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Bac de français 2023

Baccalauréat général

Corrigé du commentaire

Objet d’étude : la littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle

Denis Diderot, Salon de 1767

Denis Diderot Diderot n’est pas seulement l’homme de L’Encyclopédie ; il est aussi critique d’art. De 1759 à 1781, il rend compte de l’exposition de peinture de Paris, qui se tient tous les deux ans et qu’on appelle Salon. En 1767, il commente un tableau d’Hubert Robert, Grande Galerie antique, éclairée du fond, et exprime les sentiments que lui inspire sa contemplation.

Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin, et me résignent à celle qui m’attend. Qu’est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s’affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête, et qui s’ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j’envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s’exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres, au fond d’un abîme commun ; moi, moi seul, je prétends m’arrêter sur le bord, et fendre le flot qui coule à mes côtés !

Si le lieu d’une ruine est périlleux, je frémis. Si je m’y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C’est là que j’appelle mon ami. C’est là que je regrette mon amie. C’est là que nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. C’est là que je sonde mon cœur. C’est là que j’interroge le sien, que je m’alarme et me rassure. De ce lieu, jusqu’aux habitants des villes, jusqu’aux demeures du tumulte, au séjour de l’intérêt des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin.

Si mon âme est prévenue d’un sentiment tendre, je m’y livrerai sans gêne. Si mon cœur est calme, je goûterai toute la douceur de son repos.

Dans cet asile désert, solitaire et vaste, je n’entends rien, j’ai rompu avec tous les embarras de la vie. Personne ne me presse et ne m’écoute. Je puis me parler tout haut, m’affliger, verser des larmes sans contrainte.

Salon de 1767
Proposition de corrigé
Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

La méditation pré-romantique d’un philosophe des Lumières

Introduction

Situation

Le texte à étudier est tiré de l’œuvre critique Salon de 1767 du philosophe des Lumières Diderot.
C’est un texte en prose, descriptif, relevant principalement du registre lyrique. Il recèle également des marques tragiques et polémiques.
Son intérêt principal réside dans le traitement du sujet : comment la critique d’art permet à l’auteur de nous partager ses émotions.

Problématique

Comment cette description picturale (ekphrasis) de ruines antiques nous révèle-t-elle la sensibilité pré-romantique d’un philosophe des Lumières rationaliste ?

Annonce de plan linéaire

Nous analyserons d’abord une méditation métaphysique élégiaque sur le temps qui détruit tout, puis l’effort entrepris par le critique d’art pour apprivoiser ces lieux dévastés.

Développement

1 – Une méditation métaphysique élégiaque

1er paragraphe

A) Les ruines, des lieux angoissants

Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin, et me résignent à celle qui m’attend. Qu’est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s’affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête, et qui s’ébranlent ?

Diderot annonce sa méditation en la qualifiant banalement de « grande[s] ». Les ruines sont pour lui le témoignage de la loi de destruction universelle. Il exprime cette évidence angoissante par une accumulation de procédés :

  • Un rythme ternaire pesant et définitif,
  • la répétition anaphorique du pronom « tout » qui renforce son aspect absolu,
  • une correction1 avec « s’anéantit », « périt », « passe » (notons également la longueur décroissante des termes) qui atténue l’effroi devant l’effacement inéluctable des êtres et des choses. Cette figure de style prépare le retournement ultérieur du second paragraphe.

Cette disparition généralisée est tout de suite corrigée par un rythme binaire et la répétition restrictive de « il n’y a que » qui affirme la permanence rassurante de la matière et du temps. Nous pouvons relever l’amusant truisme d’« Il n’y a que le temps qui dure ».
L’exclamation suivante « Qu’il est vieux ce monde ! » marque le douloureux étonnement du philosophe. Elle est complétée par la belle image pascalienne : « Je marche entre deux éternités. ». Les infinis ont ici muté en durée, mais gardent leur aspect menaçant de précipices. L’auteur constate en effet l’aspect tragique de sa propre condition. L’inéluctabilité de la disparition est indiquée par l’universalité désespérante de « quelque part » et les contraintes insupportables de « m’annoncent », « me résignent » et « m’attend ». Elle est renforcée par l’emploi de la première personne et atténuée par l’euphémisme « fin » qui remplace l’insupportable mort.
L’exclamation précédente se poursuit par une interrogation oratoire à la puissante valeur affective mélancolique amplifiée par un rythme accumulatif : « rocher », « vallon », « forêt », « masses ». L’existence humaine est peu de chose en face d’une nature apparemment pérenne, mais qui pourtant « s’affaisse », « se creuse », « chancelle », et « s’ébranle[nt] ».

B) L’effroi sacré

Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j’envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s’exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne « ; moi, moi seul, je prétends m’arrêter sur le bord, et fendre le flot qui coule à mes côtés !

La fin du paragraphe met en scène un « je » qui constate douloureusement sa révolte impuissante. L’énonciation s’effectue au moyen d’exclamations et de rythmes binaires au service de l’expression des sentiments, ici l’effroi.
Diderot voit la mort dans une mise en abyme symbolique. En effet, la mort n’épargne pas les monuments funéraires eux-mêmes, effaçant la mémoire des défunts. La célébration de la mort n’échappe donc pas à l’anéantissement. Suit une polysyndète. Cette reprise des « et » renforce l’expression du désarroi de l’individu qui ne saurait échapper à la loi universelle de désagrégation. L’auteur l’amplifie par une antithèse, par le contraste saisissant entre le dur « bronze » de la loi et la fragile « chair » humaine. Là encore, on peut se souvenir de Pascal et de son roseau pensant.
Diderot recourt ensuite à une métaphore filée classique, celle qui voit dans la vie humaine un fleuve. Mais il dramatise cet écoulement sans retour possible : Le fleuve est un « torrent » qui bouscule « les nations les unes sur les autres, au fond d’un abîme commun ». L’image est violente, elle symbolise les événements historiques et politiques qui emportent les individus. Nous parvenons à l’acmé de cette terreur quand Diderot considère l’impudence de ses prétentions à vouloir échapper au destin commun incarné par la force du « flot ». Cette inconscience orgueilleuse (ou dérisoire) est soulignée par le placement en tête de proposition de « moi, moi seul, je […] » où le « je » atone est renforcé par la présence de deux formes toniques et de l’adjectif « seul ».

Transition

Mais Diderot ne veut pas rester sur ces impressions oppressantes. Tout est affaire de comportement, de choix.

2 – Les ruines, des lieux qu’on peut apprivoiser

2e, 3e et 4e paragraphes

A) L’éloge de la solitude

Si le lieu d’une ruine est périlleux, je frémis. Si je m’y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C’est là que j’appelle mon ami. C’est là que je regrette mon amie. C’est là que nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. C’est là que je sonde mon cœur. C’est là que j’interroge le sien, que je m’alarme et me rassure., De ce lieu, jusqu’aux habitants des villes, jusqu’aux demeures du tumulte, au séjour de l’intérêt des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin.

L’auteur commence par deux propositions hypothétiques. Il affirme ainsi son libre-arbitre. Tout dépend des conditions extérieures et des dispositions intérieures. Il choisit de développer l’autre versant des ruines, celui qui peut offrir « le secret et la sécurité ». Il s’agit de lieux que Diderot ne qualifie pas, mais, dont nous comprenons très vite, qu’ils offrent la solitude propice aux liens affectifs.
Notons d’abord la présence affirmée de la première personne : Le narrateur se rend proche de son lecteur, et s’implique fortement dans la révélation de son intimité. Il utilise cinq fois le présentatif « C’est là que… » pour focaliser sur le lieu et mettre en évidence les émotions et sentiments que les ruines font naître en lui. Cette structure répétitive crée un effet de rythme accumulatif et renforce l’impact émotionnel de l’énonciation. À l’intérieur des propositions, nous pouvons relever plusieurs autres accumulations :

  • « je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. » Le caractère personnel est ainsi affirmé.
  • « nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. » Le passage du je au nous est souligné. De même le privatif « sans » révèle que Diderot veut jouir d’une solitude à deux, solitude amoureuse plus qu’amicale si l’on en croit les trois derniers termes.
  • « C’est là que je sonde mon cœur. C’est là que j’interroge le sien, que je m’alarme et me rassure ». Les sentiments sont exposés dans leur variété, voire leur contraste. Il s’agit pour l’auteur de faire la clarté en lui et de vivre intensément. Ce dernier aspect est produit par l’emploi de termes émotionnels intenses tels que « frémis », « jouirons », « alarme » et « rassure ».
  • « jusqu’aux habitants des villes, jusqu’aux demeures du tumulte, au séjour de l’intérêt des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs. » La dernière accumulation renforce l’antithèse implicite entre la ville corrompue et la nature simple, paisible et innocente.

Enfin, notons le rejet en bout de phrase du syntagme portant l’information principale « il y a loin ». Ce placement insiste sur les bienfaits du lieu vécu comme un refuge qui permet d’oublier la réalité triviale.

B) Pouvoir jouir de soi.

Si mon âme est prévenue d’un sentiment tendre, je m’y livrerai sans gêne. Si mon cœur est calme, je goûterai toute la douceur de son repos.

Dans cet asile désert, solitaire et vaste, je n’entends rien, j’ai rompu avec tous les embarras de la vie. Personne ne me presse et ne m’écoute. Je puis me parler tout haut, m’affliger, verser des larmes sans contrainte.

Diderot poursuit dans cette voie. Il explore d’autres états d’âme. On peut relever la multiplication des JE énonciateurs Le moi intime de l’auteur contraste avec l’anonyme et indifférencié « personne ». Cette solitude, loin d être repoussante, invite au soliloque théâtral, l’écrivain n’hésitant pas à extérioriser (voire à exhiber) ses émotions.
Cette sorte de ruines est présentée de manière antithétique.

  • D’un côté, de nombreuses notations positives : « sentiment tendre », « sans gêne », « calme », « douceur », « repos », « asile désert, solitaire et vaste » (dont la structure ternaire renforce la perfection), des expressions qui traduisent la coupure, le refus énoncé par les négations qui expriment également l’idée de rupture avec les distractions et les interactions sociales.
  • De l’autre, quelques rares termes péjoratifs : : « embarras », « presse ».

Ainsi, la nature, par opposition à la ville-prison, est décrite comme un lieu de liberté qui favorise la jouissance intime de notre être intérieur. Diderot exploite alors un thème épicurien cher au carpe diem.

Conclusion

Ce texte de critique picturale est pour Diderot l’occasion de se livrer à des confidences inattendues. Dans un premier temps, le spectacle des ruines conduit l’écrivain à méditer mélancoliquement sur le tragique de la condition humaine. Mais l’auteur s’efforce ensuite d’échapper à ces considérations pessimistes en relevant tous les bienfaits qu’offre la nature dans une solitude acceptée, voire désirée. Loin des artifices et des maux de la cité, il peut cultiver des relations intimes dans une solitude à deux, et même mettre en scène librement ses sentiments comme au théâtre, mais sans public.
Ce texte révèle des changements notables dans les goûts et les attentes du public dans cette deuxième moitié du XVIIIe siècle. Diderot leur répond lorsqu’il confesse sa propension à pleurer, car la sensibilité larmoyante est à la mode. Mais peut-être anticipe-t-il des évolutions pré-romantiques. Le début du texte annonce Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome. La seconde partie développe un sentiment de la nature rousseauiste, presque lamartinien. Appeler l’aimée à venir le rejoindre loin de la cité pervertie, c’est un peu « La Maison du berger » de Vigny. Dans son désir de jouir de son être intime, Diderot devance l’égotisme stendhalien. Nous sommes là bien loin de la sécheresse rationaliste de Voltaire.


Note

1 Procédé inverse de la gradation qui utilise des termes d’intensité décroissante.

Voir aussi