Sujets du bac de français 2017

Séries S et ES

Objet d’étude : le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours

Corpus :

  • Texte A : Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Combray », extrait (1913)
  • Texte B : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, deuxième partie, extrait (1951)
  • Texte C : Albert Camus, Le premier homme, première partie, chapitre 6, « La famille », extrait (1994, publication posthume)

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Combray », extrait (1913)

À travers ce roman, le narrateur livre des souvenirs d’enfance.

Marcel Proust À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand-mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique1, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations2, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher3, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de « chalet », où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.
Au pas saccadé de son cheval, Golo4, plein d’un affreux dessein5, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée6 du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment7 lu à haute voix par ma grand-tante et qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine majesté, aux indications du texte ; puis il s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes.


1 Lanterne magique : instrument d’optique qui permet de projeter des images sur un écran ou un mur à l’aide d’une lentille de verre.
2 Irisations : reflets colorés produits par la dispersion de la lumière.
3 L’enfant est sujet à des angoisses au moment du coucher.
4 L’histoire de Geneviève de Brabant et de Golo figurait sur de petites plaques de verre coloré que l’on glissait dans la lanterne ; G. de Brabant est une héroïne du Moyen Âge, épouse du comte Siegfried. En l’absence de celui-ci, elle est victime du harcèlement et des calomnies de l’intendant Golo, qui, par vengeance, obtiendra sa mise à l’écart. Elle connaîtra un sort tragique.
5 Dessein : but, intention.
6 Mordorée : d’un brun chaud, avec des reflets dorés.
7 Boniment : discours animé visant à susciter l’intérêt du public.

Marguerite Duras (1914-1996), Un barrage contre le Pacifique, deuxième partie, extrait (1951)

L’action se situe en Indochine, péninsule d’Asie du Sud-Est, dans les années 1920. La famille de Suzanne, l’héroïne du roman, mène une existence misérable. Désœuvrée et livrée à elle-même, Suzanne erre dans les quartiers de la ville à la recherche de son frère Joseph.

Marguerite Duras […] Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma, un cinéma pour s’y cacher. La séance n’était pas commencée. Joseph n’était pas au cinéma. Personne n’y était, même pas M. Jo1.
Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après- midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.
C’est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour. On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d’autre que ce qu’elle a déjà, que ce qu’on voit. Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté2. Et voilà qu’un jour de l’amertume lui vient de n’aimer personne. Elle a naturellement beaucoup d’argent. Elle voyage. C’est au carnaval de Venise que l’amour l’attend. Il est très beau l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. Il arrive tel l’orage et tout le ciel s’assombrit. Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu’il faut, à la lueur d’une lanterne qui a, évidemment, d’éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s’enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi. Le ciel sombre de l’attente s’éclaire d’un coup. Foudre d’un tel baiser. Gigantesque communion de la salle et de l’écran. On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait. […]


1 M. Jo : un jeune Chinois, amoureux de la jeune fille.
2 L’ensemble de ses qualités physiques proches de la perfection.

Albert Camus, Le premier homme, première partie, chapitre 6, « La famille », extrait (1994, publication posthume)

Ce roman se présente comme le récit de la vie de Jacques Cormery. Dans cet épisode se situant dans les années 1920, l’enfant se rend avec sa grand-mère au cinéma d’un quartier populaire d’Alger.

Albert Camus […] Jacques escortait sa grand-mère qui, pour l’occasion, avait lissé ses cheveux blancs et fermé son éternelle robe noire d’une broche d’argent. Elle écartait gravement le petit peuple hurlant qui bouchait l’entrée et se présentait à l’unique guichet pour prendre des « réservés ». À vrai dire, il n’y avait le choix qu’entre ces « réservés » qui étaient de mauvais fauteuils de bois dont le siège se rabattait avec bruit et les bancs où s’engouffraient en se disputant les places les enfants à qui on n’ouvrait une porte latérale qu’au dernier moment. De chaque côté des bancs, un agent muni d’un nerf de bœuf1 était chargé de maintenir l’ordre dans son secteur, et il n’était pas rare de le voir expulser un enfant ou un adulte trop remuant. Le cinéma projetait alors des films muets, des actualités d’abord, un court film comique, le grand film et pour finir un film à épisodes, à raison d’un bref épisode par semaine. La grand-mère aimait particulièrement ces films en tranches dont chaque épisode se terminait en suspens. Par exemple le héros musclé portant dans ses bras la jeune fille blonde et blessée s’engageait sur un pont de lianes au-dessus d’un canon2 torrentueux. Et la dernière image de l’épisode hebdomadaire montrait une main tatouée qui, armée d’un couteau primitif, tranchait les lianes du ponton. Le héros continuait de cheminer superbement malgré les avertissements vociférés des spectateurs des « bancs ». La question n’était pas alors de savoir si le couple s’en tirerait, le doute à cet égard n’étant pas permis, mais seulement de savoir comment il s’en tirerait, ce qui expliquait que tant de spectateurs, arabes et français, revinssent la semaine d’après pour voir les amoureux arrêtés dans leur chute mortelle par un arbre providentiel. Le spectacle était accompagné tout au long au piano par une vieille demoiselle qui opposait aux lazzis3 des « bancs » la sérénité immobile d’un maigre dos en bouteille d’eau minérale capsulée d’un col de dentelle. […]


1 Nerf de bœuf : ligament desséché du bœuf dont on se sert comme d’une cravache ou d’une matraque.
2 Canon : canyon.
3 Lazzis : plaisanteries moqueuses.

Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Les personnages de ces romans sont-ils touchés de la même manière par l’univers fictif qu’ils découvrent ?

Proposition de corrigé
Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Dès le milieu du XVIIe siècle, la lanterne magique a projeté ses fantasmagories, La fin du XIXe siècle a vu lui succéder les images animées du cinématographe des frères Lumière. Il n’est donc pas étonnant que les écrivains se soient saisis de ces spectacles riches d’émotions.
Marcel Proust, dans Du côté de chez Swann, de 1913 : Marguerite Duras, en 1951, dans la deuxième partie d’Un barrage contre le Pacifique, et Albert Camus, dans le chapitre 6 du Premier homme, publié à titre posthume en 1994, relatent des expériences d’enfants confrontés à l’univers fictif des projections imagées.

Les trois extraits mettent en scène des enfants plongés dans l’obscurité. Pour Proust il s’agit du coucher dans sa chambre ; pour Duras et Camus, de la fréquentation de salles de cinéma. Ces ténèbres nécessaires à la projection des images créent des réactions diverses : inquiétude chez le narrateur proustien qui ne trouve plus ses repères alors que l’envahit l’angoisse de la séparation ; Suzanne veut « se cacher », échapper à la dure réalité, aussi la nuit de la salle la comble-t-elle en la dissimulant, en la rendant anonyme, en la débarrassant de « l’affreuse crasse d[e son] adolescence » ; Jacques est amusé par le rituel social qui précède le spectacle, il porte en fait un regard d’adulte qui prend ses distances à l’égard de la joie enfantine et populaire, bruyante et agitée.
Le spectacle, lui aussi, crée des émotions diverses. Chez Proust, l’enfant éprouve de la peur à cause de l’« affreux dessein » du sinistre Golo, mais il jouit aussi, en artiste. Les jeux de lumière lui rappellent les vitraux médiévaux, il apprécie comme Baudelaire les correspondances entre les sons et les couleurs, il s’extasie devant les déformations de l’image qui créent un univers fantastique. Suzanne trouve une compensation à sa misère et à sa solitude affective en communiant à la féerie sentimentale et luxueuse affichée à l’écran. Jacques, quant à lui, analyse froidement les poncifs du film d’aventure à l’invraisemblance criante. Il dénonce également l’exploitation commerciale de la curiosité populaire.

Ces images qui s’imposent dans le noir, cette communion facile entre les spectateurs fascinés par la magie d’histoires sentimentales extraordinaires1 ont laissé des traces indélébiles chez ces jeunes gens, et contribué fortement à la formation de leur future personnalité d’adulte. Le lecteur peut même se demander si elles n’ont pas été pour une part non négligeable à l’origine de leur vocation d’écrivain.


1 C’est un équivalent des lectures sirupeuses qui détruisent chez Emma Bovary le sens de la réalité.

Vous traiterez ensuite, au choix, l’un des sujets suivants (16 points) :

Commentaire

Vous proposerez un commentaire du texte de Marguerite Duras (texte B).

Dissertation

Le personnage de roman se construit-il exclusivement par son rapport à la réalité ?
Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe et sur vos lectures personnelles.

Écriture d’invention

À la manière des auteurs de ces romans, vous imaginerez le récit que pourrait faire un spectateur / une spectatrice d’une séance de cinéma qui l’aurait particulièrement marqué(e).
Votre texte, d’une cinquantaine de lignes, comportera les références au film, la description des émotions ressenties et des réflexions diverses suscitées par la représentation.

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