Fiche de lecture des Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny
Introduction : l’éclosion d’un succès de librairie au temps des Lumières
Une étude de Jean-Luc.
Paru anonymement en 1747, Lettres d’une Péruvienne n’est pas seulement un succès de librairie ; c’est un séisme culturel qui a redéfini les contours du roman épistolaire. En fusionnant l’exotisme alors en vogue avec une critique sociale très acerbe, Françoise de Graffigny a produit l’un des premiers véritables livres à succès de la littérature française, avec 138 éditions recensées jusqu’en 1855 et une influence telle qu’elle dicta la mode vestimentaire « à la péruvienne ».
L’importance stratégique de ce texte réside dans sa forme et son audace. Pour l’une des premières fois, une femme ne se contente pas de publier une compilation de lettres réelles, mais revendique une structure romanesque épistolaire complexe. Le roman ne se limite pas à l’exotisme de façade ; il fonctionne comme un miroir social tendu à la France des Lumières, utilisant le regard de l’Autre pour déconstruire les privilèges de genre et de classe.
Le choc des mondes : de l’Empire du Soleil à l’océan (Lettres I à X)
Le récit débute par une rupture traumatique : l’enlèvement de Zilia, princesse inca et vierge du Soleil, par des Espagnols, lors du sac du Temple de Cusco. Projetée dans une « maison flottante » (le navire), elle vit un déracinement total. Sa rencontre avec le capitaine français Déterville marque le début d’une transition ambiguë où la barrière de la langue est initialement compensée par une lecture intuitive des signes.
Synthèse de la trajectoire initiale :
- L’arrachement : passage brutal de la sacralité du temple au chaos du navire.
- Le choc des regards : tandis que Zilia est pétrifiée par les « prodiges » techniques (miroirs, lunettes d’approche), elle subit le regard des Français qui oscillent entre l’ébahissement et le rire moqueur, soulignant une incompréhension mutuelle dès l’origine.
- Émotions dominantes : terreur face aux barbares, confusion ontologique et une fidélité absolue envers son fiancé Aza, à qui elle adresse ses pensées.
- Mutation du langage : Zilia communique initialement via les quipos, ce système inca de cordons noués. Un pivot narratif crucial survient lorsqu’elle constate qu’elle épuise ses quipos (« je vois la fin de mes cordons »). Ce n’est pas une simple perte matérielle, mais l’épuisement symbolique de sa culture natale, la forçant à migrer vers le système graphique européen pour survivre intellectuellement. Elle a remarqué auparavant dans la lettre XVII l’universalité du langage musical et de la danse (dans l’opéra) qui communiquent directement les émotions primaires (joie, tristesse).
Le regard de l’étrangère : Paris et l’autopsie des mœurs (Lettres XI à XX)
À son arrivée à Paris, Zilia se transforme en une « espionne » involontaire. Son regard, faussement naïf, devient une arme de déconstruction des rituels sociaux français. Elle observe l’architecture vertigineuse et l’agitation stérile d’une noblesse dont elle ne comprend pas encore les codes.
Zilia identifie une faille fondamentale dans la société française : la déconnexion entre la parole et l’acte. Elle dénonce une nation dans laquelle « l’affectation [lui] paraît son caractère dominant ». Elle utilise la métaphore frappante des « meubles de bois plaqués en or » pour décrire la politesse européenne : un vernis brillant, mais superficiel cachant une substance vile. Cette observation mène à l’analyse du « langage d’action » (langage non verbal) : Zilia décode les mensonges verbaux des Français en scrutant leurs contradictions non verbales, révélant la fausseté d’une société fondée sur l’apparence.
L’émancipation par le savoir (Lettres XXI à XXXVI)
Le passage de Zilia au couvent est le théâtre d’une critique radicale de l’éducation féminine. Françoise de Graffigny dénonce une instruction qui réduit les femmes à des « figures d’ornement ». Zilia s’insurge contre cette « culture du geste » et cette « théâtralité » imposée, où l’on apprend aux femmes à régler les mouvements du corps plutôt qu’à éclairer leur esprit.
Les trois étapes de l’apprentissage de Zilia :
- Désignation des objets : l’acquisition du vocabulaire concret.
- Abstraction des sentiments : la formulation de concepts métaphysiques complexes.
- Réflexion philosophique autonome : l’accès à l’indépendance par l’étude solitaire.
Le parcours de Zilia est une « geste pré-féministe ». Elle n’atteint pas son « état de lumière » (état de conscience éveillée, métaphore de la connaissance, de la vérité) par l’enseignement institutionnel, mais par la lecture et la réflexion personnelle. En s’appropriant le savoir par elle-même, elle subvertit la fonction du couvent et transforme son exil en une conquête intellectuelle souveraine.
La déception finale et le choix de l’indépendance (Lettres XXXVII à XLI)
Le dénouement du roman brise violemment les codes du genre sentimental. Après avoir découvert l’infidélité d’Aza, Zilia ne se résigne pas à accepter l’offre de mariage de Déterville, malgré sa bonté. Elle choisit de s’établir dans sa propre demeure, entourée de ses trésors et de ses livres.
Zilia refuse de passer d’une tutelle à une autre. En déclinant le mariage, elle rejette le statut de mineure auquel la loi française condamne les femmes. Elle préfère l’amitié au lien conjugal, qu’elle perçoit comme une « fatalité ». Sa victoire finale est celle du « plaisir d’être » — la jouissance de sa propre existence pour elle-même1. Cette fin fut si « scandaleuse » pour l’époque qu’elle provoqua une vague de protestations et de « fins alternatives » pirates, les lecteurs masculins ne pouvant tolérer qu’une héroïne choisisse la solitude et l’autonomie financière plutôt qu’un époux.
Conclusion : une lecture intersectionnelle moderne
L’œuvre de Graffigny fait aujourd’hui l’objet d’un regain d’intérêt académique majeur, car elle préfigure l’analyse intersectionnelle. Zilia n’est pas seulement une femme ; elle est une étrangère et une déclassée, subissant ce que l’on peut nommer la triple condition de dominée.
Analyse des axes de domination :
| Axe de domination | Manifestation dans le roman |
Genre | Critique de la réification féminine et refus de la soumission matrimoniale. |
Origine étrangère | Marginalisation linguistique et religieuse ; statut d’exilée permanente. |
Classe sociale | Position d’« entre deux classes » : noble déchue, dépendante financièrement, mais revendiquant sa souveraineté. |
Françoise de Graffigny a réussi le tour de force de concilier une popularité immense avec une radicalité politique sans précédent. En transformant Zilia de victime coloniale en une intellectuelle autonome, elle a offert au Siècle des Lumières l’une de ses voix les plus audacieuses, affirmant que le savoir est l’unique chemin vers une liberté sans compromis.
1 Cette jouissance de soi annonce Rousseau et l’égotisme de Stendhal.