« Les Effarés » d’Arthur Rimbaud
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
À genoux, cinq petits — misère ! —
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,
Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,
Si fort qu’ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d’hiver.
Explication du titre « Les Effarés »
Le sens du mot « effaré »
Effaré vient du verbe effarer, qui signifie :
- Être saisi de stupeur, d’étonnement intense
- Être bouleversé par quelque chose d’extraordinaire
- Avoir un regard fixe, écarquillé, comme hypnotisé
- Être dans un état de fascination mêlée de peur ou de sidération
Pourquoi ce qualificatif pour ces enfants ?
1. Le regard hypnotisé
Les enfants sont effarés devant le spectacle de la boulangerie comme on serait ébloui devant une apparition divine :
- Ils regardent fixement (vers 5).
- Ils ne bougent pas (« pas un ne bouge » vers 13) malgré le froid.
- Ils sont collés au soupirail (vers 28).
- Leur âme est ravie (transportée, extasiée — vers 23).
- Ils sont pétrifiés par ce qu’ils voient, incapables de détourner le regard.
2. Le contraste entre leur monde et le spectacle
Ces enfants pauvres découvrent un monde totalement étranger à leur misère :
- Eux : noirs, dans la neige, le givre, vêtus de haillons
- Le spectacle : lumière, chaleur, abondance, pain blond
Ce choc visuel et sensoriel les sidère. C’est presque irréel pour eux.
3. La dimension religieuse
Le mot « effaré » a aussi une connotation de révélation mystique :
- Comme des fidèles devant une vision divine
- Le soupirail devient leur « ciel rouvert » (vers 34).
- Ils font leurs « prières » devant cette apparition (vers 31).
Ils sont effarés comme des croyants devant un miracle. C’est une scène religieuse détournée ironiquement, des anges incarnés dans la crasse, une crèche socialisante.
4. L’incompréhension et l’impuissance
« Effaré » suggère aussi une forme de désarroi :
- Ils sont « tout bêtes » (vers 31) → stupides, sans comprendre, mais aussi semblables à des animaux.
- Ils « grognent des choses » (vers 29) → sons inarticulés qui renforcent leur aspect animal et leur saleté. Une métaphore porcine.
- Ils subissent sans pouvoir agir.
Ils sont effarés par ce monde d’abondance qu’ils ne comprennent pas et auquel ils n’ont pas accès.
5. Le double sens ironique
Rimbaud joue peut-être aussi sur le double sens :
- Les enfants sont effarés par la vision du pain.
- Nous, lecteurs, sommes effarés par leur misère.
Le titre nous prépare à être choqués, bouleversés par ce que nous allons lire.
Le titre comme choix stylistique
Un mot simple mais puissant
- Un seul mot, un adjectif substantivé (transformé en nom)
- Direct, sans fioritures
- Qui crée une étiquette sociale : « les effarés » désigne métaphoriquement une catégorie d’enfants misérables.
Un titre qui évite le sentimentalisme
Rimbaud aurait pu choisir d’autres titres comme « Les enfants affamés », ou « Les petits pauvres » ou « Devant la boulangerie ». Mais « Les effarés » est plus neutre, tout en restant évocateur et énigmatique. Il décrit un état psychologique et ne nous dicte pas ce que nous devons ressentir.
Analyse détaillée
1. La structure et le rythme
Le poème est composé de tercets (strophes de trois vers) composés de deux octosyllabes suivi d’un tétrasyllabe. Cette structure crée un rythme saccadé, un peu comme des instantanés photographiques. Chaque tercet se conclut sur une note brève qui fixe un aspect essentiel de la scène. Cette forme donne l’impression d’un spectacle capté moment par moment. Elle renforce la tension entre les enfants affamés et le pain inaccessible.
2. Les contrastes violents
Rimbaud construit tout le poème sur des oppositions frappantes :
DEHORS (le froid, la misère) ↔ DEDANS (la chaleur, l’abondance)
Noirs / neige / brume / givre opposés à soupirail qui s’allume / rouge / chaud
Haillons / pauvres opposés à pain blond / croûtes parfumées
Vent d’hiver / froid opposés à souffle chaud / sein
Ces contrastes créent une tension dramatique : les enfants sont tout près du bonheur (la chaleur, la nourriture) mais en restent cruellement séparés.
3. Les sens en éveil
Rimbaud fait appel à tous les sens pour rendre la scène vivante :
Vue : « noirs », « pain blond », « soupirail rouge », « bras blanc »
Odorat : « croûtes parfumées »
Ouïe : « écoutent », « chantent », « grogne », « grognant »
Toucher : « chaud comme un sein », « collant », « tremblote au vent »
Goût (suggéré) : « bon pain », « brioche »
Cette accumulation sensorielle nous fait éprouver la fascination des enfants affamés.
4. Le registre familier et réaliste
Rimbaud utilise un vocabulaire très concret, parfois cru :
« Leurs culs en rond » (dès le 3e vers !)
« museaux roses » (comme des petits animaux)
« Grognant » (bruit animal)
« crèvent leur culotte »
Ce langage direct et brutal choque et attire l’attention sur la réalité misérable de ces enfants. Rimbaud refuse d’embellir la pauvreté.
5. L’animalisation des enfants
Les enfants sont décrits comme des petites bêtes :
« Museaux » (au lieu de « visages »)
« Grognant » (au lieu de « parlant »)
« Blottis »
« Tout bêtes »
Cette animalisation montre leur déshumanisation par la faim et la misère. Ils sont réduits à leurs instincts primaires.
6. La métaphore religieuse ironique
Rimbaud utilise un vocabulaire religieux de manière ironique :
« pauvres Jésus pleins de givre »
« faisant leurs prières »
« ciel rouvert »
Le soupirail de la boulangerie devient une sorte de paradis pour ces enfants, une vision du bonheur inaccessible. L’ironie est poignante : leur « prière » n’est qu’un regard affamé vers du pain. On peut y voir aussi une critique déguisée de la société chrétienne. Dans cette forme de religion, le pain a une importance essentielle. Jésus-Christ est né à Bethléem, la cité du pain en hébreu. Il a multiplié les pains pour nourrir la foule affamée. Il a transformé le pain en son propre corps lors de la cène du Jeudi saint. Avec lui, le pain devient une nourriture spirituelle, le signe concret de l’amour qu’il porte aux hommes. Alors que vaut la société chrétienne qui laisse ces enfants démunis et ne pratique pas la charité évangélique ? Rimbaud, adolescent révolté, dénonce le scandale de l’injustice et de l’égoïsme bourgeois.
7. Les comparaisons tendres
Malgré la dureté du sujet, Rimbaud glisse des comparaisons attendrissantes :
« Chaud comme un sein » qui évoque la chaleur maternelle absente.
« Façonné comme une brioche » qui rend le pain encore plus désirable.
« petits museaux roses » qui souligne la fragilité enfantine.
Ces touches de douceur rendent la misère encore plus insupportable. Elles marquent aussi l’empathie du poète à l’égard des enfants.
8. Les verbes de perception
Les enfants sont dans une position passive d’observation :
« Regardent », « voient », « écoutent », « se ressentent si bien vivre » (cette notation est cruelle, les sens deviennent un substitut au besoin vital)
Ils ne peuvent pas agir, seulement contempler. Cette impuissance renforce le pathétique de la scène.
9. La personnification du pain et du four
Le pain devient presque vivant :
« le bon pain cuire », « croûtes qui chantent », « ce trou chaud souffle la vie »
Le pain est représenté comme une source de vie, presque divine, ce qui accentue le désespoir des enfants qui en sont privés. C’est dans la continuité de ce qui a été expliqué plus haut pour la métaphore religieuse ironique.
10. La chute brutale
Les deux derniers vers ramènent violemment à la réalité :
« Si fort qu’ils crèvent leur culotte / Et que leur chemise tremblote / Au vent d’hiver. »
Après la contemplation extatique, c’est un retour brutal au froid, aux vêtements en lambeaux, à la misère physique. Le rêve se brise.
Conclusion
« Les Effarés » est un poème d’une grande force émotive qui utilise :
- Un langage cru et réaliste qui choque et émeut
- Une accumulation sensorielle qui nous fait partager la fascination des enfants
- Une ironie religieuse qui dénonce l’injustice sociale.
Le poème se construit surtout sur une série de contrastes saisissants entre le pluriel (cinq petits) et le singulier (le boulanger), entre le noir des enfants et le jaune du pain, entre le froid hivernal et la chaleur du four.
Loin de fonder son poème sur la seule expression du pathétique, Arthur Rimbaud parvient finement à dénoncer les conditions sociales des enfants.
Abandonnés dans le froid, tiraillés par la faim, ils ne sont aidés par personne. En effet, le Boulanger n’a pas un regard pour eux ; il ne fait pas don de son pain. Seules, restent aux enfants les prières pour espérer survivre.
Ce poème profondément engagé crie la révolte d’un poète qui se voit comme le frère aîné de ces bambins, mais déjà conscient des disparités sociales. Rimbaud, à seulement seize ans, crée un tableau saisissant de la misère enfantine, sans sentimentalisme excessif, mais avec une compassion profonde. C’est un poème de révolte sociale déguisé en scène d’observation.
Noirs dans la neige et dans la brume,