de ses frères et sœurs, rappelle quelques souvenirs remarquables les concernant. Au‑travers de leurs propos, elle évoque leurs convictions et leurs centres d’intérêt assez typiques de leur classe sociale. Le lecteur découvre ainsi les principes d’éducation, l’amour conjugal des parents, l’importance de la cellule familiale vécue comme le lieu de la transmission des valeurs et des connaissances.
Les Vrilles de la vigne : un patchwork plus personnel
Dans ce recueil de textes courts, Colette explore divers sujets de la vie quotidienne, tels que les animaux (chiens et chats), les saisons, les plaisirs simples, l’amitié avec Valentine, les problèmes féminins, les relations amoureuses. Le désir est présent avec toute sa sensualité lesbienne dans « Nuit blanche ». L’enfance et la nature, présentées comme un domaine fécond pour la personne, y tiennent aussi une place importante, elles sont souvent associées. Notons aussi la présence des paysages marins à la beauté prégnante, source de bonheur. Colette aborde également ses expériences dans le monde du music-hall et se livre à plusieurs satires mondaines. Nous sommes alors plus proches d’un traitement réaliste.
2 – le registre merveilleux
Mais il se trouve que cette résurrection du passé soit parfois déformée par le goût de la fiction et surtout par l’amour filial et la sensibilité épidermique de Colette.
La symbiose avec la nature
Même si le registre merveilleux n’est pas nécessairement au premier plan dans ces deux recueils, le lecteur reste imprégné par la poésie descriptive et la vivacité des sensations devant la nature, notamment les jardins et les paysages champêtres. L’auteur entretient une relation symbiotique avec les animaux qu’elle personnifie : chiens et les chats sont au cœur de plusieurs textes des Vrilles de la vigne. « Toby-chien parle » à la chatte Kiki-La-Doucette. Dans « Dialogue de bêtes » le chien fait revivre l’époque où il participait à un numéro de music-hall avec sa maîtresse. Citons l’étonnant « Un rêve ». où la narratrice s’entretient avec le fantôme d’une chienne aimée dont elle a cependant oublié le petit nom. Outre ses personnifications, elle utilise le genre merveilleux du conte allégorique dans le titre éponyme « Les Vrilles de la vigne ». Dans ce récit, le rossignol incarne la liberté retrouvée de l’auteur chez qui l’opiniâtre chant‑écriture permet d’échapper symboliquement à l’emprise étouffante de Willy.
Sido la magicienne
En outre, dans son amour filial admiratif, Colette valorise les facultés médiumniques de sa mère. Sido en effet entretient des relations particulières avec le monde. Elle prédit le temps, sait déchiffrer l’avenir dans les signes de la nature. Elle vit en empathie avec les animaux. Peu à peu se construit le portrait admiratif d’une magicienne qui communique secrètement avec les éléments, la matière, les plantes et les êtres vivants. Sido est celle qui est « inquiète de tout ce qui, privé d’elle, per[d] la chaleur et le goût de vivre »,. elle est avant tout la gardienne et l’âme de sa petite famille. Elle est attentive aux plus faibles, son mari « amaigri », sa fille, la chatte, et jusqu’au « géranium » au « rameau […] rompu ». Dans sa féconde féminité, elle devient une déesse mère primordiale qui protège les siens et leur permet de vivre en harmonie avec la nature. Son jardin, microcosme de l’univers, comme dans les cloîtres, est une porte ouverte sur le cosmos. La figure grandiose de la gardienne, de l’inspiratrice et de la prophétesse clôt le premier chapitre qui lui est dédié : « Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque et recueille encore les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la rose des vents. »
Si rien n’est inventé, Colette impose quand même sa perception personnelle. Le réalisme est très subjectif, ce qui est normal quand on revisite son enfance ou des moments de l’existence vécus intensément.
3 – Une femme sensuelle qui porte un regard de poète
C’est sans doute ce que Colette veut signifier quand elle affirme : « ll faut voir » sous-entendu savoir regarder, être attentif, contempler.
Une sensibilité féminine éduquée par la mère
Sido, est le diminutif affectueux de Sidonie, prénom de la mère de l’auteur. Le fait que Colette ait donné ce prénom à son récit montre assez l’importance du personnage dans le paysage familial. Dans ce recueil, nous découvrons comment la mère a éveillé la sensibilité de sa fille à la beauté du monde, et l’a encouragée à affirmer sa personnalité. Sidonie est une femme simple et cultivée. En vraie provinciale, elle fait ses délices des histoires de voisinage. C’est un esprit libre, féministe et athée, qui dispense une éducation laïque à ses enfants. Surtout, elle voue un véritable culte à la nature qui est pour elle un espace de liberté et d’épanouissement. Elle apprend à sa fille à observer les détails, commente la réalité de manière vivante et imagée. Elle est exubérante et passionnée. Grâce à elle, Colette a pu développer des talents innés, et porter un regard poétique sur les scènes de la vie quotidienne. Ses descriptions des paysages, des jardins et de la nature environnante sont détaillées, précises et très sensuelles.
On peut affirmer que cette relation entre la fille et la mère a déteint sur les rapports de l’auteur avec la nature. Colette, au cours de ses trajets matinaux vers l’école, suggère métaphoriquement que sa mère lui a permis d’affirmer sa « supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis ».
La précision horticole et sensorielle
Dans ces deux œuvres, le lecteur découvre un autre aspect de la précision naturaliste de Colette. Il est sans aucun doute frappé par la richesse du champ sémantique des plantes, en particulier de la flore. Prenons en exemple cet extrait de Sido :
« Ô géraniums, ô digitales… Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c’est de votre reflet que ma joue d’enfant reçut un don vermeil. Car « Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des hortensias, et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu’elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais…
À contre-cœur elle faisait pacte avec l’Est : « Je m’arrange avec lui », disait-elle. Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.
Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un junko-biloba, […] tout le chaud jardin se nourrissait d’une lumière jaune, à tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet, dépendaient, dépendent encore d’un sentimental bonheur ou d’un éblouissement optique. »
Ce catalogue de fleuriste s’accompagne de notations émotionnelles évocatrices savoureuses et prosaïques qui, pourtant, ne les dépoétisent pas. Le jardin est animé par l’opposition des couleurs et des sensations tactiles symbolisant le conflit vital essentiel : d’un côté, les nuances de rouge, image du sang, des flux vitaux, et le jaune solaire ; de l’autre, le glacial violet mortuaire.
Conclusion
Sido et Les Vrilles de la vigne sont souvent des réminiscences autobiographiques. Colette nous y partage avec sincérité les émotions vécues. Ce voyage dans le passé nécessite précision et sensibilité pour être partagé de manière vivante avec le lecteur. De plus, Colette prend beaucoup de plaisir à ressusciter ces moments enfuis, mais restés vivaces dans sa mémoire. Sido surtout nous révèle le rôle essentiel de la mère dans l’éducation sensorielle de sa fille. C’est elle qui lui apprend à regarder la nature et à voir au-delà des apparences. Pour qui sait voir, la nature est habitée d’une vie secrète.
Cette faculté à s’émerveiller, à enchanter le monde, Colette la doit surtout à sa féminité proche des sources de la vie. À une personnalité révélée, éduquée, amplifiée par une mère indépendante et prêtresse d’un culte rendu à la nature, il faut ajouter un talent d’écrivain qui sait partager avec précision, émotion et poésie une riche vie intérieure née dans un regard contemplatif.
« Ô géraniums, ô digitales… Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c’est de votre reflet que ma joue d’enfant reçut un don vermeil. Car « Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des hortensias, et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu’elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais…