Voilà pourquoi cette musique aveugle : elle t'empêche de voir le mal, l'épine, et ne t'invite pas à t'en soigner.Quiconque est assez insensé pour écouter de la musique ne veut guérir de rien!
la VANITE de l'exposition de la mélancolie et du mal du monde.Hier encore, alors que je profitais d'une playlist roborative et colorée, je me suis vu touché au fer rouge par une unique chanson triste. Je me suis rendu compte que la sagesse était vaine, que les conseils de la raison étaient inutiles et monstrueux. Combien cette chanson malsaine était plus belle et plus libératrice que toutes les autres! La musique rend hors de contrôle, pendant cinq minutes on lâche la bride à une impulsion: si elle est malsaine, c'est l'occasion de l'épancher sans complexe. Un peu comme quand on ouvre la cage d'un chien qui a besoin d'aller courir. Ce qui est vain du point de vue de la médecine des âmes ne l'est jamais pour celui qui en jouit.
Concernant la thématique, les afros, c'était et demeure pacifique. Ce n'était pas maladif. C'était et ça demeure une fièvre de résistance, dépasser son mal, dépasser sa chair, dépasser son image : c'est la MÉTAPHYSIQUE.Tu sais, quand on n'est pas sensible à ce genre de musique, voir de la métaphysique là-dedans paraît aussi improbable qu'un discours religieux - je ne dis pas que c'est absolument faux, mais ça ne ressort pas. En musique, il n'y a pas de vérité qui ne s'éprouve, ce n'est donc pas un discours qui peut convaincre. Du point de vue d'un croyant (croyant en la musique) certaines chansons sont de grands moments d'universalité et de grâce. Ne pas croire est une erreur. Du point de vue du non-croyant, c'est relatif, affaire de goût, presque prosaïque. J'ai réécouté plein de chansons de Marvin Gaye pour voir si je faisais une erreur. Il a une belle voix, objectivement, mais je m'ennuie toujours en l'écoutant. L'universalité me paraît être un concept exclusif, alors qu'il devrait inclure.
Marvin rend festif, dionysiaque la souffrance […] il dépasse ainsi sa souffrance, il transcende tout et invite au sexe, à la sueur, à la communion, à la rencontre avec soi-même ou Dieu.Est-ce plus universel que
tous les petits romantiques bohémiens, […] Hugo (surtout quand il pleure Léopoldine…)Je crois en Hugo. Il me semble que ses poèmes sur Léopoldine sont universels. Mais pourquoi? Parce que mon égocentrisme exige des émotions tentaculaires: elles doivent agripper le monde entier. Si je suis ému, c'est que l'Homme est ému, c'est que l'âme universelle vibre. Par dessus tout, pour rendre raisonnable cette pathologie, je vais essayer d'appuyer ma conviction aux moyens de cautions intellectuelles (tous les parents comprennent ce qu'il ressent et sympathisent avec sa douleur, cela dépasse les époques et les cultures). Mais c'est du chiqué. On n'en sait rien, on ne peut rien en dire. C'est ça l'aspect douteux du romantisme, c'est d'étendre une émotion à l'universel. L'universel est surtout un moyen efficace de partager l'humanité en deux et, par suite, de marginaliser ceux qui ne s'incluent pas en lui. Si je crois en l'universalité de Hugo, que dirais-je de ses détracteurs?
L'universel, tu ne le vis que de l'intérieur, mais tu ne le conçois intellectuellement que de l'extérieur. Tu en aperçois les rouages quand tu t'en sens à l'écart. C'est un rite fraternel, comme la fête, une convenance qui vire au fanatisme (avec la sueur, la communion, etc).
Par rapport à la convenance qu'on appelle aujourd'hui "universel", Bloy, Huysmans, Barbey ou Villiers sont des auteurs de seconde zone. Ce ne sont pas eux, mais Hugo, les représentants de l'Univers. Que je sois de cet avis moi aussi ne prouve absolument rien, je fais juste part d'une croyance répandue.