Bac de français 2025
Baccalauréat général
Corrigé du commentaire
Objet d’étude : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Jules Barbey d’Aurevilly, L’Ensorcelée, extrait du chapitre 1, 1854
Ce texte évoque la lande normande de Lessay, paysage désertique dans lequel se déroule le récit.
Placé entre la Haie-du-Puits et Coutances, ce désert normand, où l’on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’homme ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin dans la poussière, s’il faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sentier, s’il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues1 de tour. Ce qui est certain, c’est que, pour la traverser en droite ligne, il fallait à un homme à cheval et bien monté2 plus d’une couple d’heures. Dans l’opinion de tout le pays, c’était un passage redoutable. Quand de Saint-Sauveur-le-Vicomte, cette bourgade jolie comme un village d’Écosse et qui a vu Du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais, ou du littoral de la presqu’île, on avait affaire à Coutances et que, pour arriver plus vite, on voulait prendre la traverse, car la route départementale et les voitures publiques n’étaient pas de ce côté, on s’associait plusieurs pour passer la terrible lande ; et c’était si bien en usage qu’on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les hommes, en très petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls à Lessay de nuit ou de jour.
On parlait vaguement d’assassinats qui s’y étaient commis à d’autres époques. Et vraiment, un tel lieu prêtait à de telles traditions. Il aurait été difficile de choisir une place plus commode pour détrousser un voyageur ou pour dépêcher3 un ennemi. L’étendue, devant et autour de soi, était si considérable et si claire qu’on pouvait découvrir de très loin, pour les éviter ou les fuir, les personnes qui auraient pu venir au secours des gens attaqués par les bandits de ces parages, et, dans la nuit, un si vaste silence aurait dévoré tous les cris qu’on aurait poussés dans son sein. Mais ce n’était pas tout.
Si l’on en croyait les récits des charretiers qui s’y attardaient, la lande de Lessay était le théâtre des plus singulières apparitions. Dans le langage du pays, il y revenait. Pour ces populations musculaires, braves et prudentes, qui s’arment de précautions et de courage contre un danger tangible4 et certain, c’était là le côté véritablement sinistre et menaçant de la lande, car l’imagination continuera d’être, d’ici longtemps, la plus puissante réalité qu’il y ait dans la vie des hommes. Aussi cela seul, bien plus que l’idée d’une attaque nocturne, faisait trembler le pied de frêne5 dans la main du plus vigoureux gaillard qui se hasardait à passer Lessay à la tombée.Notes
1 Une lieue : unité de longueur valant quatre kilomètres.
2 Un homme à cheval et bien monté : qui voyage en montant un bon cheval.
3 Dépêcher : en finir avec quelqu’un en le tuant.
4 Tangible : perceptible.
5 Pied de frêne : bâton de bois utilisé pour assommer ou tuer quelqu’un.
Proposition de corrigé du commentaire
Corrigé rédigé par Jean-Luc.
La mise en place d’un décor
Introduction
Situation
Le texte à étudier est tiré du chapitre 1 du roman de Jules Barbey d’Aurevilly, L’Ensorcelée, publié en 1854.
C’est un texte en prose, descriptif, relevant des registres lyrique et fantastique.
Son intérêt principal réside dans le traitement du sujet : la description à la fois précise et évocatrice des lieux qui vont accueillir le récit.
Problématique
Comment, dans cette description qui crée une pause dans le récit, Barbey d’Aurevilly nous partage-t-il le dénuement inquiétant du paysage ?
Annonce de plan linéaire
Il commence par situer précisément la zone et la caractériser, puis il rapporte les impressions qu’elle produit sur le voisinage pour finir par l’effroi qu’elle distille chez lui.
Développement
1 – La localisation d’un vaste désert
1er paragraphe
A) Les caractéristiques physiques
Placé entre la Haie-du-Puits et Coutances, ce désert normand, où l’on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’homme ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin dans la poussière, s’il faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sentier, s’il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues de tour. Ce qui est certain, c’est que, pour la traverser en droite ligne, il fallait à un homme à cheval et bien monté plus d’une couple d’heures.
Barbey utilise la toponymie pour ancrer son récit dans la réalité. On peut noter l’abondance des noms propres : normand, la Haie-du-Puits, Coutances (deux fois), plus loin, Saint-Sauveur-le-Vicomte, Lessay. Il se sert aussi de mesures précises et concrètes de distance et de temps pour définir l’aire géographique. Cette étendue est vaste.
Mais elle est aussi vide. Elle est qualifiée de « désert ». Cet aspect est renforcé par l’accumulation des négations : « ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’homme ou de bêtes ». La vie semble absente, rendant la lande inhospitalière. L’impression dominante est exprimée dans la formule « déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée » à la fois paradoxale (absence qui s’impose) et sémantiquement répétitive (« solitude » et « désolée » évoquant tous deux l’abandon). L’atmosphère résultante est la mélancolie.
B) Un lieu difficile à franchir
Dans l’opinion de tout le pays, c’était un passage redoutable. Quand de Saint-Sauveur-le-Vicomte, cette bourgade jolie comme un village d’Écosse et qui a vu Du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais, ou du littoral de la presqu’île, on avait affaire à Coutances et que, pour arriver plus vite, on voulait prendre la traverse, car la route départementale et les voitures publiques n’étaient pas de ce côté, on s’associait plusieurs pour passer la terrible lande ; et c’était si bien en usage qu’on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les hommes, en très petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls à Lessay de nuit ou de jour.
L’auteur rapporte ensuite l’opinion des voisins limitrophes : cette terre est considérée seulement comme un « passage », car il n’est pas question d’y demeurer. Elle n’est empruntée que comme un raccourci, dans la mesure où « la route départementale et les voitures publiques » l’évitent. Cette lande fait peur, elle est « redoutable », « terrible ». Il faut la parcourir en groupe pour se réconforter mutuellement. Les quelques solitaires qui ont osé affronter le danger implicite sont considérés comme des « téméraires », version euphémique de la folie. Le paragraphe se termine par la focalisation sur un point particulier qui semble concentrer toutes les menaces. Il s’agit de Lessay, sans doute le village dans lequel va se dérouler l’histoire.
Transition
Barbey expose ensuite les raisons de ce contournement.
2 – Une étendue dangereuse à éviter
2e paragraphe
A) Une rumeur
On parlait vaguement d’assassinats qui s’y étaient commis à d’autres époques.
Le paragraphe commence par une formulation aux contours bien flous. La rumeur est impersonnelle (« On »), elle alimente les conversations, « on parlait ». Elle s’exprime de manière allusive (« vaguement »). Elle se nourrit de faits renvoyés dans un passé indéfini. Elle traduit cette crainte diffuse qui irrigue les récits de terreur (« traditions » cité après) plus ou moins fondés. Par ses imprécisions, elle entretient les fantasmes d’insécurité.
B) justifiée par la géographie
Et vraiment, un tel lieu prêtait à de telles traditions. Il aurait été difficile de choisir une place plus commode pour détrousser un voyageur ou pour dépêcher un ennemi. L’étendue, devant et autour de soi, était si considérable et si claire qu’on pouvait découvrir de très loin, pour les éviter ou les fuir, les personnes qui auraient pu venir au secours des gens attaqués par les bandits de ces parages, et, dans la nuit, un si vaste silence aurait dévoré tous les cris qu’on aurait poussés dans son sein. Mais ce n’était pas tout.
L’isolement et la nudité des lieux expliquent cette répulsion. Ce qui est craint est exprimé en des termes à la forte saveur populaire : « détrousser » pour voler, « dépêcher » pour assassiner. Il y a quand même un aspect illogique dans cette peur des « bandits ». En effet, si les brigands peuvent « découvrir de très loin » et donc « les éviter ou les fuir » les « personnes qui auraient pu venir au secours des gens attaqués », les voyageurs aventureux pourraient de même échapper à leurs agresseurs. Bien entendu, la nuit ajoute une crainte supplémentaire. Curieusement, et toujours de manière irrationnelle, ce n’est pas l’obscurité qui dissimule le danger à redouter, mais le « silence ». Cette angoisse sourde se déploie dans la personnification de ce silence qui « dévor[e] » les cris.
Transition
La dernière phrase du paragraphe annonce une suite plus terrifiante encore.
3 – Une étendue qui distille la terreur
3e paragraphe
A) des phénomènes inquiétants
Si l’on en croyait les récits des charretiers qui s’y attardaient, la lande de Lessay était le théâtre des plus singulières apparitions. Dans le langage du pays, il y revenait.
La nuit sert de transition et de gradation dans l’épanchement des terreurs. Le dernier paragraphe bascule dans le registre fantastique par l’évocation de phénomènes surnaturels, de « singulières apparitions ». Ici « singulier » a le sens d’étrange, inquiétant. Faut-il y voir, dans l’esprit de l’auteur, une référence aux sorcières du Macbeth de Shakespeare ? On peut aussi relever l’allitération en L de « la lande de Lessay » dont les sonorités liquides soutiennent l’inconsistance des formes perçues. Ensuite, Barbey recourt encore à la verdeur du parler paysan avec cette tournure impersonnelle « il y revenait » semblable à une information météorologique.
Pour ces populations musculaires, braves et prudentes, qui s’arment de précautions et de courage contre un danger tangible et certain, c’était là le côté véritablement sinistre et menaçant de la lande, car l’imagination continuera d’être, d’ici longtemps, la plus puissante réalité qu’il y ait dans la vie des hommes. Aussi cela seul, bien plus que l’idée d’une attaque nocturne, faisait trembler le pied de frêne dans la main du plus vigoureux gaillard qui se hasardait à passer Lessay à la tombée.
B) qui laissent les paysans désemparés
L’auteur arrive alors à l’explication ultime grâce à une antithèse. D’un côté, de solides paysans qu’un rythme ternaire « populations musculaires, braves et prudentes » ancre dans la réalité. De l’autre, l’effroi devant le mystère de l’au-delà exprimé par un groupe binaire à la forte valeur émotionnelle, « sinistre et menaçant ». La victoire du second est d’autant plus remarquable que l’autochtone est courageux et prudent, mais devant un danger naturel, « tangible et certain ». Barbey conclut en moraliste romantique par un aphorisme paradoxal sur la force de « l’imagination [qui] continuera d’être, d’ici longtemps, la plus puissante réalité qu’il y ait dans la vie des hommes. » Cette terreur irrationnelle devant l’inconnu exacerbée par les illusions du crépuscule (« la tombée ») est illustrée concrètement par le « tremble[ment du] pied de frêne » (encore un recours à la couleur locale) dans la main du plus vigoureux gaillard (là encore terme familier) ».
Conclusion
Cette description de la lande de Lessay est organisée selon une savante gradation. De ses caractéristiques physiques et géographiques, on passe progressivement aux impressions des habitants qui la bordent. Son dénuement et son immensité la rendent inhospitalière. Son absence de vie concrète est oppressante au point d’engendrer une crainte diffuse, voire irrationnelle. Les terreurs nocturnes nées d’un imaginaire incontrôlé y ajoutent une vie fantastique qui achève l’isolement de la zone. Habilement, le romancier plante le décor de son histoire infernale annoncée dès le titre « L’Ensorcelée » qui n’a pas manqué de créer des attentes chez le lecteur.
Ainsi, cette topographie réelle, mais transfigurée6 par l’écriture contribue à l’atmosphère fantastique chère au romantisme noir.
6 Une recherche de Lessay sur internet montre que ce village du Cotentin abrite des trésors architecturaux et qu’il n’inspire pas la répulsion que lui attribue Barbey d’Aurevilly.
Voir aussi :
Foire aux questions
Quel est le registre dominant dans cet extrait de L’Ensorcelée ?
Le texte combine les registres lyrique et fantastique. Barbey d’Aurevilly décrit la lande avec une solennité mélancolique avant d’introduire les apparitions surnaturelles.
Comment l’auteur ancre-t-il la description dans la réalité normande ?
Il recourt à la toponymie et à des mesures concrètes de distance et de temps. Cette précision géographique rend le lieu à la fois réel et inquiétant.
Quel est le plan du commentaire proposé ?
Le commentaire analyse successivement les caractéristiques physiques du désert normand, sa réputation dangereuse auprès des habitants, puis la dimension fantastique qui terrorise les voyageurs.
En quoi cet extrait relève-t-il du romantisme noir ?
La lande vide et peuplée de fantômes incarne l’esthétique du romantisme noir : une nature hostile nourrit une angoisse irrationnelle et prépare le lecteur à un récit de terreur.
Quelle est la problématique de ce commentaire ?
La problématique analyse comment Barbey d’Aurevilly partage, dans cette description-pause, le dénuement inquiétant d’un paysage à la fois précis et transfiguré par l’écriture.
Placé entre la Haie-du-Puits et Coutances, ce désert normand, où l’on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’homme ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin dans la poussière, s’il faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sentier, s’il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues1 de tour. Ce qui est certain, c’est que, pour la traverser en droite ligne, il fallait à un homme à cheval et bien monté2 plus d’une couple d’heures. Dans l’opinion de tout le pays, c’était un passage redoutable. Quand de Saint-Sauveur-le-Vicomte, cette bourgade jolie comme un village d’Écosse et qui a vu Du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais, ou du littoral de la presqu’île, on avait affaire à Coutances et que, pour arriver plus vite, on voulait prendre la traverse, car la route départementale et les voitures publiques n’étaient pas de ce côté, on s’associait plusieurs pour passer la terrible lande ; et c’était si bien en usage qu’on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les hommes, en très petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls à Lessay de nuit ou de jour.