Flaubert, Bouvard et Pécuchet, chapitre 2

Bouvard et Pécuchet ont invité leurs voisins à un dîner afin de leur faire découvrir l’aménagement de leur jardin selon les préceptes des manuels d’horticulture…

FlaubertLe curé, avant de partir, confia timidement à Pécuchet qu’il ne trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en se retirant, salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après le dessert.

Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde recette pour les prunes à l’eau-de-vie, et fit encore trois tours dans la grande allée ; en passant près du tilleul, le bas de sa robe s’accrocha, et ils l’entendirent qui murmurait : « Mon Dieu ! quelle bêtise que cet arbre ! »

Jusqu’à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur ressentiment.

Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites choses par-ci par-là ; et cependant les convives s’étaient gorgés comme des ogres, preuve qu’il n’était pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant de dénigrement provenait de la plus noire jalousie ; et s’échauffant tous les deux :

« Ah ! l’eau manque dans le bassin ! Patience, on y verra jusqu’à un cygne et des poissons !

— À peine s’ils ont remarqué la pagode !

— Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion d’imbécile !

— Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoi inconvenance ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en construire un dans son domaine ? Je veux même m’y faire enterrer !

— Ne parle pas de ça ! » dit Pécuchet.

Étude du discours rapporté

L’étude du discours rapporté revient à étudier la représentation de la parole des personnages dans le récit, et les modes de la représentation de la parole. Comme souvent chez Flaubert, ce texte résulte d’un montage ; il y a alternance des modes de citation.

Le discours direct

Voici les séquences au discours direct :

  • « Mon Dieu ! que bêtise que cet arbre ! »
  • Et de « Ah ! l’eau manque dans le bassin ! » à « — Ne parle pas de ça ! »
  • On peut rappeler que le discours direct se caractérise par l’autonomie du discours cité, par la conservation des temps et des embrayeurs. Cette autonomie se traduit par des marques typographiques : les guillemets démarcatifs. On note ici une modalité exclamative et interrogative. Le discours direct est le plus mimétique des trois discours : on trouve souvent une syntaxe propre à l’oralité et, par conséquent, des phrases nominales. Ces phrases sans verbe associent le thème et le prédicat ; on parle de dirhème (ou dirème) : « Mon Dieu ! quelle bêtise que cet arbre ! » et « — Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoi inconvenance ? » Le dirhème permet de restituer l’oralité des propos. Les tirets signalent l’alternance des voix. Dans la seconde séquence au discours direct, on note un phénomène de citation dans la citation ; il y a mention des propos tenus par les invités → polyphonie. Il s’agit d’une reprise des propos dans une intention critique voire ironique.

Le discours indirect

Voici la séquence au discours indirect :

  • « Le curé, avant de partir, confia timidement à Pécuchet qu’il ne trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. »
  • On doit rappeler que le discours indirect est signalé par la subordination du discours cité au discours citant. On remarque la transposition des temps et des pronoms personnels. C’est la voix narrative qui parle. Le discours indirect relève de la paraphrase, de la traduction. On trouve une séquence dans laquelle on entend la voix du curé : « Le curé […] ne trouvait pas convenable… » ; on parle d’îlot citationnel. « Convenable » signale bien la voix du curé mais elle est reprise par le biais du discours indirect (donc par la voix narrative) dans une intention ironique. Le discours du curé est moralisateur : il s’agit d’un point de vue moral plus qu’esthétique. « Timidement » (ligne 1) est une atténuation (euphémisme) d’une impression plutôt scandaleuse. Pour Flaubert, le jardin est aussi absurde que les critiques des convives.

Le discours indirect libre

On trouve une séquence au discours indirect libre :

  • De « Sans doute, on pouvait […] » à « de la plus noire jalousie ».
  • Il y a bien superposition de deux systèmes énonciatifs : celui de la narration et celui du discours de Bouvard et de Pécuchet. La narration parle avec les mots de Bouvard et de Pécuchet → polyphonie. On trouve des marques d’oralité et de subjectivité : « sans doute », des hyperboles « comme des ogres » et « la plus noire jalousie » (« noire » est pris au sens figuré car cet adjectif classifiant est antéposé au nom « jalousie »), une syntaxe familière. Il s’agit en tout cas d’une séquence hybride : on trouve en effet la présence de la voix narrative avec la présence d’indices de transposition temporelle. Ce texte renvoie dos à dos Bouvard et Pécuchet et leurs convives. De « sans doute » à « mauvais », Bouvard et Pécuchet argumentent en faveur de la qualité du repas, n’entendent pas les critiques et les imputent au dénigrement et à la jalousie. Le mot « amphitryons » (qui est une antonomase ; Amphitryon : chef thébain, père mortel d’Héraclès) et l’expression « exhalèrent leur ressentiment » témoignent d’un niveau de langue propre à la voix narrative ; il y a ironie.

Le discours narrativisé

On trouve une séquence au discours narrativisé (récit de paroles) :

  • « Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde recette pour les prunes à l’eau-de-vie ».
  • La narration évoque un contenu de paroles.

Bouvard et Pécuchet (1881) est une œuvre inachevée. Flaubert a commencé la rédaction de ce roman en 1872.

Conseils de lecture

Bouvard et Pécuchet  Madame Bovary
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