Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869), I, 5

En 1840, sur le pont d’un bateau, Frédéric Moreau, un jeune bachelier, a le coup de foudre pour Marie Arnoux, la femme d’un marchand de tableaux. Plusieurs mois plus tard, Frédéric s’installe à Paris pour faire des études de droit. Au chapitre IV, Frédéric réussit à se faire inviter chez les Arnoux. Au mois d’août, il est recalé à ses examens. Marie Arnoux est partie en Allemagne et Frédéric passe son été à Paris…

FlaubertLa contemplation de cette femme l’énervait1, comme l’usage d’un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d’exister.

Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes2 à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. À l’éventaire3 des marchandes, les fleurs s’épanouissaient pour qu’elle les choisît en passant ; dans la montre4 des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre, autour d’elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet5 des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart. D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem ; — et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l’allure d’une phrase, un contour, l’amenaient à sa pensée d’une façon brusque et insensible.
Quant à essayer d’en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine.


Notes
1 « Faire perdre à quelqu’un ses forces physiques ou morales. » (Source : TLFi)
2 Les grisettes sont des ouvrières qui travaillent pour des fabricants d’étoffes.
3 « Plateau, corbeille d’osier que les marchands et camelots portent devant eux (généralement maintenu autour du cou par une sangle) pour la vente ambulante. » (Source : TLFi)
4 Vitrine.
5 Petit abri, tente.

Pour le commentaire…

Dans les deux premiers paragraphes, la sensibilité du protagoniste est modifiée : Frédéric Moreau perçoit autrement le monde urbain. Le monde est structuré autour de la figure même de la femme qu’il aime. Dans les deux derniers paragraphes, le réel devient illusoire.

1er paragraphe

Le terme « contemplation » prend une dimension religieuse, mais pas directement. Il s’agit d’une contemplation sensuelle (et visuelle) : c’est le visage qui est scruté. Marie Arnoux incarne la féminitité en général. « Énervait » suggère l’abattement de Frédéric au contact de Mme Arnoux : il connaît des langueurs, il est anéanti par cette femme. L’expression « comme l’usage d’un parfum trop fort » appartient au registre de l’intoxication, l’image est imprécise : Frédéric se trouve à la frontière du physique et du moral ; sa douleur morale touche le physique. Il y a évocation d’une métamorphose : il y a une nouvelle manière de sentir et une nouvelle manière d’exister.

2e paragraphe

L’expérience est érotisée ; la présence de Marie Arnoux est obsédante. Frédéric rencontre des femmes, entrevoit des objets et parcourt des lieux. Les femmes qu’il rencontre ressemblent toutes à Mme Arnoux « par des similitudes ou par des contrastes ». La première phrase de ce deuxième paragraphe progresse : d’abord le rythme est ternaire, puis binaire, enfin ce sont « toutes les femmes » qui sont concernées (le complément d’objet direct « celle-là » est d’ailleurs mis en valeur). De « Il regardait… » à « … dans sa chevelure noire », on trouve un nouveau groupe ternaire avec des allitérations en [p] et [f]. Par l’évocation des « reins », puis du « corsage » et enfin de la « chevelure », c’est toute la femme qui est saisie par Frédéric : elle est reconstruite. Il y a recréation d’une femme par le biais de l’imagination : « Il regardait […] en les imaginant ». La femme devient le centre de l’attention de Frédéric : l’évocation est de plus en plus globale. Les objets sont constamment animés, avec un rythme de la phrase remarquable.

3e paragraphe

La femme est présente dans une autre existence : Paris n’est que le point de départ. L’expression « des pays lointains » relève de l’exotisme : il y a bien description d’un fatras pittoresque. La première phrase contient « au dos », « sous », « dans » → il y a progression dans l’intime (le rêve se développe). La rêverie, dans son prolongement, devient plus irrespectueuse : Mme Arnoux est en « pantalon de soie jaune ». Le tiret de la fin de notre extrait clôt la rêverie ; la suite relève d’un vif retour à la réalité : Frédéric « [est] sûr » d’être en face d’un amour impossible.

Conseils de lecture

L’Éducation sentimentale  Madame Bovary
Flaubert, L’Éducation sentimentale.
Flaubert, Madame Bovary.