L’ambiguïté de la passion chez Prévost
Une étude de Jean-Luc.
Prévost considère la passion amoureuse de manière ambiguë. Il la présente à la fois comme une force irrésistible et destructrice dont il faut tirer une leçon morale, et comme un mouvement sublime conférant une valeur héroïque à l’existence de ses personnages.
1. La passion comme exemple terrible digne de figurer dans un traité de morale
Prévost ancre son œuvre dans la tradition moraliste. Dans l’Avis de l’auteur qui précède le récit, il affirme que l’histoire du Chevalier des Grieux offre « un exemple terrible de la force des passions ».
Intention didactique : l’auteur revendique que son ouvrage entier est un « traité de morale, réduit agréablement en exercice ». Son but est d’explorer des situations extraordinaires où la force de la passion se déploie, afin d’instruire le public tout en l’amusant.
Force destructrice : la passion est présentée comme une force irrésistible qui mène à la perdition. Elle est qualifiée de « fatale passion ». Elle pousse des Grieux et Manon à vivre en marge des lois, les entraînant dans un cycle vicieux de comportements délictueux (jeu, fraude, vol, voire meurtre) et de souffrances, ce qui les prive de leur libre arbitre physique et psychologique.
Maladie de la volonté : Prévost dépeint la passion comme un mal qui n’attaque pas la lucidité, mais la volonté. L’individu est emporté « loin de son devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords ».
2. Une passion aimable et digne d’être vécue
Malgré la chute morale des protagonistes, la passion est traitée avec une profonde ambiguïté, ce qui constitue un point de passage remarquable dans l’histoire littéraire.
Source de compassion : la passion est décrite comme destructrice, mais elle est en même temps « aimable et attirante ». Elle rend les personnages, même dans leur déchéance, dignes de pitié et de sympathie. Elle agit comme la tragédie classique qui engendre « terreur et pitié ». Prévost invite ainsi à la compassion et à la compréhension de la complexité des motivations humaines.
Signe d’élection et d’héroïsme : contrairement à la vision janséniste qui voyait la passion comme une souffrance mortelle pour le salut de l’âme, Prévost suggère qu’avec Manon Lescaut, la passion devient digne d’être vécue. Elle est vue comme un « signe d’élection », promettant un bonheur éprouvé même dans les tourments du désir. Pour des Grieux, cette passion est le signe d’une « grandeur qui l’élève au-dessus du vulgaire ».
Élévation de l’âme : Prévost suggère que la passion, bien que menant à la perdition, a le pouvoir d’élever l’âme au-delà des contingences matérielles. Des Grieux lui confère même une valeur quasi religieuse, la réinterprétant à la lumière de la théologie (foi et espérance), subvertissant ainsi les valeurs classiques et cherchant l’absolu dans l’amour.
Rédemptrice : Prévost suggère que la passion, avec la conversion de Manon (son repentir avant de mourir), peut même être rédemptrice.
3. La tension tragique
En définitive, Prévost utilise la passion pour illustrer une tension tragique dans la condition humaine.
La quête de liberté des amants et leur passion intense sont confrontées aux contraintes sociales, morales et familiales.
La passion, bien que puissante, est soumise aux « caprices du destin et aux structures sociales rigides ».
L’amour de Manon et des Grieux est voué à l’échec car leur bonheur, bien qu’intense, est paradoxalement mélangé de souffrances et d’espérances illusoires.
Conclusion
La perspective de Prévost sur la passion peut être vue comme une porte s’ouvrant sur les revendications romantiques ultérieures, qui chercheront à faire de la passion une valeur donnant tout son prix à la vie. Elle agit comme un miroir complexe : si elle est la cause du vice (selon le moraliste), elle est aussi la source de la noblesse d’âme et de la fidélité (selon l’amant, des Grieux).
On pourrait dire que pour Prévost, la passion est comme un feu divin qui s’abat sur une maison terrestre : elle révèle la magnificence et la valeur unique de l’édifice (l’âme des amants) en même temps qu’elle consume impitoyablement tout ce qui l’entoure et finit par la réduire en cendres (leur fortune et leur statut social).