Analyse du Menteur de Pierre Corneille
Une étude de Jean-Luc.
Présentation
Le Menteur de Pierre Corneille, créé en 1642 au Théâtre du Marais à Paris, occupe une place singulière dans l’histoire du théâtre français. Cette comédie en cinq actes et en vers, inspirée de la pièce espagnole La verdad sospechosa de Juan Ruiz de Alarcón, marque un tournant dans l’évolution de la comédie classique. Elle combine l’élégance du langage, la virtuosité de l’intrigue et une réflexion subtile sur le mensonge, l’identité et la société mondaine du XVIIe siècle. Cette analyse propose une exploration exhaustive de la pièce, de son contexte, de son intrigue, de ses personnages, de ses thèmes, des mécanismes comiques, et de son influence sur la comédie française.
1. L’auteur et le contexte du « Grand Siècle »
Pierre Corneille (1606-1684)
Né à Rouen dans une famille de magistrats, Pierre Corneille reçoit une formation juridique chez les Jésuites. Bien qu’il ait acheté des charges d’avocat, il n’a jamais plaidé, mais sa formation transparaît dans la rigueur argumentative de ses pièces. Sa carrière dramatique débute avec la comédie (Mélite) avant de connaître la gloire avec ses tragédies (Le Cid, Horace, Cinna).
Le théâtre sous Richelieu
Le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, utilise le théâtre comme outil de grandeur politique. Il fonde l’Académie française en 1635 pour fixer les règles du langage et des arts. Sous son mécénat, le métier de comédien est revalorisé et les salles de spectacle, comme celle du Palais-Royal, se multiplient. On peut noter dans l’acte II, scène 5 du Menteur un éloge appuyé à l’action du Cardinal dans l’urbanisme parisien1. Le Menteur s’inscrit dans cette période de transition où la comédie cherche à s’affranchir de la farce populaire pour séduire une élite éduquée.
2. Structure et sources de l’œuvre
Une source espagnole adaptée au goût français
Le Menteur s’inspire directement de La verdad sospechosa (La Vérité suspecte) de Juan Ruiz de Alarcón, publiée en 1634. Corneille adapte l’intrigue au contexte parisien, en la transposant dans le monde galant des Tuileries et de la Place Royale. L’Espagne est alors la principale source d’inspiration du théâtre européen, et l’adaptation de comédies espagnoles est une pratique courante. Corneille reconnaît lui-même la supériorité de l’œuvre d’Alarcón, qu’il considère comme un chef-d’œuvre du genre.
La pièce espagnole met en scène Don García, menteur invétéré, qui, à force de mensonges, finit par épouser la femme qu’il n’aime pas. Le personnage de Tristán, valet lucide, préfigure Cliton. Corneille conserve la structure de l’intrigue, les quiproquos et la réflexion morale, tout en adaptant le style et les références culturelles au goût français :
- Géographie : Dorante revient de ses études à Poitiers (et non des Indes).
- Politique : les exploits militaires de Dorante sont transposés dans les « guerres d’Allemagne ».
- Dénouement : Corneille adoucit la fin pour éviter la brutalité d’un mariage forcé, privilégiant un dénouement plus conforme au goût de son auditoire.
Le respect des règles classiques
Bien que la pièce conserve une exubérance baroque, elle tend vers les unités classiques :
- Unité de temps : l’action se déroule en vingt-quatre heures, bien qu’à cheval sur deux jours.
- Unité de lieu : l’action se situe à Paris, alternant entre le jardin des Tuileries et la place Royale.
- Unité d’action : l’intrigue se concentre sur la quête amoureuse de Dorante, malgré les multiples péripéties.

3. Analyse des personnages principaux
3.1. Dorante : le menteur virtuose
Dorante est le protagoniste éponyme de la pièce. Jeune homme brillant, séduisant et imaginatif, il se distingue par sa propension compulsive au mensonge. Il a la fougue, le verbe, la joie de vivre du méridional. Il veut surtout, ne pas paraître provincial. Contrairement aux menteurs traditionnels qui mentent par nécessité, Dorante ment par plaisir, par jeu, par goût de l’invention et de la création. Mentir est chez lui le symptôme d’un ego débordant :
« J’aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;
Et sitôt que j’en vois quelqu’un s’imaginer
Que ce qu’il veut m’apprendre a de quoi m’étonner,
Je le sers aussitôt d’un conte imaginaire,
Qui l’étonne lui-même, et le force à se taire.
Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors
De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps… »
C’est un menteur sympathique, et même moins un menteur qu’un créateur imaginatif, qu’un poète qui s’enivre de ses inventions qu’il enfile comme des perles tout au long de la pièce. Il s’enferre imperturbablement dans ses propres mensonges avec cette assurance qui le mène au dénouement, à un mariage plus ou moins désiré avec la vraie Lucrèce, alors qu’il a sans cesse tenté de séduire la fausse (Clarice). Après cinq actes d’imbroglios, que nous suivons avec plaisir, car la pièce est longue, il se trouve donc que Dorante, dans ses mensonges, n’a jamais cessé de dire vrai malgré lui, ou du moins que ses inventions ont été exaucées à la lettre. En effet, comme l’affirme Cliton : « les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois… ». Il y a des gens qui mentent simplement pour mentir. Dorante en fait partie. Au fond, il s’est montré sincère. Il aimait vraiment, il s’est simplement trompé de cible pendant quatre actes.
Ce mentir-vrai est souligné par la réflexion ironique de Clarice :
« Il peut te dire vrai, mais ce n’est pas son vice. »
Le monde à l’envers, en quelque sorte.
Ses mensonges sont des œuvres d’art, des récits élaborés qui séduisent autant qu’ils déconcertent. Il ment pour séduire, pour échapper aux contraintes sociales (notamment le mariage arrangé par son père), mais aussi par pur goût de la fiction. Sa virtuosité verbale, sa capacité à improviser des récits complexes et cohérents, font de lui un personnage fascinant, à la fois séduisant et inquiétant.
Dorante incarne également la figure de l’acteur et du dramaturge : il se met en scène, change de rôle à chaque acte (guerrier, organisateur de fêtes, homme marié, amoureux transi), et maîtrise l’art du langage comme un véritable créateur. Cette dimension métathéâtrale fait de lui un double du dramaturge, rendant poreuse la frontière entre mensonge et art.
3.2. Clarice : l’intelligence et la lucidité
Clarice, jeune femme vive et spirituelle, est la première élue du cœur de Dorante, bien qu’il la confonde avec Lucrèce pendant une grande partie de la pièce. Elle est d’abord intriguée par Dorante, puis progressivement lassée et blessée par ses mensonges. Clarice fait preuve d’une grande intelligence et d’une capacité à déjouer les stratagèmes de Dorante. Elle finit par épouser Alcippe, préférant la sincérité à la séduction trompeuse.
Clarice incarne la résistance à l’illusion et au mensonge.
« Que de défauts d’esprit se couvrent de leurs grâces,
Et que de beaux semblants cachent des âmes basses ! »
Son parcours met en lumière la question de l’identité et de la vérité des sentiments, ainsi que la difficulté de faire confiance dans un monde où le langage est sans cesse manipulé.
3.3. Lucrèce : la discrétion et la fidélité
Lucrèce, amie de Clarice, est un personnage plus effacé mais non moins important. Amoureuse de Dorante, elle est d’abord négligée par lui, qui ne la voit pas (puisqu’il la confond avec Clarice). Elle se prête au jeu des stratagèmes, mais reste fidèle à ses sentiments. Finalement, elle épouse Dorante, obtenant l’union qu’elle désire, tout en la présentant comme un acte d’obéissance filiale.
Lucrèce incarne la constance et la discrétion, en contraste avec la vivacité de Clarice et l’exubérance de Dorante. D’ailleurs Cliton l’a bien fait remarquer à son maître :
« Monsieur, quand une femme a le don de se taire,
Elle a des qualités au-dessus du vulgaire ».
Son personnage questionne sur la place de la femme dans la société galante et la valeur de la fidélité dans un univers dominé par l’apparence et le jeu.
3.4. Les maîtresses du jeu
Dans le « jeu d’illusions parisien » mis en scène par Corneille, les femmes ne sont pas de simples trophées ou des victimes passives ; elles sont des actrices à part entière, utilisant la dissimulation et les stratagèmes avec une habileté qui égale celle de Dorante.
a. Des initiatrices de la séduction et du stratagème
Dès la première rencontre, les femmes participent activement à la création de l’illusion.
La coquetterie de Clarice : lors de sa première apparition aux Tuileries, la didascalie suggère qu’elle fait un faux pas volontaire (« comme se laissant choir ») pour attirer l’attention de Dorante et engager le dialogue.
L’échange d’identités : c’est Clarice, sur une idée de sa suivante Isabelle, qui orchestre le principal stratagème de la pièce. Elle donne rendez-vous à Dorante sous la fenêtre de Lucrèce en se faisant passer pour son amie. Ce « masque » nocturne vise à tester la sincérité de l’amant et à le confondre.
b. Une maîtrise de l’artifice et de la parole
Les femmes possèdent une « agence féminine » forte, influencée par le courant de la Préciosité, qui leur permet de manipuler les apparences pour servir leurs intérêts.
La contre-manipulation : une fois qu’elles découvrent les fourberies de Dorante, elles utilisent ses propres armes contre lui. Par exemple, Lucrèce ordonne à sa servante de dire à Dorante qu’elle a déchiré sa lettre sans la lire, alors qu’elle l’a lue avec intérêt.
Le rôle moteur des servantes : Isabelle et Sabine sont des pivots essentiels. Isabelle est une véritable conseillère qui imagine les ruses pour protéger l’honneur de sa maîtresse. Sabine, plus intéressée par l’argent (la « pluie de pistoles »), joue le rôle d’entremetteuse et de messagère, tout en finissant par trahir les secrets des deux amies pour dénouer l’intrigue.
c. La gestion des contraintes sociales et de l’honneur
Pour les femmes du XVIIe siècle, le jeu d’illusions est souvent une nécessité de survie sociale.
Le mariage comme rempart : pour Clarice, le mariage est une « chaîne » qui fait peur, mais c’est aussi une protection indispensable pour éviter de « vieillir dans le mépris ». Elle est prête à changer de prétendant (Alcippe ou Dorante) selon celui qui conclura l’union le plus vite, car cyniquement, selon elle, « Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien ».
La protection de la réputation : leurs mensonges visent souvent à préserver leur « honneur ». Clarice utilise un faux nom lors du rendez-vous nocturne pour ne pas éveiller la jalousie d’Alcippe.
d. Une psychologie complexe et une rivalité latente
Le jeu d’illusions révèle également les tensions intérieures des héroïnes.
Se mentir à soi-même : Corneille propose une fine analyse psychologique montrant que Clarice et Lucrèce se mentent parfois à elles-mêmes sur leurs propres sentiments.
Jalousie et rivalité : bien qu’amies, une jalousie aigre-douce apparaît entre elles. Chacune veut savoir si les compliments de Dorante lui sont réellement destinés, créant des joutes verbales où l’ironie sert à masquer leur rivalité amoureuse.
Les femmes sont donc les maîtresses du contre-jeu. Elles transforment la pièce en un véritable « ballet de quiproquos » où le paraître est une arme partagée par les deux sexes pour naviguer dans une société parisienne instable et mondaine.
3.5. Géronte : l’autorité paternelle et la tradition
Géronte, père de Dorante, incarne l’autorité paternelle et l’ordre social. C’est un noble qui puise ses valeurs dans la féodalité. Sa préoccupation première est la survie du nom et l’honneur qui lui est attaché. Il souhaite marier rapidement et avantageusement son fils parce qu’il l’a autorisé à abandonner ses études de droit pour embrasser une carrière militaire. De ce fait, son fils va être exposé aux dangers de la guerre, il lui faut donc très vite une descendance. Les mensonges de son fils, qu’il juge « infâmes », sont une atteinte insupportable à l’honneur du nom : un noble est lié par sa parole. Géronte est aussi une figure classique du « barbon » de la comédie, mais Corneille lui confère une certaine dignité et une profondeur morale. Il est à la fois crédule, attaché à la vérité et capable de pardon. Sa confrontation avec Dorante met en lumière le conflit entre les valeurs traditionnelles et la modernité du monde galant.
3.6. Cliton : le valet lucide et comique
Cliton, valet de Dorante, joue un rôle essentiel dans la pièce. Il est à la fois le témoin, le commentateur et le double du spectateur. Lucide, sceptique, parfois admiratif, il observe les mensonges de son maître avec un mélange de stupéfaction, d’ironie et de bon sens.
« J’appelle rêveries
Ce qu’en d’autres qu’un maître on nomme menteries ».
Cliton incarne la voix de la raison et du commentaire comique. Ses apartés, ses répliques ironiques et ses réflexions morales, l’équilibre incessant qu’il doit maintenir entre sincérité et déférence envers son maître, renforcent le comique de la pièce et soulignent l’ambiguïté du mensonge. Il est l’ancêtre des grands valets de Molière, comme Sganarelle ou Scapin.
3.7. Alcippe, Philiste et les personnages secondaires
Alcippe, amant de Clarice, est jaloux et impulsif. Il représente la sincérité passionnée, en opposition au mensonge séducteur de Dorante. Sa rivalité avec Dorante donne lieu à des scènes de confrontation, qui mettent en relief la question de l’honneur et de la vérité des sentiments.
Philiste, ami d’Alcippe, joue le rôle de médiateur et d’intermédiaire. Il tente de désamorcer les conflits et d’apporter une voix de la raison dans le chaos des mensonges. Les suivantes, Sabine et Isabelle, facilitent ou compliquent les communications, contribuant aux quiproquos et à la dynamique comique de la pièce.

4. Thèmes majeurs de la pièce
L’art du mensonge
Le mensonge est le thème central de la pièce. Dorante ment de manière compulsive, brillante et jubilatoire. Ses mensonges ne sont pas de simples tromperies, mais de véritables créations narratives, des fictions improvisées qui séduisent et fascinent. La pièce invite à réfléchir à la frontière entre mensonge et fiction, entre tromper et créer. Le mensonge est à la fois un talent (Dorante est un conteur extraordinaire) et un vice (ses mensonges ont des conséquences). Il est le moteur de l’intrigue comique, chaque mensonge créant un quiproquo, chaque quiproquo engendrant de nouveaux rebondissements.
La réflexion morale sur le mensonge est subtile. Si Dorante est « puni » (il n’obtient pas Clarice), la punition est douce et la leçon morale discrète. Le rire remplace le sermon, et la pièce propose une interrogation sur la parenté entre l’art de mentir et l’art de créer.
Le mensonge chez Dorante n’est pas seulement utilitaire ; il est esthétique. Dorante ment par :
- Vanité : pour briller en société et séduire les femmes (exploits guerriers fictifs, fêtes somptueuses).
- Échappatoire : pour éviter le mariage imposé par son père (invention d’une épouse imaginaire, Orphise).
- Habitude : comme le note Philiste, Dorante est « menteur par coutume ».
Le mensonge devient un miroir de l’art théâtral lui-même : une illusion orchestrée pour charmer un public. Le mensonge est présenté comme une forme de théâtre dans le théâtre. Dorante est un acteur permanent, qui joue un rôle face aux autres personnages. La pièce établit un parallèle implicite entre le menteur et le comédien : tous deux inventent des histoires, jouent des personnages, séduisent par la parole. Corneille interroge ainsi la nature même du théâtre. Une belle fiction n’est-elle pas, d’une certaine manière, un beau mensonge ? Cette dimension métathéâtrale est renforcée par les commentaires des personnages, qui utilisent un vocabulaire théâtral pour parler des mensonges de Dorante.
La séduction et le langage
La séduction est omniprésente dans la pièce. Dorante ment essentiellement pour séduire. Ses mensonges sont des outils de conquête amoureuse. Remarquons les liens étroits entre l’amour et la guerre dans la galanterie précieuse :
« Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ».
Dorante embellit sa vie, invente des exploits, crée un personnage fascinant. La pièce montre que la séduction passe par le langage, qui peut être trompeur. Le langage précieux, raffiné, galant, est à la fois un instrument de charme et un masque qui dissimule la vérité des sentiments.
L’identité et les apparences
Dorante ne cesse de se réinventer. Il est tour à tour homme du monde, organisateur de fêtes, homme marié, cavalier brillant — autant de personnages fictifs. Le quiproquo des noms (Clarice / Lucrèce) ajoute une couche supplémentaire. Même l’identité des autres est brouillée. La pièce se demande qui est le vrai Dorante sous tous ses mensonges. Existe-t-il un « vrai » Dorante ? Le thème de l’identité est indissociable de celui de l’apparence et du masque social.
Le mariage en question
Contrairement aux comédies traditionnelles, le mariage dans l’œuvre de Corneille est souvent perçu comme une contrainte sociale ou une « fatalité » plutôt qu’un couronnement amoureux :
« Cette chaîne, qui dure autant que notre vie,
Et qui devrait donner plus de peur que d’envie,
Si l’on n’y prend bien garde, attache assez souvent
Le contraire au contraire, et le mort au vivant ;
Et pour moi, puisqu’il faut qu’elle me donne un maître,
Avant que l’accepter je voudrais le connaître,
Mais connaître dans l’âme. »
Pour les femmes : Clarice voit le mariage comme une nécessité pour protéger son statut social et son honneur.
« Chaque moment d’attente ôte de notre prix,
Et fille qui vieillit tombe dans le mépris ».
Mariage de raison : les dénouements cornéliens sont souvent des arrangements de convenance acceptés avec une résignation polie.
L’honneur et la morale
Dans la société aristocratique du XVIIe siècle, l’honneur est la valeur suprême. Or le mensonge est une atteinte à l’honneur — celui du menteur comme celui de ses victimes. Alcippe défie Dorante en duel pour défendre son honneur. Géronte est humilié par les mensonges de son fils. La pièce montre la tension entre le charme du mensonge (plaisant, créatif, séducteur) et ses conséquences morales et sociales. Géronte exprime cette souffrance et cette honte, car, à son insu, il est devenu lui-même un instrument du mensonge :
« Dorante n’est qu’un fourbe, et cet ingrat que j’aime,
Après m’avoir fourbé, me fait fourber moi-même,
Et d’un discours en l’air qu’il forge en imposteur,
Il me fait le trompette et le second auteur ! » (acte V, scène 2)
5. Les mécanismes du comique
Corneille déploie une large palette de procédés pour susciter le rire tout en corrigeant les mœurs (ridendo castigat mores) :
- Comique de gestes : inspiré par la farce et la commedia dell’arte, notamment via l’acteur Jodelet (Cliton) connu pour son visage enfariné et son jeu excessif.
- Comique de mots : accumulations de détails absurdes dans les mensonges de Dorante, décalages lexicaux et parodies de styles nobles ou précieux. On peut noter également un humour discret comme dans ce rapprochement paradoxal qui satirise les feux de la passion :
« On dit qu’on a donné musique à quelque dame.
DORANTE.
Sur l’eau ?
ALCIPPE.
Sur l’eau.
DORANTE.
Souvent l’onde irrite la flamme » - Comique de situation : fondé sur le quiproquo (Dorante confond Clarice et Lucrèce) et l’inversion des rôles (les jeunes filles piégeant le menteur à son propre jeu) sur l’enchaînement mécanique des mensonges. Le point culminant du comique de situation est atteint quand Dorante prétend qu’il a tué Alcippe en duel alors que son malheureux adversaire entre en scène. C’est le moteur de la comédie d’intrigue.
- Comique de caractère : satire de l’obsession du héros et de l’aveuglement crédule de son entourage (Géronte, Alcippe), dénonciation des aspects factices de la préciosité, opposition entre une jeunesse frivole et une noblesse austère. Corneille, en moraliste, dénonce la puissance de la mode.
6. Synthèse des courants littéraires
La pièce Le Menteur est représentée en 1642, sous le règne de Louis XIII, et publiée en 1644, sous la régence d’Anne d’Autriche pour le jeune Louis XIV, dans une France marquée par la montée de la monarchie absolue et l’émergence d’une société mondaine et galante. Paris est alors le centre de la vie intellectuelle et artistique, avec ses salons, ses promenades aux Tuileries, ses fêtes et ses intrigues amoureuses. La pièce reflète cette atmosphère, en mettant en scène une jeunesse aristocratique préoccupée par l’amour, l’image sociale et les apparences, plus que par la guerre ou les devoirs traditionnels.
L’œuvre se situe à la confluence de plusieurs esthétiques du XVIIe siècle :
- Le baroque : dominé par les thèmes de l’illusion, du masque, de l’instabilité des sentiments et du monde comme théâtre.
- Le classicisme : se manifeste par la recherche de vraisemblance, de bienséance et le respect progressif des unités aristotéliciennes.
- La préciosité : transparaît dans le langage raffiné, les métaphores galantes et l’importance accordée à la conversation des « honnêtes gens ».
- L’idéal de l’« honnête homme » : la pièce interroge cet idéal. Si l’honnête homme doit être sincère, la vie sociale impose souvent une forme de dissimulation et de virtuosité oratoire dont Dorante est l’incarnation extrême et parodique.
Conclusion : une leçon de théâtre
Le Menteur se conclut sur une note ambiguë. Dorante n’est pas réellement puni ; il obtient même le mariage qu’il souhaite. La réplique finale de Cliton invite le public à « apprendre à mentir » selon l’art développé par son maître. Cette conclusion suggère que, dans un monde d’apparences comme celui de la capitale, la maîtrise du langage et de l’illusion est un atout indispensable. La comédie se mue en une véritable réflexion sur la vérité et ses masques. Elle influence directement Molière et, à travers lui, toute la tradition de la comédie de caractère et de mœurs. La pièce est considérée comme l’un des chefs-d’œuvre de la comédie française, aux côtés des œuvres majeures de Molière et de Marivaux.
Le Menteur marque l’avènement d’une comédie raffinée qui délaisse la farce grossière pour la peinture des caractères. Corneille y démontre que l’illusion, si elle est menée avec grâce et virtuosité, est une forme supérieure d’intelligence. La pièce ne se contente pas de raconter une histoire de tromperie ; elle invite à réfléchir sur la place de la fiction dans les relations humaines et consacre le théâtre comme le « temple » de l’illusion bien menée.
1 Dans cette scène, Dorante et son père Géronte se promènent et expriment leur admiration pour les transformations architecturales de la capitale.
L’éloge des nouveaux bâtiments : Géronte s’extasie sur « l’ordre rare et beau de ces grands bâtiments » et affirme que l’univers entier ne peut rien voir d’égal aux « superbes dehors du palais Cardinal » (l’actuel Palais-Royal).
La métamorphose de la ville : Dorante compare Paris à un « pays de romans » et à une « île enchantée », s’étonnant de voir comment des buissons ont été changés en « superbes palais » par un « Amphion nouveau » (référence mythologique au bâtisseur de Thèbes).
Les lieux emblématiques : outre le Palais-Cardinal, la scène mentionne le Pré-aux-Clercs et, par extension, la Place Royale (actuelle Place des Vosges) où se déroule l’action de cet acte. Géronte décrit la ville comme étant « avec pompe bâtie » et semblant sortir « d’un vieux fossé par miracle ».
Cet hommage revêt une dimension politique et culturelle importante :
Célébration du pouvoir royal : ces vers saluent les grands travaux d’aménagement accomplis sous le règne de Louis XIII et l’influence du Cardinal de Richelieu.
Miroir social : en mettant en scène ces lieux de la vie mondaine, Corneille flatte son public parisien qui fréquentait assidûment ces nouveaux quartiers élégants.
L’esthétique du paraître : ce décor urbain grandiose sert de toile de fond au thème de la pièce, Paris étant présenté comme un vaste théâtre où l’apparence et le prestige sont rois.
Foire aux questions
Pourquoi Dorante ment-il dans Le Menteur de Corneille ?
Dorante ment par vanité et goût de l’invention, non par nécessité. Le mensonge est chez lui un art et un plaisir esthétique qui fait de lui une figure à mi-chemin entre le séducteur et le poète.
Quels sont les principaux thèmes du Menteur de Corneille ?
Les thèmes majeurs sont le mensonge comme art, la séduction par le langage, le quiproquo d’identité, la contrainte du mariage et la question de l’honneur dans la société aristocratique du XVIIe siècle.
Quelle est la source espagnole du Menteur de Corneille ?
Corneille s’est inspiré de La verdad sospechosa (La Vérité suspecte) de Juan Ruiz de Alarcón. Il adapte l’intrigue au contexte parisien et adoucit le dénouement pour le goût du public français.
Quel est le rôle de Cliton dans Le Menteur ?
Cliton, le valet de Dorante, est à la fois son serviteur, son confident et son censeur ironique. Il représente la voix du bon sens face aux fabulations de son maître et préfigure les grands valets de Molière.