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Qui est Françoise de Graffigny, muse et philosophe des Lumières ?

Par Jean-Luc.

Françoise de Graffigny Françoise de Graffigny (1695-1758) est l’une des femmes de lettres les plus influentes du XVIIIe siècle, dont la vie et l’œuvre sont indissociables de l’effervescence intellectuelle des Lumières. Son parcours, marqué par la résilience et l’indépendance, l’a menée des cercles aristocratiques de Lorraine au cœur des salons philosophiques parisiens.


Une jeunesse marquée par les épreuves

  • Origines et mariage : née à Nancy dans une petite noblesse aux moyens modestes, elle est mariée à dix‑sept ans à François Huguet de Graffigny, un officier buveur, violent, joueur qui met en péril la fortune et la santé de son épouse.
  • La quête de liberté : elle parvient à obtenir une séparation de corps en 1723, un acte rare pour l’époque, avant de devenir veuve en 1725, ce qui la libère de toute tutelle masculine.
  • Formation autodidacte : initialement peu instruite, elle construit son identité intellectuelle par une fréquentation assidue des livres et une correspondance quasi quotidienne avec son ami François-Antoine Devaux, devenant un témoin privilégié de la vie littéraire de son temps.

Des liens étroits avec les grandes figures des Lumières

Françoise de Graffigny a entretenu des relations privilégiées avec les penseurs les plus célèbres du mouvement philosophique :

  • Le séjour à Cirey (1738-1739) : elle séjourne plusieurs mois chez Voltaire et Émilie du Châtelet. Pour se préparer à leurs échanges érudits, elle étudie les œuvres de Locke et de Newton, s’imprégnant de la méthode empirique qui nourrira son futur roman.
  • Le milieu parisien : installée à Paris dès 1739, elle rejoint la Société du bout du banc où elle côtoie Diderot, Rousseau, d’Alembert, Marivaux, Duclos et Helvétius.
  • Un salon influent : grâce au succès retentissant de ses Lettres d’une Péruvienne (1747) et de sa pièce Cénie (1750), elle ouvre son propre salon littéraire sur la rue d’Enfer, qui devient un carrefour essentiel pour les Encyclopédistes et les philosophes.

Une contribution majeure au mouvement des idées

Graffigny n’est pas seulement une observatrice, mais une actrice du débat philosophique :

  • Pionnière du roman philosophique : ses contemporains la considèrent comme une novatrice qui utilise la fiction pour explorer des questions métaphysiques, sociales et politiques.
  • Dialogue avec Turgot et Rousseau : elle entretient un dialogue intellectuel rigoureux avec l’économiste Turgot, qui analyse son roman sous l’angle de l’économie politique, et avec Rousseau, dont elle préfigure les réflexions sur l’inégalité et le « sentiment de l’existence »1.
  • Reconnaissance dans l’Encyclopédie : son impact est tel que le Chevalier de Jaucourt cite son roman à trois reprises dans l’Encyclopédie (aux articles « Devoir », « Quipos » et « Larme ») pour illustrer des réflexions sur la morale et la société.

Un manifeste pré-féministe et politique

À travers son œuvre, elle dénonce les structures de l’Ancien Régime :

  • Critique sociale : elle s’attaque au système éducatif des femmes, qu’elle qualifie de « chef-d’œuvre de l’inconséquence française », et au mariage perçu comme un instrument d’asservissement.
  • Engagement politique : elle critique l’impérialisme culturel, le mercantilisme et les inégalités de richesse, devenant ainsi une figure de proue de la pensée autonome féminine.

Françoise de Graffigny s’éteint en 1758, entourée de ses amis philosophes, laissant derrière elle un héritage redécouvert pour sa modernité avant‑gardiste et son plaidoyer en faveur de l’indépendance d’esprit. Remarquons quand même l’injustice finale de sa destinée : l’écrivain reste connu sous un patronyme hérité d’une institution qu’elle a refusée.


1 Il préfigure aussi l’égotisme stendhalien.