Schémas narratif et actanciel du Menteur de Corneille
Une étude de Jean-Luc.
Schéma narratif
Le schéma narratif du Menteur de Pierre Corneille permet de mettre en lumière la structure d’une intrigue où le mensonge et le quiproquo servent de moteurs constants à l’action.
1. Situation initiale
Dorante, un jeune noble qui vient d’achever ses études de droit à Poitiers, arrive à Paris avec son valet Cliton.
- Il est « libre de tout souci » et souhaite s’intégrer dans le « beau monde » parisien, notamment pour y exercer ses talents de séducteur auprès des dames.
- Il rencontre dans les jardins des Tuileries deux jeunes femmes élégantes, Clarice et Lucrèce.
2. Élément perturbateur
Le basculement de l’intrigue repose sur un double quiproquo.
- D’abord, à cause d’une information erronée transmise par un cocher, Dorante est persuadé que Clarice (celle qui lui plaît) s’appelle Lucrèce.
- Ensuite, cette erreur sur le nom déclenche chez Dorante une cascade d’inventions. Pour séduire cette prétendue Lucrèce, il s’invente un passé glorieux d’officier de guerre.
Ce décalage entre la réalité et la fiction que crée Dorante détruit l’équilibre initial et lance la dynamique comique.
3. Péripéties (action)
Cette phase occupe la majeure partie de la pièce (actes II à IV) et voit Dorante s’enfermer dans un dédale de fabulations pour maintenir ses prétentions.
- L’appropriation de la fête galante : pour éblouir ses amis Alcippe et Philiste, Dorante s’attribue l’organisation d’une fête donnée en faveur d’une dame. Il déclenche ainsi la jalousie d’Alcippe qui va le provoquer en duel.
- Le faux mariage : lorsque son père, Géronte, veut le marier à Clarice (la vraie), Dorante, croyant qu’il s’agit d’une inconnue et voulant rester « libre » pour celle qu’il nomme Lucrèce, invente un mariage secret à Poitiers avec une certaine Orphise.
- La surenchère : pour justifier l’absence d’Orphise, il prétend plus tard qu’elle est enceinte.
- Le duel imaginaire : il fait croire à Cliton qu’il a tué son ami Alcippe en duel avant que ce dernier n’apparaisse bien vivant, obligeant Dorante à inventer l’existence d’une « poudre de sympathie » miraculeuse.
- Le contre-stratagème féminin : les femmes, ayant découvert les fourberies de Dorante, organisent un rendez-vous nocturne où Clarice se fait passer pour Lucrèce afin de confondre le menteur.
4. Résolution (ou solution)
La situation se dénoue à l’acte V lorsque les mensonges de Dorante sont définitivement mis à jour par Philiste et Géronte.
- Dorante comprend enfin le quiproquo sur les prénoms lors d’une confrontation finale avec les deux femmes.
- Par une ultime pirouette verbale — un mensonge de sauvetage — il prétend avoir toujours su la vérité et avoir joué un double jeu pour punir leur ruse.
- Ayant remarqué entre-temps que la « vraie » Lucrèce lui plaît également, il décide de reporter son affection sur elle.
5. Situation finale
L’ordre social et sentimental est rétabli par un double mariage accepté par les pères : Alcippe épouse Clarice, et Dorante s’unit à la véritable Lucrèce.
Bien que le menteur n’ait pas cessé de mentir, la pièce se termine dans la « pleine tranquillité », Cliton invitant même le public à admirer la « grâce » avec laquelle son maître s’est tiré d’affaire.
Ainsi, le schéma narratif de la pièce montre que le mensonge n’est pas ici un obstacle à détruire, mais le moyen même que le héros utilise pour atteindre une situation finale favorable.

Schéma actanciel
Le schéma actanciel permet d’analyser les forces qui poussent, aident ou contrarient le héros dans sa quête.
Le schéma traditionnel d’une comédie met souvent en scène un jeune homme en butte à l’autorité paternelle. Corneille complexifie cette trame en introduisant des distorsions liées au mensonge et au quiproquo.
1. Le sujet et l’objet
Le sujet : c’est Dorante, un jeune noble qui, après avoir abandonné ses études de droit à Poitiers, arrive à Paris pour briller en société.
L’objet : sa « mission » évolue. Au départ, il cherche simplement à profiter des « galanteries » parisiennes et à se divertir. Rapidement, son objectif devient de conquérir celle qu’il croit être Lucrèce (en réalité Clarice) tout en évitant le mariage arrangé par son père avec une prétendue « inconnue ».
2. Le destinateur et le destinataire
Le destinateur : ce qui pousse Dorante à agir est son désir de paraître, sa vanité et son besoin de se construire une image flatteuse de cavalier valeureux pour séduire les femmes. C’est aussi son attirance pour la beauté qu’il a croisée aux Tuileries.
Le destinataire : c’est Dorante lui-même, qui bénéficie de ses propres succès de séduction, mais finalement, ce sont les deux couples formés (Alcippe / Clarice et Dorante / Lucrèce) qui profitent de la résolution de l’intrigue.
3. Les opposants
Plusieurs forces entravent la progression de Dorante :
- Géronte (le père de Dorante) : en voulant lui imposer Clarice, il devient un obstacle, car Dorante pense qu’il s’agit d’une femme qu’il n’aime pas.
- Alcippe : l’ami de Dorante est aussi son rival, car il aime Clarice et voit en Dorante un danger.
- Le quiproquo : l’erreur sur les prénoms est l’opposant le plus puissant, car elle transforme chaque déclaration sincère de Dorante en mensonge aux yeux des femmes.
- Le stratagème des femmes : Clarice et Lucrèce s’allient pour tendre un piège au « fourbe » et le confondre, lors du rendez-vous nocturne.
4. Les adjuvants (auxiliaires)
Ce sont les éléments qui aident le sujet dans sa quête.
- Cliton (le valet) : malgré son rôle de censeur ironique, il sert son maître, s’informe pour lui et finit par lui révéler le stratagème des femmes, ce qui permet à Dorante de s’en sortir par un ultime mensonge.
- Philiste, l’ami commun de Dorante et d’Alcippe, qui cherche à les réconcilier après leur fâcherie.
- Sabine (servante de Lucrèce) : motivée par l’argent (la « pluie de pistoles »), elle sert d’intermédiaire pour les lettres et finit par trahir le secret de l’échange d’identités.
- Isabelle (suivante de Clarice) : elle aide sa maîtresse à organiser le rendez-vous, ce qui, paradoxalement, maintient Dorante dans le jeu de séduction.
- Le mensonge lui-même : c’est l’outil principal de Dorante. La virtuosité verbale et l’imagination créatrice du jeune homme lui permettent de rebondir face à chaque difficulté et de transformer une situation de faiblesse en triomphe apparent.
Le schéma actanciel du Menteur montre que Dorante n’est pas seulement le sujet, mais aussi son propre adjuvant grâce à son talent d’improvisation, tandis que le quiproquo reste son principal adversaire invisible.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le schéma narratif d’une pièce de théâtre ?
Le schéma narratif décompose l’intrigue en cinq étapes : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, résolution et situation finale. Il permet de repérer la logique dramatique d’une œuvre.
Quel est l’élément perturbateur du Menteur de Corneille ?
L’élément perturbateur est le quiproquo sur les prénoms : Dorante croit que la jeune femme qu’il a séduite s’appelle Lucrèce, alors qu’il a abordé Clarice. Cette erreur déclenche toute la cascade de mensonges.
Qui sont les adjuvants de Dorante dans Le Menteur ?
Les principaux adjuvants sont son valet Cliton, qui le renseigne et le sert malgré ses réserves morales, et Sabine, la servante vénale qui sert d’intermédiaire. Le mensonge lui-même fonctionne comme un adjuvant, car il permet à Dorante de se tirer de chaque mauvaise passe.
Qui sont les opposants de Dorante dans Le Menteur ?
Les principaux opposants sont Géronte (le père qui lui impose un mariage), Alcippe (rival jaloux), et surtout le quiproquo sur les identités, qui transforme chaque déclaration de Dorante en malentendu.
Quelle est la situation finale du Menteur de Corneille ?
La pièce se conclut sur deux unions : Alcippe épouse Clarice et Dorante promet d’épouser la véritable Lucrèce. Le menteur n’est pas puni, ce qui donne à la comédie une fin moralement ambiguë.