Textes littéraires XVIe siècle XVIIe siècle XVIIIe siècle XIXe siècle XXe siècle Auteurs Histoire littéraire Genres littéraires Esthétique générale
Fiches de méthode Termes littéraires Annuaire littéraire
Grammaire Questionnaires Stylistique Rhétorique Ancien français
Les épreuves Conseils pour l’écrit Conseils pour l’oral
Entraide scolaire Littérature Langue française Filière littéraire Bac de français Esthétique générale Autres littératures Langues vivantes Langues anciennes Sujets classés Auteurs
Plan Flux RSS Infolettre Recommander

Flaubert (1821-1880), L’Éducation sentimentale (1869), I, 5

Situation : en 1840, sur le pont d’un bateau, Frédéric Moreau, un jeune bachelier, a le coup de foudre pour Marie Arnoux, la femme d’un marchand de tableaux. Plusieurs mois plus tard, Frédéric s’installe à Paris pour faire des études de droit. Au chapitre IV, Frédéric réussit à se faire inviter chez les Arnoux. Au mois d’août, il est recalé à ses examens. Marie Arnoux est partie en Allemagne et Frédéric passe son été à Paris...

Gustave Flaubert La contemplation de cette femme l’énervait1, comme l’usage d’un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d’exister.

Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes2 à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. À l’éventaire3 des marchandes, les fleurs s’épanouissaient pour qu’elle les choisît en passant ; dans la montre4 des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre, autour d’elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet5 des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart. D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem ; — et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l’allure d’une phrase, un contour, l’amenaient à sa pensée d’une façon brusque et insensible.
Quant à essayer d’en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine.


Notes
1 "Faire perdre à quelqu’un ses forces physiques ou morales." (Source : T.L.F.I.)
2 Les grisettes sont des ouvrières qui travaillent pour des fabricants d’étoffes.
3 "Plateau, corbeille d’osier que les marchands et camelots portent devant eux (généralement maintenu autour du cou par une sangle) pour la vente ambulante." (Source : T.L.F.I.)
4 Vitrine.
5 Petit abri, tente.

Pour le commentaire...

Flaubert, L’Éducation sentimentale
Flaubert, L’Éducation sentimentale, Gallimard.