Le Discours : une écriture fougueuse plus qu’académique
Dans son Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie déploie une panoplie de procédés argumentatifs hérités de la rhétorique antique et de l’humanisme, tout en inventant une langue poétique et polémique singulière pour réveiller les consciences.
Son écriture est fougueuse. Son expression dépasse la rigidité du traité. La Boétie utilise une parole vivante, souple et poétique. C’est cette liberté d’expression qui brise le carcan académique et donne au texte sa force d’impact. Elle se distingue par quatre piliers majeurs :
- Flexibilité et souplesse : une phrase qui épouse les mouvements de la pensée, loin de la raideur des traités classiques.
- Qualités poétiques : l’utilisation d’images et de métaphores inattendues qui illuminent le propos politique.
- Un ton passionné : une fougue qui transcende la froide logique argumentative pour devenir un plaidoyer vibrant.
- Émouvoir et convaincre : La Boétie utilise le docere (instruire), mais surtout le movere (toucher) pour impliquer son lecteur.
Voici plus précisément quelques caractéristiques de la prose du Discours :
1. Une structure rhétorique rigoureuse
Bien que le texte puisse paraître désordonné, il suit globalement les six étapes traditionnelles de la rhétorique classique : l’exorde (introduction), la proposition (thèse), la narration (faits), la preuve (arguments), la réfutation (objections) et la péroraison (conclusion). Son raisonnement adopte souvent une structure « en épi », où l’orateur progresse par élimination d’explications insuffisantes (la force, la crainte, la lâcheté) pour isoler la cause véritable : le désir de servir.
2. Le maniement des genres oratoires
La Boétie combine les trois genres de la rhétorique pour construire son plaidoyer :
- Le genre judiciaire : il instruit un procès contre les tyrans (coupables de méfaits) et contre le peuple (accusé de complicité) en invoquant des faits passés comme témoins à charge.
- Le genre délibératif : il utilise l’exhortation (notamment à la fin) pour conseiller un passage à l’action par la résistance passive (« Soyez résolus de ne servir plus »).
- Le genre épidictique : c’est le mode dominant, fondé sur le blâme virulent de la servitude et l’éloge vibrant de la liberté.
3. Les figures de style et l’éloquence passionnée
L’auteur utilise une langue vibrante et imagée pour provoquer un choc émotionnel (movere) chez le lecteur :
- Questions rhétoriques : elles sont massives (parfois dix à la suite) pour exprimer sa stupéfaction devant l’absurdité de la soumission.
- Antithèses et paradoxes : l’oxymore même du titre (« servitude volontaire ») place le lecteur devant une contradiction logique insoutenable. La Boétie oppose constamment la solitude du tyran (« un seul ») à la multitude du peuple (« millions »).
- Hyperboles et néologismes méprisants : pour désacraliser le pouvoir, il qualifie le tyran d’« hommeau » (petit homme), de « lâche » ou d’« efféminé », en opposition aux figures héroïques d’Hercule ou de Samson.
- Répétitions et reprises : notamment des verbes comme « voir » pour forcer le lecteur à un dévoilement de la réalité. Pour La Boétie le peuple est aveugle parce que le tyran l’empêche de voir et l’infantilise. Il faut donc soigner cette cécité, d’où ce retour incessant à la restauration et l’éducation du regard qui pourra dévoiler la supercherie.
4. L’usage critique des autorités (auctoritates)
En bon humaniste, La Boétie multiplie les références antiques (Homère, Plutarque, Aristote, Virgile). Cependant, il ne les cite pas comme des dogmes, mais comme des appels au jugement :
- Il n’hésite pas à réfuter Homère, suggérant qu’Ulysse adaptait son discours aux circonstances plutôt qu’à la vérité. Quand devant les échecs grecs sous les murs de Troie, Ulysse recommande de n’avoir qu’un seul maître, La Boétie, sous la forme d’une hypothèse au conditionnel, prétend que ce n’est pas la vérité politique, mais l’urgence des circonstances qui conduisent le roi d’Ithaque à défendre cette idée ; en effet, il s’exprime en public, et son propos est conditionné par les circonstances. Son éloge mensonger de la monarchie, face à un auditoire convaincu du contraire cherche simplement à éviter une émeute inutile qui plongerait le camp grec dans l’anarchie.
- Il opère une relecture décapante d’Aristote, renversant ses thèses sur la « servitude naturelle » pour affirmer que seule la liberté est naturelle. Pour Aristote en effet, certains individus sont « naturellement » destinés à être esclaves, car ils manquent de la capacité de raisonner pleinement et doivent donc être dirigés par d’autres. Il considère que cette forme de servitude est « juste » et « utile » pour les deux parties. À l’opposé, La Boétie assure que la nature préexiste à la cité et que la sujétion réglée en vue de l’intérêt commun ne donne pas la liberté.
5. Analogies, apologues et métaphores
Pour rendre son propos concret et persuasif, il recourt à des images puissantes :
- Métaphores organiques et médicales : la servitude est décrite comme une « maladie mortelle » ou une « plaie incurable » ; le tyran est une « tumeur » qui attire la corruption.
- Comparaisons animales : il utilise les « bêtes brutes » (le cheval qui mord son frein, l’oiseau en cage, l’éléphant) comme modèles de résistance naturelle, par opposition à l’homme dénaturé.
- Apologues (fables) : l’exemple des chiens de Lycurgue sert à démontrer l’influence de l’éducation et de l’habitude sur la nature.
- Images de la nature : le tyran est comparé à un feu qui s’éteint faute de bois, ou à une branche qui meurt si sa racine (le consentement du peuple) est coupée.
6. Le jeu des pronoms (instabilité de l’énonciation)
Le texte organise une progression du « Je » (l’interrogation personnelle) vers le « Nous » (le genre humain, l’union originelle), pour finir par le « Vous » lors de l’apostrophe violente au peuple (« Pauvres et misérables peuples insensés »). Ce procédé vise à impliquer directement le lecteur et à le transformer en coauteur du discours en le forçant à choisir son camp.
7. Des digressions maîtrisées ou avouées
Les digressions ne sont pas de simples parenthèses, mais des éléments structurels essentiels qui servent à illustrer la thèse de La Boétie par des exemples historiques, mythologiques ou des analogies concrètes. Elles permettent à l’auteur de créer une complicité avec son lecteur tout en masquant, selon l’appréciation de Montaigne, les « coutures du discours », rendant le réquisitoire plus vivant et persuasif.
On peut relever trois digressions majeures :
a. La typologie des tyrannies (paragraphes 13 à 16c)
Cette première grande digression examine les trois manières dont un tyran peut accéder au pouvoir : par la force des armes (conquête), par l’héritage (succession) ou par l’élection du peuple.
- L’objectif : montrer que, quel que soit le mode d’accession, la manière de régner est « quasi semblable » car elle aboutit toujours à l’asservissement des sujets.
- Le constat : La Boétie refuse de hiérarchiser ces régimes, affirmant que toute forme de pouvoir d’un seul est intrinsèquement déraisonnable.
b. La condition des « hommes bien nés » (paragraphes 17b à 19)
Cette section s’intéresse à une élite d’individus qui, par leur nature et leur éducation, résistent à l’accoutumance.
- Le portrait : contrairement à la « populace grossière », ces hommes possèdent un « entendement net » et un « esprit clairvoyant » poli par l’étude et le savoir.
- La résistance : ils sont capables d’imaginer et de sentir la liberté même lorsqu’elle a disparu du monde réel. Cette digression souligne que l’aliénation n’est jamais totale et que le désir de liberté subsiste chez certains.
c. Les techniques de domination (paragraphes 19 à 24c)
Cette partie détaille comment les tyrans parviennent à « efféminer » et à abrutir leurs sujets.
- Les « drogueries » : le tyran utilise des distractions comme les théâtres, les jeux, les festins et les spectacles pour endormir la vigilance du peuple.
- La mystification : il s’entoure de mystères religieux et de symboles (comme le gros orteil miraculeux de Pyrrhus ou les fleurs de lys en France) pour paraître surhumain.
Ces digressions répondent à plusieurs impératifs :
- Marqueurs de rupture : elles sont souvent signalées par des formules métalinguistiques où l’orateur avoue avoir perdu le fil de son propos, comme : « mais pour revenir au fil de mon propos » ou « à quelle fin tout ce propos ? ».
- Universalisation du mal : en multipliant les récits (Cyrus et les Lydiens, les chiens de Lycurgue, Xerxès), La Boétie démontre que la servitude est un phénomène qui se produit « en tout pays, par tous les hommes, tous les jours ».
- Relâchement et diversion : la digression est décrite comme un moment de relâchement qui permet de rendre la proposition universelle moins aride pour le lecteur.
- Parcours imprévisible : cette structure se rapproche du style « ondoyant » que Montaigne adoptera plus tard dans ses Essais, privilégiant la liberté de mouvement de la pensée sur la raideur d’un plan logique strict.