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Françoise de Graffigny, un écrivain des Lumières

Françoise de Graffigny et Voltaire : entre tensions et admiration

Les rapports entre Françoise de Graffigny et Voltaire ont été à la fois profonds, intellectuellement stimulants et marqués par des tensions dramatiques, allant d’une amitié admirative à une rupture brutale, suivie d’une réconciliation tardive.

1. Une rencontre sous le signe de l’admiration

Voltaire Leur connaissance mutuelle débute en 1735 à la cour de Lorraine, à Lunéville, lors d’un dîner chez la duchesse de Richelieu. Voltaire est immédiatement séduit par l’esprit de Mme de Graffigny et lui dédie même un poème élogieux, la décrivant comme une « veuve aimable et belle ». Elle-même est une grande admiratrice de ses écrits, ayant étudié de près ses poèmes satiriques comme Le Mondain.

2. Le séjour à Cirey : un tournant intellectuel et douloureux

En décembre 1738, alors qu’elle manque de ressources, Graffigny est invitée au château de Cirey par Voltaire et sa maîtresse, Émilie du Châtelet.

  • Formation intellectuelle : ce séjour est pour elle un véritable défi. Elle s’y prépare en lisant Locke afin de pouvoir suivre les discussions érudites du couple. Voltaire l’encourage, lui prête des livres (comme un ouvrage de Newton) et lui permet de lire ses manuscrits inédits, notamment celui du Siècle de Louis XIV.
  • Conditions de vie difficiles : malgré l’effervescence intellectuelle, elle y souffre du froid et de l’avarice de Voltaire, qui va jusqu’à compter les bûches de sa cheminée.
  • L’incident de « La Pucelle » : en mars 1739, le séjour se termine dans la confusion. Voltaire l’accuse injustement d’avoir volé et envoyé à son ami Devaux une copie d’un chant de son œuvre interdite, La Pucelle. Il fait irruption dans sa chambre en pleine nuit pour l’accuser, tandis que Mme du Châtelet intercepte son courrier. Bien qu’innocente, Graffigny quitte Cirey profondément humiliée.

3. Dialogue littéraire et réconciliation

Après la mort de Mme du Châtelet en 1749, Voltaire cherche à renouer avec Mme de Graffigny.

  • Le thème du « bon sauvage » : leurs œuvres entrent en résonance. Si Graffigny s’inspire de la tragédie Alzire (1736) de Voltaire pour situer son roman au Pérou, elle s’en distancie en proposant une critique plus radicale de l’impérialisme. En retour, Voltaire écrira L’Ingénu (1767) vingt ans après le succès des Lettres d’une Péruvienne, reprenant le procédé du regard étranger.
  • Soutien mutuel : lorsque Mme de Graffigny subit l’échec cuisant de sa pièce La Fille d’Aristide en 1758, Voltaire lui écrit pour la réconforter, lui conseillant de mépriser les critiques du public.

Graffigny et les Lumières : un dialogue philosophique

Françoise de Graffigny Françoise de Graffigny était une amie proche des grandes figures des Lumières, notamment Voltaire et Diderot, qu’elle fréquentait dans les salons parisiens comme celui de Mademoiselle Quinault. Son roman Lettres d’une Péruvienne aborde des thématiques qui étaient au cœur des préoccupations de ces philosophes : la critique de la colonisation, le débat sur le luxe, l’éducation et l’intolérance religieuse.

1. La critique de la colonisation et le mythe du « bon sauvage »

Comme Voltaire et plus tard Rousseau, Graffigny utilise la figure de l’étranger pour dénoncer la violence impérialiste.

  • Voltaire : dans sa tragédie Alzire ou les Américains (1736), il situait déjà son action au Pérou pour réfléchir à la conversion religieuse et à la colonisation. Vingt ans après le roman de Graffigny, il reprendra le procédé du regard étranger dans L’Ingénu (1767).
  • Inversion de la barbarie : Zilia qualifie les Européens de « barbares » ou de « sauvages » en raison de leur cupidité, renversant ainsi les préjugés coloniaux. Cette idée que la civilisation peut corrompre l’homme est un thème cher à l’esprit des Lumières.

2. Le statut des femmes et l’éducation

Ce thème place Graffigny à l’avant-garde, rejoignant les réflexions de Diderot et de l’Encyclopédie.

  • L’éducation défaillante : dans la célèbre lettre 34, Zilia dénonce le système éducatif français comme un « chef-d’œuvre de l’inconséquence », où l’on maintient les filles dans l’ignorance pour justifier leur dépendance.
  • L’Encyclopédie : Diderot et d’Alembert ont cherché à rendre le savoir accessible. Le Chevalier de Jaucourt a d’ailleurs cité le roman de Graffigny à trois reprises dans l’Encyclopédie pour illustrer les notions de « Devoir », de « Quipos » et de « Larme ».
  • L’indépendance féminine : en refusant le mariage pour se consacrer à l’étude, Zilia incarne une quête d’autonomie intellectuelle qui préfigure les débats sur les droits civils des femmes.

3. Le débat sur le luxe et l’argent

Le XVIIIe siècle est marqué par une querelle sur les bienfaits ou les dangers du luxe, à laquelle participent Voltaire et Diderot.

  • Voltaire, dans Le Mondain, défendait le luxe comme un moteur de l’industrie et du bonheur terrestre.
  • Graffigny propose une vision nuancée. Zilia critique la « magnificence apparente » des nobles qui cache une « misère réelle » et s’indigne que l’or soit devenu une condition pour posséder la terre. Cependant, elle réhabilite le luxe à la fin du roman en montrant qu’il peut être vertueux s’il est investi dans les arts et la terre (le domaine de Zilia).

4. La critique de l’intolérance religieuse

Graffigny rejoint Voltaire et Diderot dans leur combat contre le dogmatisme et pour la « religion naturelle ».

  • Le dogmatisme chrétien : à travers la figure du prêtre (le Cusipata), Zilia dénonce son hypocrisie religieuse et son mépris des autres croyances.
  • La tolérance : le roman plaide pour une foi simple fondée sur la vertu et la loi naturelle, une position proche du déisme de Voltaire. Zilia donne une véritable « leçon de tolérance » au religieux en lui rappelant les principes humanistes.

5. L’enclave des femmes : le couvent selon Graffigny

Dans le roman de Françoise de Graffigny, le couvent est présenté comme un lieu de réclusion et d’asservissement, fonctionnant comme une extension de l’autorité patriarcale et familiale sur les femmes. Bien que Zilia y trouve un certain calme pour apprendre à écrire, elle en dénonce vigoureusement la dimension carcérale et l’inutilité pédagogique.

Un outil de contrôle familial et financier

Le couvent sert avant tout à écarter les femmes gênantes ou à préserver les intérêts économiques de la famille :

  • Préservation de l’héritage : Madame Déterville y enferme Zilia et Céline pour protéger l’héritage de son fils aîné. En forçant Céline à devenir religieuse, la mère espère éviter d’avoir à lui verser une dot.
  • Privation de liberté : Zilia utilise explicitement le terme « enfermer » pour décrire son séjour et celui des autres jeunes filles.
  • Isolement : Le séjour au couvent marque une rupture avec le monde extérieur, où les femmes sont « surveillées » et privées d’accès aux sphères de décision.
Une éducation à la dépendance

Pour Zilia, le couvent est le symbole de « l’inconséquence française » en matière d’éducation.

  • Maintien dans l’ignorance : Zilia observe que les filles y sont maintenues dans une ignorance systématique afin de mieux justifier leur état de dépendance future.
  • Paradoxe éducatif : elle souligne l’absurdité de cet enfermement. On place les jeunes filles dans une maison religieuse pour leur « apprendre à vivre dans le monde ».
  • Futilité des enseignements : les religieuses apprennent aux pensionnaires à « régler les mouvements du corps » et à « composer l’extérieur », les transformant en de simples « figures d’ornement » plutôt qu’en êtres pensants.
La sémiotique de l’enfermement

Zilia compare sa situation au couvent avec sa vie passée au Pérou :

  • Du Temple au couvent : elle note des similitudes entre sa réclusion forcée dans le Temple du Soleil à Cuzco et celle dans le couvent français.
  • Les grilles du parloir : Zilia décrit les « grilles » (fermées par des morceaux de fer croisés) qui permettent de voir le monde extérieur sans pouvoir s’y mêler, marquant ainsi une limite physique infranchissable.
  • Oppression religieuse : le culte y est décrit comme exigeant que les femmes renoncent aux « connaissances de l’esprit » et à la « raison ».
Le rejet final de la réclusion

L’originalité du roman tient au fait que Zilia refuse les deux issues traditionnelles imposées aux femmes de son époque : le mariage ou la vie monastique.

  • L’indépendance à l’égard des « chaînes » : à la fin du récit, elle refuse d’épouser Déterville, qualifiant l’union conjugale de « nouvelles chaînes ».
  • La retraite choisie : elle s’émancipe en s’installant dans sa propre maison de campagne, substituant à la solitude subie du couvent une solitude choisie vouée à l’étude et au « plaisir d’être ».

En somme, le couvent dans le roman n’est pas un lieu de spiritualité, mais une institution sociale destinée à briser la volonté des femmes et à les maintenir dans un état de minorité éternelle.

La dénonciation du couvent comme lieu carcéral, voir Diderot et La Religieuse

Les Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny et La Religieuse de Denis Diderot partagent des similitudes frappantes, tant par leur appartenance au courant des Lumières que par leur dénonciation virulente de la condition féminine et des institutions religieuses.

  • Le couvent comme espace carcéral et outil social : dans les deux œuvres, le couvent n’est pas un lieu de spiritualité, mais un instrument de répression utilisé par les familles pour gérer les héritages.
  • Un réquisitoire contre l’éducation des femmes : les deux auteurs critiquent la manière dont la société française maintient les femmes dans une forme d’ignorance organisée.
  • La voix de la subjectivité féminine souffrante : Diderot et Graffigny utilisent tous deux la première personne pour donner une épaisseur psychologique à leurs héroïnes. Zilia a été perçue par certains critiques comme une « religieuse portugaise des Lumières », transformant le cri de la douleur en un discours de raison, un processus qui fait écho aux mémoires de Suzanne Simonin chez Diderot.
  • Liens personnels et intertextualité : ces similitudes ne sont pas fortuites, car Graffigny et Diderot appartenaient aux mêmes cercles intellectuels parisiens. Françoise de Graffigny était une amie de Diderot, qu’elle recevait dans son salon littéraire aux côtés de Voltaire et d’Alembert. Cependant, là où Suzanne Simonin cherche désespérément à rompre ses vœux, Zilia parvient à une émancipation plus radicale en refusant à la fois le couvent et le mariage, choisissant une solitude studieuse et autonome.

6. L’inégalité sociale et le gouvernement

Comme les rédacteurs de l’Encyclopédie, Zilia analyse les structures du pouvoir sous Louis XV.

  • Critique de la monarchie : elle note que les souverains européens « tirent leur subsistance des travaux de leurs sujets », contrairement au modèle inca idéal où le roi pourvoit aux besoins de son peuple.
  • La condition de citoyen : Graffigny utilise le terme de « classe » et de « citoyens » bien avant leur usage moderne pour questionner les inégalités de richesse et la justice sociale.

Ainsi, Françoise de Graffigny utilise le cadre d’un roman sentimental pour y injecter une « saine philosophie » qui dialogue directement avec les œuvres de Voltaire et les projets encyclopédiques de Diderot. Ce roman fait d’elle une figure majeure de la littérature d’idées du Siècle des Lumières.

Une étude de Jean-Luc.


Illustration : Anicet Charles Gabriel Lemonnier, Lecture de la tragédie de L’Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin.