L’art et la morale dans la comédie de caractère
Une étude de Jean-Luc.
La comédie de caractère est un sous-genre théâtral qui place au centre de son intrigue un personnage dominé par un travers psychologique ou moral spécifique (comme l’avarice, l’hypocrisie ou, dans le cas présent, le mensonge). Ce défaut devient le moteur principal de l’action et la source du comique. Dans le cadre de la comédie de caractère du XVIIe siècle, le mensonge n’est pas perçu comme un simple vice moral, mais s’élève au rang d’un véritable art créateur et d’une stratégie sociale complexe.
Quelques points essentiels pour comprendre ce genre à travers Le Menteur de Pierre Corneille et les écrits des moralistes du XVIIe siècle :
1. Une révolution du genre comique
Avant le milieu du XVIIe siècle, la comédie reposait souvent sur la farce grossière ou des intrigues purement mécaniques mettant en scène des personnages stéréotypés comme des valets bouffons ou des docteurs pédants.
L’innovation de Corneille : avec Le Menteur (1644), Corneille délaisse les personnages ridicules traditionnels pour mettre en scène des « gens d’une condition au-dessus », issus de la noblesse ou de la haute bourgeoisie. Le comique ne vient plus seulement de situations externes, mais de la psychologie même du héros, Dorante.
Transition vers Molière : Le Menteur est considéré comme une œuvre charnière qui préfigure les grandes comédies de caractère de Molière (comme L’Avare ou Le Misanthrope), où un seul trait de personnalité envahissant engendre toute la dynamique dramatique.
2. Le personnage comme type universel
L’objectif de la comédie de caractère est de dépasser l’individu pour créer un type éternel.
Dorante chez Corneille : il n’est pas seulement un jeune homme qui ment ; il devient le modèle universel du menteur, celui qui préfère la fiction à une réalité qu’il juge médiocre. Son besoin de briller socialement à Paris le pousse à s’inventer des exploits guerriers ou des fêtes somptueuses.
Arrias chez La Bruyère : en littérature, le portrait d’Arrias dans Les Caractères offre un parallèle frappant. Arrias est un « hâbleur narcissique » qui veut paraître tout savoir et préfère mentir plutôt que de se taire. Ce type de comportement est dénoncé comme un travers universel qui perturbe la vie sociale. En effet, le mensonge n’est plus un jeu brillant, mais une impolitesse qui brise le plaisir de l’échange social et révèle une fatuité insupportable.

3. La fonction morale : Castigat ridendo mores
La devise de la comédie, « elle corrige les mœurs par le rire », est au cœur de ce genre.
La satire sociale : la pièce tourne en dérision les vaniteux et les fanfarons pour critiquer les obsessions de l’aristocratie pour le « paraître » et la réputation. En riant de Dorante ou d’Arrias, le public est invité à prendre conscience de ses propres illusions et des faux-semblants de la société.
Une morale parfois ambiguë : contrairement aux tragédies où le vice est puni, la comédie de caractère peut être plus indulgente. Chez Corneille, Dorante ne subit pas de châtiment sévère et finit par épouser Lucrèce, suggérant que l’esprit et l’inventivité peuvent parfois primer sur une morale rigide. Contrairement à son modèle espagnol qui punit le menteur, Corneille propose un dénouement plus indulgent. Le valet Cliton finit même par admirer la « grâce » de son maître et invite le public à s’en inspirer : « par un si rare exemple apprenez à mentir ».
4. Le langage comme instrument du caractère
Dans ce genre, la parole est l’outil principal de la caractérisation.
Virtuosité verbale : le personnage du menteur se définit par son éloquence. Dorante utilise une rhétorique galante et hyperbolique pour manipuler son entourage.
Le quiproquo : le défaut du personnage (le mensonge) crée des décalages constants entre la réalité et ce qui est dit, menant à des situations inextricables où le menteur finit souvent par être pris à son propre piège.
La comédie de caractère transforme donc un vice ou une manie en un spectacle plaisant, utilisant le rire comme un miroir pour explorer les fragilités et les hypocrisies de la nature humaine en société.
Le mensonge dans Le Menteur
1. Une esthétique de l’illusion
Pour des personnages comme Dorante, dans Le Menteur, le mensonge est une « fabrication esthétique » qui vise à enjoliver une réalité jugée trop médiocre. Ce n’est pas une ruse malveillante, mais une forme de « mythomanie créatrice » où la parole remplace l’action héroïque.
Les talents requis : selon Dorante lui-même, savoir mentir est une « grâce » qui exige des qualités rares.
« Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes :
Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins,
Ne se brouiller jamais, et rougir encore moins. »
La virtuosité verbale : le mensonge devient un spectacle en soi. Par exemple, le récit détaillé d’un festin imaginaire sur l’eau (acte I, scène 5) utilise un langage hyperbolique pour créer un monde d’opulence et de délices qui fascine l’auditeur.

2. Un instrument de séduction et de pouvoir social
Le mensonge est indissociable du thème du Theatrum mundi : le monde est un théâtre où chacun joue un rôle pour exister.
Le paraître parisien : pour Dorante, fraîchement arrivé de Poitiers, la vérité (être un simple étudiant en droit) est plate et inutile pour séduire. Il s’invente donc un passé de soldat glorieux pour « se mettre en crédit » dans la haute société parisienne.
La maîtrise des codes : l’art du mensonge utilise la rhétorique galante et le langage précieux de l’époque. C’est une stratégie pour conquérir le cœur des femmes, perçues comme des citadelles à prendre par l’éloquence.
3. Le mensonge comme moteur dramatique
Au théâtre, le mensonge est le ressort principal qui engendre les quiproquos et les rebondissements.
L’effet boule de neige : un premier mensonge en entraîne nécessairement mille autres pour maintenir la cohérence de la fiction. Dorante finit par s’enfermer dans un dédale de fabulations (mariage secret, épouse enceinte, duel mortel) dont il ne sort que par de nouvelles pirouettes verbales.
Le « trompeur trompé » : un des principaux ressorts de la comédie est la tromperie. Elle crée un plaisir intellectuel chez le spectateur, qui anticipe les conséquences inévitables du mensonge tout en observant la naïveté ou l’acharnement du dupé. Le menteur ou l’imposteur (comme le valet rusé) utilise la ruse pour contourner l’ordre établi, inverser les rapports de force ou sauver sa peau, transformant ainsi une situation potentiellement grave en un jeu léger. La tromperie culmine quand l’art du mensonge se retourne contre son auteur. Dorante, persuadé d’être le maître du jeu, devient la dupe de Clarice et Lucrèce qui utilisent leurs propres ruses (changement d’identité sous le balcon) pour le confondre.
Chez Corneille, donc, l’art du mensonge transforme le personnage en un véritable dramaturge de sa propre vie, capable de manipuler les apparences pour s’imposer dans un monde où « l’effet n’y répond pas toujours à l’apparence ». Dorante, dépouillé de son ingénuité, annonce les grands imposteurs et hypocrites de Molière.
Foire aux questions
Qu’est-ce que la comédie de caractère ?
La comédie de caractère est un sous-genre théâtral centré sur un personnage dominé par un défaut dominant (avarice, hypocrisie, mensonge) qui devient le moteur de l’intrigue et la source principale du comique.
Que signifie « castigat ridendo mores » ?
Cette devise latine signifie « elle corrige les mœurs par le rire ». Elle résume la fonction morale de la comédie classique, qui use du ridicule pour amener le spectateur à prendre conscience de ses propres travers.
En quoi la pièce Le Menteur de Corneille préfigure-t-elle Molière ?
En plaçant un défaut psychologique (le mensonge compulsif) au cœur de l’intrigue, Corneille inaugure la comédie de caractère que Molière développera avec L’Avare ou Le Misanthrope, où un trait obsessionnel unique gouverne toute la dynamique dramatique.
Pourquoi Dorante ment-il dans Le Menteur ?
Dorante ment par vanité et goût de l’invention, non par nécessité. Fraîchement arrivé de Poitiers, il s’invente un passé de soldat glorieux pour séduire et briller dans la haute société parisienne, transformant le mensonge en un art de vivre.
Quelle est la morale du Menteur de Corneille ?
La morale est délibérément ambiguë : Dorante n’est pas vraiment puni et finit même par épouser Lucrèce. La réplique finale de Cliton, invitant à « apprendre à mentir », suggère que l’esprit et l’inventivité peuvent primer sur une morale rigide.