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Dans Horace de Corneille, peut-on affirmer que l’histoire est écrite par les vainqueurs ?

Dans Horace de Corneille, peut-on affirmer que l’histoire est écrite par les vainqueurs avec le sang des vaincus ?

Une étude de Jean-Luc.

Introduction

Accroche : on affirme souvent, à la suite de Robert Brasillach, que « ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire ». Mais que se passe-t-il quand une œuvre d’art décide de raconter aussi ce que les vainqueurs préfèrent taire ?
Citation du sujet : ainsi, dans Horace (1640) de Corneille, peut-on affirmer que l’histoire est écrite par les vainqueurs avec le sang des vaincus ?
Mise en contexte : dans cette tragédie, Corneille met en scène un moment fondateur de la Rome antique : le duel entre les Horace (Romains) et les Curiace (Albains) qui va décider du sort de deux peuples. Horace rentre seul vainqueur, couvert de gloire, mais aussi du sang de ses frères, de son beau-frère, et bientôt de sa propre sœur Camille, qu’il tue pour avoir osé pleurer l’ennemi. Corneille réécrit la chronique tirée d’Ab Urbe Condita de Tite-Live pour nous faire réfléchir à l’instrumentalisation de l’histoire par les vainqueurs. Il nous expose l’écart entre les faits, le discours officiel et leurs conséquences tragiques.
Problématique : est-ce que la pièce se contente de célébrer cette victoire mythique ? Ou bien Corneille glisse-t-il, entre les lignes, la question plus dérangeante de savoir si cette gloire ne repose pas sur des sacrifices que personne ne veut vraiment regarder en face ?
Annonce du plan : la pièce construit bien un récit de vainqueurs (I), puis elle montre que le sang des vaincus y est trop visible pour être ignoré (II). C’est précisément là que réside le génie de Corneille : faire du théâtre un espace pour ceux que l’histoire officielle voudrait effacer (III).

I – Rome gagne, et c’est elle qui écrit l’histoire.

A. D’abord, dans la pièce, Rome a toujours raison parce qu’elle gagne.

Le père Horace le dit clairement : Rome passe avant tout, avant la famille, avant les sentiments. La victoire justifie tout. Dans la scène 5 de l’acte III, le père fait passer la douleur du deuil après la fierté patriotique : « La gloire de leur mort m’a payé de leur perte. » Ce solde comptable exprime une philosophie stoïcienne mise au service de l’État. Comment aurait réagi le père s’il avait perdu tous ses fils dans la défaite ?
Les personnages qui incarnent cette logique, le vieil Horace, puis le roi Tulle, ne doutent jamais. Ils parlent au nom de Rome comme on parle au nom de la vérité. Écoutons dans la scène 2 de l’acte V, le monarque, sûr de ses sentences inspirées par le ciel :

« J’aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.
C’est par elle qu’un roi se fait un demi-dieu. »

C’est une idée simple mais redoutable : être du côté des vainqueurs, c’est être du côté du bien. Le vieil Horace, pour sa part, prophétise, la cause de Rome est messianique, il nous fait entrer dans une perspective sacrée :

« Un jour, un jour viendra que par toute la terre
Rome se fera craindre à l’égal du tonnerre,
Et que tout l’univers tremblant dessous ses lois,
Ce grand nom deviendra l’ambition des rois. »

B. Ensuite, Horace devient un héros parce qu’on décide qu’il l’est.

Horace connaît un retour triomphal. Ce statut de vainqueur acclamé par la foule lui vaut à la fin d’être absous de son crime par le roi. Corneille nous montre comment l’opinion fabrique sous nos yeux un héros.
En effet, Tulle ne nie pas la culpabilité d’Horace, il prétend que les actes du héros sont trop utiles à Rome pour être punis.

« De pareils serviteurs sont les forces des rois,
Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. »
Acte V, scène 3

C’est la raison d’État qui écrit l’histoire, pas la morale.
Ce qui aurait pu être un procès pour meurtre devient un récit de gloire. À la fin, le monarque relève ostensiblement le père implorant la grâce de son fils.

« Non, levez-vous, mon père :
Je fais ce qu’en ma place un bon prince doit faire. »

Le théâtre nous montre exactement comment se passe l’altération glorieuse.

C. Enfin, les Albains perdent, et avec eux disparaît leur version des faits

Curiace est courageux, aimant, lucide. C’est un personnage admirable. Il révèle sa complexité humaine à son ami, futur beau‑frère et adversaire. Il est à la fois vaillant, sensible, pour tout dire humain. Il déteste la violence impérialiste et souffre de ses aspirations contradictoires, de ce conflit entre devoir et affection :

« J’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme :
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,
Près d’épouser la sœur, qu’il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j’ai le sort si contraire.
Encore qu’à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s’en effarouche, et j’en frémis d’horreur ;
J’ai pitié de moi-même, et jette un œil d’envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler :
J’aime ce qu’il me donne, et je plains ce qu’il m’ôte ;
Et si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grâces aux Dieux de n’être pas Romain,
Pour conserver encore quelque chose d’humain ».
Acte II, scène 3

Et pourtant il meurt, et personne ne se souviendra de lui du côté des vainqueurs.
Albe vaincue sera absorbée par Rome : sa mémoire, sa culture, son identité vont disparaître. Perdre une guerre, c’est être assimilé par le vainqueur.
La victoire militaire est aussi une victoire narrative. Rome décide qui sont les héros à exalter, qui sont les adversaires à négliger et, finalement, ce qui est destiné à ne plus exister. Les derniers vers de la tragédie sont significatifs :

« Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice ;
Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice,
Si nos prêtres, avant que de sacrifier,
Ne trouvaient les moyens de le purifier :
Son père en prendra soin ; il lui sera facile
D’apaiser tout d’un temps les mânes de Camille.
Je la plains ; et pour rendre à son sort rigoureux
Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
Puisqu’en un même jour l’ardeur d’un même zèle
Achève le destin de son amant et d’elle,
Je veux qu’un même jour, témoin de leurs deux morts,
En un même tombeau voie enfermer leurs corps. »
Acte V, scène 3

Tous les ingrédients de la réécriture mythique sont réunis. La religion effacera la faute par son rituel, la famille réglera son différend en son sein, les conséquences du meurtre resteront une affaire privée, et tout sera scellé dans le silence du tombeau.

II – Mais, chez Corneille, le sang des vaincus, lui, ne disparaît pas.

A. Camille crie ce que personne ne veut entendre.

Camille est romaine, sœur du grand vainqueur. Pourtant elle refuse de se réjouir. Elle pleure Curiace, elle maudit Rome. C’est elle la voix des vaincus, et elle parle depuis l’intérieur même du camp des vainqueurs.

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! »
Acte IV, scène 5

Camille représente ainsi tous ceux dont l’histoire officielle ne sait que faire : les endeuillés, ceux qui refusent de transformer leur douleur en fierté nationale.
Horace la tue pour la faire taire. « Ô d’une indigne sœur insupportable audace ! » (acte IV, scène 5). C’est le moment le plus brutal de la pièce, et le plus révélateur aussi. Le récit triomphant a besoin de silence, et il l’obtient par la violence.

B. Sabine, quant à elle, ne peut pas choisir son camp.

Sabine est romaine par mariage et albaine par naissance. Quand Rome et Albe s’affrontent, elle perd dans tous les cas. Lorsqu’elle apprend de son mari Horace et de son frère Curiace, la désignation des champions, elle ne peut qu’exprimer une douloureuse impuissance stoïcienne :

« Quoi ? Me réservez-vous à voir une victoire
Où pour haut appareil d’une pompeuse gloire,
Je verrai les lauriers d’un frère ou d’un mari
Fumer encor d’un sang que j’aurai tant chéri ?
Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme,
Satisfaire aux devoirs et de sœur et de femme,
Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu ?
Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu :
Ma mort le préviendra, de qui que je l’obtienne ;
Le refus de vos mains y condamne la mienne. »
Acte II, scène 6

Sa souffrance traverse toute la pièce sans jamais être résolue. Elle rappelle que derrière les grands récits nationaux, il y a des gens réels que ces récits déchirent.
Son existence suffit à montrer que l’opposition entre Rome et Albe n’est pas celle du bien contre le mal, c’est une fracture arbitraire au sein d’une même humanité.

C. La pièce compte les morts là où l’histoire officielle les efface.

Corneille ne laisse pas les corps disparaître dans l’abstraction de la gloire. Il les montre, il leur donne des noms, des visages, des amours.
Le procès d’Horace à l’acte V est symptomatique. Même Rome ne sait pas comment digérer la violence qu’elle a commandée. L’absolution de Tulle sonne creux, le malaise reste entier.
La pièce ne se referme pas sur un triomphe serein. Elle laisse une blessure ouverte. Il reste des deuils à accomplir, des pardons à accorder, et surtout à réapprendre à vivre ensemble malgré l’amertume et la répulsion.

III – Corneille donne la parole à ceux que l’histoire a fait taire.

Pour des raisons dramaturgiques, Corneille a réintroduit des conflits. Il anime Camille et Curiace simplement mentionnés dans les récits historiques. Il crée Sabine comme l’impossible passerelle pacificatrice entre les cités rivales.

A. Le théâtre devient avec lui un espace pour les perdants.

En choisissant la tragédie plutôt que l’épopée, Corneille choisit la forme qui, par nature, s’intéresse aux perdants, aux déchirements, aux sacrifices cachés.
Il permet l’expression des voix intérieures de Camille, de Sabine, de Curiace. Ces personnages auraient autrement été réduits à des silhouettes ou des obstacles par le récit romain officiel.
Voir la pièce, c’est donc voir ce que le monument à la gloire de Rome ne montre pas.

B. Corneille admire et questionne en même temps.

La force de la pièce, c’est qu’elle ne condamne pas Horace simplement. Elle le montre dans toute son ambiguïté, à la fois admirable et monstrueux, à la fois héros et meurtrier, bourreau et victime.
Corneille ne tranche pas. Il laisse le spectateur dans l’inconfort, avec les deux regards en tension. C’est beaucoup plus honnête que de simplement célébrer ou de simplement critiquer.
Le titre lui-même est significatif. La pièce s’appelle Horace, pas La Victoire de Rome. C’est l’homme, avec ses contradictions et ses crimes, qui focalise l’attention du spectateur. Corneille fait jouer au théâtre son rôle de microcosme, de monde en réduction. Il ne montre pas toutes les guerres de Rome, il en choisit une, celle des Horace, parce qu’elle révèle quelque chose d’essentiel sur le conflit entre devoir et sentiment, sur le prix de la victoire, sur la violence fondatrice de toute cité. Par la voix de Tulle, il la rattache au fratricide de Romulus. Par les allusions au rituel sacré pour apaiser la vindicte des dieux, il suggère peut‑être la filiation avec l’antique meurtre d’Abel par son frère Caïn. Le cœur de l’homme est souvent homicide, sinon en acte, du moins en intention. Le patriotisme peut dégénérer, surtout s’il est manipulé.

C. Le théâtre garde la mémoire de Camille.

La pièce pose implicitement une grande question : qui se souvient de Camille ? L’histoire officielle romaine, non. Mais le théâtre, oui, et nous avec lui, quatre siècles plus tard.
C’est peut-être la fonction la plus essentielle de la tragédie, être un lieu de mémoire pour ceux que les récits officiels ont effacés.
Corneille anticipe une attitude très moderne. L’histoire n’est pas un récit unique et linéaire, c’est un champ de bataille où plusieurs mémoires se disputent le droit d’exister.

Conclusion

Oui, dans Horace, l’histoire est bien écrite par les vainqueurs. Rome triomphe, le roi absout, la gloire est proclamée. Mais Corneille ne nous laisse pas oublier le prix de cette gloire. Les corps de Curiace, de Camille, et les larmes de Sabine restent là, impossibles à effacer.
Le génie de la pièce est précisément de présenter les deux en même temps, la grandeur et l’horreur, la victoire et son coût humain. Par cette tension permanente, Horace n’est pas une célébration naïve de Rome. C’est une œuvre qui pose une question encore très actuelle. Peut-on construire une grande œuvre sans regarder en face ce qu’on a sacrifié pour y arriver ?
Ouverture : Horace est un jalon dans la longue tradition de réécriture des mythes fondateurs depuis Eschyle, Sophocle et Euripide. Mais, c’est au XXe siècle que la réécriture critique de ces mythes devient une pratique littéraire consciente et systématique, notamment dans le contexte des deux guerres mondiales, de la décolonisation et de la montée des totalitarismes. On peut citer en France la Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux, Antigone de Jean Anouilh, Les Mouches de Jean‑Paul Sartre. Dans cette veine, la pièce de Corneille pose une question fondamentale : peut-on construire une civilisation sans en nier les victimes ou, en d’autres termes, la caractéristique de toute grandeur est-elle d’être aveugle à son propre prix ?

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