Littérature et mélancolie

Littérature

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Voilà pourquoi cette musique aveugle : elle t'empêche de voir le mal, l'épine, et ne t'invite pas à t'en soigner.
Quiconque est assez insensé pour écouter de la musique ne veut guérir de rien!
la VANITE de l'exposition de la mélancolie et du mal du monde.
Hier encore, alors que je profitais d'une playlist roborative et colorée, je me suis vu touché au fer rouge par une unique chanson triste. Je me suis rendu compte que la sagesse était vaine, que les conseils de la raison étaient inutiles et monstrueux. Combien cette chanson malsaine était plus belle et plus libératrice que toutes les autres! La musique rend hors de contrôle, pendant cinq minutes on lâche la bride à une impulsion: si elle est malsaine, c'est l'occasion de l'épancher sans complexe. Un peu comme quand on ouvre la cage d'un chien qui a besoin d'aller courir. Ce qui est vain du point de vue de la médecine des âmes ne l'est jamais pour celui qui en jouit.
Concernant la thématique, les afros, c'était et demeure pacifique. Ce n'était pas maladif. C'était et ça demeure une fièvre de résistance, dépasser son mal, dépasser sa chair, dépasser son image : c'est la MÉTAPHYSIQUE.
Tu sais, quand on n'est pas sensible à ce genre de musique, voir de la métaphysique là-dedans paraît aussi improbable qu'un discours religieux - je ne dis pas que c'est absolument faux, mais ça ne ressort pas. En musique, il n'y a pas de vérité qui ne s'éprouve, ce n'est donc pas un discours qui peut convaincre. Du point de vue d'un croyant (croyant en la musique) certaines chansons sont de grands moments d'universalité et de grâce. Ne pas croire est une erreur. Du point de vue du non-croyant, c'est relatif, affaire de goût, presque prosaïque. J'ai réécouté plein de chansons de Marvin Gaye pour voir si je faisais une erreur. Il a une belle voix, objectivement, mais je m'ennuie toujours en l'écoutant. L'universalité me paraît être un concept exclusif, alors qu'il devrait inclure.
Marvin rend festif, dionysiaque la souffrance […] il dépasse ainsi sa souffrance, il transcende tout et invite au sexe, à la sueur, à la communion, à la rencontre avec soi-même ou Dieu.
Est-ce plus universel que
tous les petits romantiques bohémiens, […] Hugo (surtout quand il pleure Léopoldine…)
Je crois en Hugo. Il me semble que ses poèmes sur Léopoldine sont universels. Mais pourquoi? Parce que mon égocentrisme exige des émotions tentaculaires: elles doivent agripper le monde entier. Si je suis ému, c'est que l'Homme est ému, c'est que l'âme universelle vibre. Par dessus tout, pour rendre raisonnable cette pathologie, je vais essayer d'appuyer ma conviction aux moyens de cautions intellectuelles (tous les parents comprennent ce qu'il ressent et sympathisent avec sa douleur, cela dépasse les époques et les cultures). Mais c'est du chiqué. On n'en sait rien, on ne peut rien en dire. C'est ça l'aspect douteux du romantisme, c'est d'étendre une émotion à l'universel. L'universel est surtout un moyen efficace de partager l'humanité en deux et, par suite, de marginaliser ceux qui ne s'incluent pas en lui. Si je crois en l'universalité de Hugo, que dirais-je de ses détracteurs?

L'universel, tu ne le vis que de l'intérieur, mais tu ne le conçois intellectuellement que de l'extérieur. Tu en aperçois les rouages quand tu t'en sens à l'écart. C'est un rite fraternel, comme la fête, une convenance qui vire au fanatisme (avec la sueur, la communion, etc).

Par rapport à la convenance qu'on appelle aujourd'hui "universel", Bloy, Huysmans, Barbey ou Villiers sont des auteurs de seconde zone. Ce ne sont pas eux, mais Hugo, les représentants de l'Univers. Que je sois de cet avis moi aussi ne prouve absolument rien, je fais juste part d'une croyance répandue.
Qu'on soit bien d'accord Alph : je discutais l'idéologie dans la musique chantée, mélancolique d'une part (avec le romantisme froid) et tristesse active de l'autre (romantisme chaud).

Bien évidemment qu'une musique ne parle pas à tout le monde. Chacun l'écoute avec son oreille.

Oui, je sais bien que lorsqu'on écoute des musiques, on n'est pas forcément dans l'attitude de se soigner.

J'apportais mon avis sur le danger des musiques mélancoliques. Parce que, que tu le veuilles ou pas, après le morceau, tu reviens à la vie. Mais tu reviens changé. La mélancolie t'a nourri.

Et la mélancolie ne nourrit pas, elle dévore. C'est ce que j'ai tenté d'expliquer. Après, je veux bien débattre sur le bien fondé de la mélancolie, sur l'apport de celle-ci sur la santé et sur l'idée que le masochisme soit une transcendance à l'envers, ce peut être intéressant

Oui, tout peut se rattacher à l'universel - on peut se dire cela, dans un premier temps. Un témoignage personnel, on se l'approprie à notre manière. Or, celui qui n'est pas "sensible" à telle ou telle musique, c'est que son oreille est fermée. A titre personnel, je m'efforce de tout, mais alors de tout écouter, comme pour me prouver aussi que ce que j'ai ressenti avec la soul, je pourrais le retrouver ailleurs. J'ai écouté du Didier Super, pas mal de Jazz, Blues, des artistes bobo français, du rock, du rock and roll, de la musique classique, etc etc etc du hard rock, du heavy metal, etc etc

Ce que je voulais dire dans l'universel présent dans la Soul, c'est qu'il est brut, il est dénudé. Il n'y a pas de mise en scène derrière à proprement parlé ; la voix est là et elle ne fait qu'un avec les instruments. Elle donne une identité aux instruments. Ce n'est pas l'inverse. Quand tu écoutes un cd de Donny Hathaway, c'est un miracle pur et simple : il prouve la divinité par sa voix.
Farmer expose un drame souvent personnalisé et le tire au maximum pour la communion froide dans les larmes et les blessures. Elle ne prouve que, au mieux, la beauté (dangereuse) de la mélancolie. Elle ne prouve pas la grâce, la présence de celle-ci : elle tourne autour, au mieux. Soupçon de Dieu, voilà le romantisme.

Pour Marvin, tu n'as pas dû écouter ce qu'il fallait hi hi 😀
Il existe sur la question deux écoles: d'un coté les pères de l'Eglise, Burton, prescrivent l'évitement des musiques tristes, afin de ne pas s'emmurer dans la mélancolie. Ils croient dans le pouvoir des œuvres sur l'humeur. De l'autre, ceux qui en la matière font preuve d'indifférence voire préconisent l'expression des impulsions tristes, comme certains psychologues, en espérant que le défoulement finisse à la longue par se tarir de lui-même. Ils croient au pouvoir de l'humeur sur la musique et considèrent celle-ci comme un art servi en accompagnement à la vie, avec pour bénéfice de faire chanter nos humeurs, de les rendre artistiques et donc agréables. Tourner le mal en bien est contraire à l'espérance chrétienne mais selon moi la preuve d'une grande réussite humaine.
très, très intéressant ce que tu nous dis là, Alph…

Mais cela signifie pour la seconde catégorie que l'art et la vie ne font qu'une seule et même chose, au moins pour un "instant".

Le problème concernant la mélancolie est que je la trouve dangereuse. On s'enfonce, et je ne crois pas qu'il y a de l'agréable là-dedans, même pour les masochistes, en réalité. On s'enfonce, on s'enfonce… Et quand la musique est finie ? Il faut avouer les choses : on trouve beau de se passer la corde autour du cou…
Le sujet m'intéresse énormément. Parce que là, on est en train de se demander si l'art influence le réel, car il aspire toutes les "émotions" d'une personne.

C'est comme si on accusait Stephen King d'inciter à la violence. Or, on ne peut lui faire ce blâme, je pense, car il ne fait que tenter de la comprendre.

La mélancolie se comprend-elle ? Si jamais elle est dans ce jeu d'une compréhension sur elle-même, déjà, je pense qu'il y a une étape de franchie : une volonté de s'en détacher…

Mais ceux qui restent à cet état ? Que reste-t-il de leur "âme" une fois que la musique est terminée ? Une sorte d'être "bien" dans la souffrance.
Cette logique de destructure est-elle vraiment ce que l'on peut appeler le bonheur ? Je pense que ceux qui se complaisent dans cette logique n'ont pas trouvé d'autre chemin… C'est une sorte d'impuissance… Non ?
Etre bien mélancolique, n'est-ce pas effrayant?

Je me pose la question.

La pose peut être belle, oui. Mais le demeurer… J'y vois un marécage de flammes glacées… Cela me terrifie…

Il y a un autre Burton, un Tim en l'occurrence, qui cultive ce climat. En faire une esthétique, oui, pourquoi pas. La mélancolie est superbe.

En faire un art de vivre ? Non, je dis non. En faire une pose, à la limite, et encore…

Pire, j'ai lu que la mélancolie serait le "seul sentiment qui pense" selon Hersant… Cela me paraît un peu présomptueux… Et c'est la confondre avec la tristesse… Selon moi.

La mélancolie est plutôt une sensation… La tristesse, un sentiment. Non ?
C'est une coïncidence que tu cites Yves Hersant. J'ai découvert son nom avant-hier, il m'a été recommandé par un ami qui a travaillé un an avec lui et désespère de ne pouvoir le choisir pour directeur de thèse.

Tout d'abord, relativement à la confusion entre l'art et la vie, il est possible que pour un mélancolique l'art soit le tout à l'égout de la vie, là où se déverse sa "bile noire". Mais cette phrase abrupte justifierait l'absence de transcendance que tu évoquais à propos des mélancoliques. Or, je pense qu'il n'y a pas de création sans volonté transcendante. Les belles chansons mélancoliques sont celles qui apportent un souffle épique à la tristesse. L'épopée est intime mais elle a des caractéristiques glorieuses, quelque chose de cosmique. C'est ce qui la rend évidemment plus séduisante que la mélancolie réelle: elle élève des statues à la gloire d'un mal. Ce que tu sembles avoir bien perçu, en effet, c'est que la musique sanctifie nos passions, or c'est ce qui lui vaut, aux yeux de ses contempteurs, de la défiance.

Il ne fait aucun doute pour moi que vivre dans la mélancolie est une impuissance grave, mais on ne devient pas plus puissant par l'évitement. La musique triste fait partie du cheminement logique et imparable de l'homme atteint de mélancolie, avec des conséquences aléatoires - bonnes ou terribles - mais qu'on ne peut pas toujours éluder. Rien ne dit d'ailleurs qu'il faille enrayer un processus. L'espérance commande à ceux qui observent la progression d'un homme sur sa route - il peut aller loin sans qu'on y croie. De toute façon, il lui faut devenir quelque chose: un aliéné, un mort ou un vivant.

Une perspective fataliste conduit à la sagesse des médecins qui soignent un mal incurable, prescrivant surtout de la morphine sans plus se soucier de guérir le mal à la racine. De même qu'il y a une sagesse à laisser un sans-abri boire un coup, alors que l'alcool ajoute à sa déchéance, de même laisser un champ libre à la mélancolie n'est-il qu'un moindre mal et sans doute un mal nécessaire.

Mais cette vision de l'art comme analgésique est limitée à la seule tristesse. Or ma vision de la musique englobe toutes les passions. Y compris l'érotisme, la folie, la gaieté, la colère. Nietzsche, dans les paragraphes où il évoque la bête blonde, montre des hommes sociables, polis, courtois qui, d'un seul coup, se mettent à piller, détruire, tuer, ivres de leurs instincts libérés, puis reviennent de la guerre en bon mari et en père aimant. C'est une image de l'homme désastreuse, mais il est possible que les hommes portent en eux des passions incorrigibles (et la mélancolie n'est sans doute pas la pire…), le but de l'humanisme n'est pas alors d'éduquer l'homme pour étouffer ses passions - chose impossible et maladive - mais de les canaliser et de leur ménager un espace d'expression socialement viable. L'art, par exemple, au prix d'une transfiguration, est un espace de défoulement du contenu psychique (même si cela s'exprime par signes).
Dans ce cas, je renverse tes proportions: en art, je dis bien en art, la mélancolie ne dévore pas le cœur de l'homme, c'est sa mélancolie, avide, qui cherche à dévorer le monde en lui imposant sa marque (de façon plus ou moins manifeste : l'hypocrite second degré par exemple permet de faire passer des sentiments en ayant l'air de ne pas y croire).

Pour celui qui s'y trouve, la mélancolie est un cheminement vers le bas ou vers la sortie. Quand on est tout en bas, il est possible de trouver que la corde va bien au cou, mais cette confusion entre l'image du suicide et le suicide réel est rare: le mélancolique qui fantasme des choses sinistres aime trop l'image (l'art) pour vouloir mourir. Il y a un texte de Gourmont qui dit ça à propos des romantiques: ils sont tous tristes à mourir mais aucun ne se résout à mourir. C'est que, finalement, c'est très supportable. Je dis cela sans être qualifié, et j'ai même des exemples qui contredisent cet optimisme.
Prenons Ian Curtis de Joy Division. Il convulsait étrangement sur scène, ses membres étaient raides et ses mouvements spasmodiques. On aurait dit la danse de St Guy. Les autres membres du groupe n'y voyaient que du feu: ils croyaient à une mise en scène morbide, car ils ne pensaient pas qu'on puisse confondre l'art et la vie. Ils ont laissé faire, sans doute en rigolant bien, jusqu'au jour où Curtis a continué à danser alors que la musique était finie. Alors tout le monde a compris qu'il y avait un problème. Il faisait en fait des crises d'épilepsie. Sans doute qu'au début il entrait un peu de simulation dans sa noirceur, puis il s'est laissé prendre au jeu, aidé par la dépression. Dans ce cas précis c'est une parabole assez frappante de l'indécision entre l'art et la réalité.

La confusion est facile, il y a des garde-fous pense-t-on: la mise en scène, le second degré. J'ai déjà dit qu'il pouvait être hypocrite. La pose l'est également, quand elle se revendique comme pose. Montherlant a écrit: dans la vie on prend une attitude, mais on prend l'attitude de ce qu'on est. Comment ne pas confondre l'artifice et la réalité? Le masque ne cache rien; il révèle! Regarde par exemple cette vidéo. C'est Nick Cave. Un grand performer, un show-man. Il exprime moins les émotions (ici la violence) qu'ils ne les théâtralise, par sa voix et sa gestuelle. Un journaliste qui s'inquiétait de l'influence de Joy Division disait de Nick Cave qu'il était presque aussi noir, mais qu'il avait le second degré pour se sauver. Oui, apparemment, mais le second degré se pense, c'est un phénomène intellectuel, or au moment où on écoute la musique, on ressent, on est dans l'émotion, aveugle. Cave n'a-t-il pas l'air convaincu par sa prestation? Ne se prend-il pas au jeu? Le second degré ne revient qu'à posteriori, par le recul critique. C'est comme pour la bête blonde de Nietzsche: il profite de la caution intellectuelle que le second degré lui fournit pour déverser sa passion pendant cinq minutes. Ensuite il redevient l'acteur civilisé, le raconteur d'histoires conscient des artifices de son art. Et sans doute qu'il ne s'en trouve pas plus mal. L'auditeur pense benoîtement avoir assisté à une performance artistique, mais il lâchait surtout la bride. Et lui non plus ne s'en trouve pas plus mal. La fête a le même rôle, avec des passions heureuses. La pose est l'alibi du réel.

Mais revenons à Ian Curtis. Suite à son suicide, sa fortune a grandi. Il est devenu une icône, adorée par des gens qui ne peuvent pas être des gais lurons selon moi. J'ai moi-même écouté un certain temps cette musique, avec la plus stricte naïveté, au premier degré. Si je parle aussi légèrement de musique mélancolique, c'est parce qu'on finit par s'en lasser. On cesse d'en écouter parce qu'on cesse d'en avoir l'esprit. Il n'y a ni effort intellectuel, ni apport musical à réaliser. Les murs ne s'écroulent pas, ils s'usent tout simplement d'eux-mêmes. Quand on a bien écouté une voix d'outre-tombe et des accords basiques, on éprouve le besoin d'aller voir ailleurs. L'air et la lumière deviennent même nécessaires au plus haut degré. ça vient tout seul. Si ça ne vient pas, ce n'est pas la musique qui pose problème…

Je tiens enfin à montrer le flou qui entoure la mélancolie. Il est très difficile de la distinguer de la tristesse, du moins en musique. Car la mélancolie est surtout la répétition de la tristesse, l'enfermement, or une musique, prise de façon isolée, c'est cinq minutes chrono (je ne parle donc pas de M.Farmer, qui ne varie pas ses climats).
Récemment j'ai lu un commentaire ahurissant sur youtube: un internaute trouvait dangereusement dépressive une chanson qui sentait pourtant la terre brûlée, la chaleur, les grandes routes, la fin d'après-midi d'été. Comment régler sa perception?

Where the wild roses grow, du même Nick Cave, est une belle chanson mélancolique/triste (tu trancheras pour moi - le fait que la chanteuse soit rousse risque d'influencer ton jugement…) Pour ma part, je suis persuadé que si beaucoup de filles se donnent la peine de l'écouter (c'est sentimental), j'aurai plein de retours positifs, sans qu'il soit besoin de prévenir le danger.
C'est une friandise intellectuelle fort délectable de te lire ! 🙂

Merci, vraiment. 😉

Je donne mon appréciation sur les musiques proposées.
La première vidéo, la voix m'empêche de rentrer dans l'ambiance ; je sens tout de suite que la mise en scène comble le ton grave qui ne se marie pas aux instruments avec justesse - c'est mon sentiment. Je trouve que Cave dépend de la musique qu'il y a autour qui, elle, est très, très bonne. Dans le show, en revanche, Cave est très bon. On dirait une sorte de sous Jagger, si tu me le permets.

Le show me paraît talentueux. Il se déplace, etc… Il a le "groove" diraient les afros ; même si on le sent un peu coincé par moment ; or, cela rend bien, grâce aux instruments qui jouent sur ce côté "stagger" (chancelant) justement.

Luchini a dit un jour une phrase très juste : "Si Otis Redding avait dû faire des clips, il n'aurait jamais été commercialisé".

Le type était incapable de faire des shows pareils. La mise en scène, il s'en foutait.
C'était la fougue, il était dénudé ; son "artifice" à lui, c'était sa voix ; les instruments qui étaient derrière, sa voix les animait. Contrairement à Brown où tout était fait pour que les instruments suivent la voix.
Otis disait à ses musiciens : "ok, les gars, je vous fais confiance, vous êtes tous talentueux, on va faire ce morceau, on va le faire ensemble, oui, mais chacun apporte sa touche et ma voix fera tout pour s'adapter au rythme et la résumer" ; en gros, c'est ça. Pareil pour Marvin qui n'hésitait pas, l'un des premiers à le faire je crois, à saluer ses musiciens sur la pochette de ses cds.

Mais voici des exemples :
https://www.youtube.com/watch?v=dael4sb42nI

Ici, on voit bien qu'il est "ridicule", pitiful dans son accoutrement ou même sa façon de se déplacer ou même ses "na na na" ; il se fout totalement de la mise en scène, mais alors, totalement 😀 On dirait qu'il sort de sa campagne (et d'ailleurs, il se moquera de cette image avec la chanson "tramp") et qu'il vient nous chanter sa chanson et nous mettre à terre.

En revanche, entends sa voix et là : sur une musique aussi… triste que Try A little Tenderness (tiens, une leçon ! la tendresse, nous en parlions !), il y a une PROGRESSION qui nous invite à l'érotisme, la chaleur est dans la voix, en somme.
Et puis regarde le visage, je crois qu'il dit tout : sueurs, il pleure de joie presque. Il est heureux et il chante une musique triste.
Derrière, le ton syncopé n'invite pas à l'arrêt mélancolique, tu le reconnaîtras.
Ce qui est triste dans ce "film",c'est les gens à côté : ils ne dansent pas. Comment font ils ? 😀

Prenons maintenant le dandy de la soul, celui qui aurait plus tendance à se mettre en scène, j'ai nommé Marvin Gaye.

L'habit est déjà élégant. Un jeu aussi "show" au début, proche du one man show.
Mais… il ne chante pas… encore.

Quand il chante, il pose le téléphone et là, il lâche tout. Et ça donne ce qu'on voit ici : https://www.youtube.com/watch?v=Y7dGdrP3pms

Ce qu'il chante est une rupture amoureuse. Etat de tristesse par excellence. Son habit est rouge, il désire encore.
Il ne regarde même pas son public, parfois, il regarde ses musiciens avec qui il ne fait qu'un. Il leur laisse une totale liberté, sa voix suit les instruments évidemment placés sous le signe de la chaleur et du dépassement, de la rage, de la fougue ; les musiciens ne font pas une tronche de pendus.
Et la voix de Marvin est TOUJOURS rythmée, toujours, ses implorations même sont exagérées, il les dépasse par la parodie (y a même son musicien à 4.40 qui vient le consoler en riant) presque, il s'élève de son chagrin.
Et ça devient une prière. Car le désir (le sexe) et la foi ne font qu'un et Marvin est peut-être celui qui a résumé au mieux cette donnée dans la musique afro.

Et même dans sa musique la plus triste, If I Should Die tonight, ça scintille encore :

https://www.youtube.com/watch?v=X5DVikHnSFg&feature=related

Concernant la musique de Kylie Minogue & Nick Cave - Where The Wild Roses Grow, en plus d'être très belle, je la trouve plus optimiste qu'elle semble nous le mettre en scène. Derrière, les violons invitent à se dépasser, je trouve ; et si les personnages semblent "arrêtés" à une contemplation, ils ne restent pas au même endroit et s'ils y restent, ils sont réunis. La "mort" est belle, elle nous invite à considérer qu'elle est en "paix", il n'y a pas de tourments - même si le texte semble nous les exposer. La couleur est chaude. Il y a une pulsion de transcendance que l'on ne trouve pas dans un clip d'une autre rousse par exemple ici :

https://www.youtube.com/watch?v=el0zKKfmOUI

Ici, une seule couleur dominante : le noir. La voix est longiligne, c'est une imploration. Pire, ce qu'il y a autour sont des résonances "froides", comme si on cassait du métal. La batterie est "sèche", en échos, le rythme n'est pas chaud. Je ne sais pas si je suis le seul à l'entendre, j'aimerais avoir ton avis, pour savoir s'il me rejoint ou si je suis fou - je n'ai pas dit que ce n'était pas beau. Nous sommes en plein dans la mélancolie. Tout est statique, monochrome, il y a un arrêt clair sur cet état : l'imploration et ça ne donne pas forcément envie de danser comme dans le premier Cave, mais plutôt à contempler.

Je suis pour l'essentiel d'accord avec ce que tu as dit, surtout sur le masque ; A ce propos, l'habit ferait-il le moine ?

tu parlais de l'icône et j'ai quelque chose à dire à ce propos. Je remarque que les sociétés protestantes à l'origine iconoclastes (casser l'image, l'icône absente de leurs églises, comme les musulmans) sont les plus esclaves d'images contrairement aux sociétés latines (où le symbole est l'âme, la chair et l'âme ne font qu'un) animées d'images et qui en ont compris la substance et l'esthétique.

Le protestantisme est la révolte, un christianisme qui ne s'assume pas pleinement. C'est Caïn diront les romantiques.

Tu parlais de Burton (merci, car je vais me l'acheter), on parle bien de "mal anglais" : la mélancolie me paraît bien protestante…
Bonjour à tous

J'espère que je ne suis pas hors-sujet mais je me lance quand même.

Je pense qu’on peut aller beaucoup plus loin dans la mélancolie avec le morceau que voici (attention, mon avis est tout à fait subjectif évidemment mais si vous pouviez me dire vos impressions, ce serait sympa) :

https://www.youtube.com/watch?v=vvFD7urcHZE

et dont voici le texte :

When life is but disappointment
And nothing is amusing
The one wild hunt
For loneliness
Is a life without god
Is an end without love
Soulless today
And soulless tomorrow
We struggle for the joy
Oh, we struggle for the joy
That life is haunted by
Its memories - it's meaninglessness
Yearn to be gathered, cracked and saved
A thought for a life time
A thought for a night time
But, what ends when the symbols shatter?
And, who knows what happens to hearts?
But, what ends when the symbols shatter?
And, who knows what happens to hearts?

Merci.
Jolie musique, triste effectivement.

Un ami m'a dit que je ne devais pas comparer le lien à l'image des années 60 et celui d'aujourd'hui et il a raison.

Toutefois, même les artistes soul d'aujourd'hui ne jouent pas avec l'image : nicole willis and the soul investigators, Erika Badu…

Permettez-moi de terminer avec Pascal :

Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de satisfactions qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement. C'est une lumière si éclatante [245] qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient. S'il y a quelque tristesse mêlée, et sur tout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient, et non pas de la vertu ; car ce n'est pas l'effet de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Ôtons l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nous mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre correction.

Pensées.
Death in June respire les années 80. Tu connais peut-être Galaxie 500, autre groupe mineur de cette époque où le mineur valait souvent mieux que le majeur. Si ce n'est pas le cas, les volutes de guitares pourraient te séduire.

J'ai regardé la vidéo de Mylène Farmer. Je ne lui reproche pas sa mélancolie, mais son esthétique "Sarajevo". C'est l'image qui me vient à l'esprit (ainsi que la guerre froide, à cause du mot froid peut-être) dès que je vois ce genre de visuels. La grisaille, le coté corde raide, les lignes anguleuses. Ce n'est pas une propriété nécessaire de la mélancolie.

En musique, au-delà des sentiments, je suis surtout sensible aux contrastes. Cinq secondes de stridences électriques dans le silence absolu m'impressionnent plus qu'une fanfare ou un brass-band.
Dans wild roses grow il y a le partage des voix, mais c'est dans Stagger Lee que les contrastes sont les plus forts: le piano claque brutalement ses accords tandis que les guitares sont étouffées (imparable quand on veut maintenir l'électricité dans l'air) et enfin la voix, grave, rebondit sur les accents des mots (en particulier sur les motherfucker, mais aussi dans la phrase "you're gonna be dead" - autrement dit aux moments marquants du propos). Tout ceci étant moins sensible dans ce live que dans la version originale, toujours très mise en scène et relativement proche de Mick Jagger, oui.

Je comprends ce que tu veux dire à propos de la soul, mais je n'ai pas d'avis personnel. Par exemple, je remarque (sans l'éprouver vraiment) la sensualité de la chanson "If I should die tonight". Certaines inflexions de la voix rappellent des chansons réputées lascives, mais je trouve que pour le coup, ce n'est pas un contraste, c'est un paradoxe. Mais que puis-je en penser? Peut-être que le mot "die" évoque la petite mort, inconsciemment. Sinon c'est pour moi assez impensable, ou invécu (dans le sens où l'expérience elle-même ne m'est transmise ni par la musique ni peut-être par la vie, car il existe sans doute des mélanges d'émotions qui ne s'accordent pas du tout avec notre structure - comme s'il manquait une communication entre deux branches d'un réseau). Par contre, figure toi que j'aime bien Nicole Willis. Surtout la chanson invisible man. Mais laissons-là la musique, même si c'est un plaisir d'échanger sur ce sujet, on va nous reprocher tantôt de transformer le site en forum musical!
Oui, je parlais du rôle de l'icône, de l'image, de la mise en scène derrière la voix.
Après tout, l'opéra, c'est aussi ça : de la musicalité mise en avant. C'est sûrement l'ancêtre de la chorégraphie à la Mickael Jackson (toute proportion gardée…).
Dans la Soul, je ne connais pas cette culture de l'image mise en scène… Il y a une personnalité oui qui s'exprime dans la voix ou l'habit, mais la voix suffit. Il n'y a rien derrière autre que les instruments.
Et… Même chez Amy Winehouse, par exemple, on laisse l'énergie des instruments "naturels" (cuivres etc). Elle est là, et ça suffit.

En tous les cas, certaines musiques de Farmer sont très belles. Ce qui m'inquiète est cette assimilation existentielle. Cela me terrifie, voilà. J'en ai peur. Cela me tue, littéralement, de voir toutes ces personnes pleurer, se lamenter, comme si elles vivaient avec un nœud coulant autour du cou. J'ai envie de leur dire de voir le monde différemment, j'ai envie de leur dire qu'ils sont beaux mais qu'ils vont mourir. J'ai envie de leur dire de dépasser leur beauté. Voilà…

Permettez moi de terminer sur Ferret, dans la lignée d'un Brel, il y a un grain épique dans ces paroles tristes (elles sont tristes et pas mélancoliques, selon moi, même s'il nomme la "mélancolie", il l'invite à la dépasser, c'est assez clair à l'oreille je pense) :

https://www.youtube.com/watch?v=kXAjNufvdUw&feature=PlayList&p=46EDFF0E3CCCF89E&index=0&playnext=1
Bonjour.

En littérature comme en musique, ce sont les deux arts que je consomme le plus volontiers, ce qui m’intéresse justement, c’est que l’image ne m’est pas imposée, c’est mon imagination, ma subjectivité, qui dessinent le paysage à l’aide des informations reçues par les sens. En général c’est pourquoi je préfère le livre au film, l’enregistrement en studio plutôt que le concert (live). Disons que je ne lis pas l’un comme je visionne l’autre, que je n’écoute pas celui-ci comme je regarde celui-là. Mes attentes sont différentes.

Je puis dire que je recherche la mélancolie, surtout par la musique, parce qu’il me faut un support, une adéquation au sentiment qui sourd en moi. Ce ressenti m’est imposé et peut être illustré par cette phrase : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Oui, mais ce monde-là ne me suffit pas et me rend mélancolique. C’est dire mon impiété, effectivement, et c’est Pascal qui nous donne le remède, en la foi. Oui mais, j’ai la foi en ce sens que je crois en la vie, c’est-à-dire en ce qui devrait être mais ce qui devrait être n’est pas ou peu en ce monde, de sorte que je me réfugie complaisamment, par la voie de l’art, dans la mélancolie mais, c’est encore une fois parce que je n’ai pas la foi. C’est un cercle vicieux.

Tout ce charabia est évidemment très subjectif et n'a pas valeur de vérité. Moi-même, j'en doute…
Tu recherches le bonheur profane, SergentGarcia. Le bonheur profane, c'est ce que tous les hommes poursuivent: le contentement, la satisfaction de nos passions terrestres. C'est pour cela que nous sommes impies: nous ne voulons pas décrocher, même à vent contraire. Nous préférons rallumer les cendres d'une passion déçue dans le négatif de la mélancolie plutôt que d'y renoncer pour quelque chose d'autre (l'espérance religieuse par exemple). Le mélancolique n'est pas celui qui a lâchement déserté ses passions (contrairement à l'opinion que s'en fait le vulgaire, et Gide), c'est au contraire celui qui y reste obstinément accroché, même quand il n'a aucun espoir de les voir réussir. La mélancolie, c'est la cour des miracles: je ne peux obtenir ce que je veux par moi-même, mais à force de larmoyer cela viendra peut-être.
Or, l'impiété ne se niche pas dans cette passivité, mais dans l'addiction à un désir. Tant que nos passions sont satisfaites, ou en voie de l'être, nous pouvons faire la confusion entre l'espoir (profane) et l'espérance (religieuse): Mon Dieu, donne-moi une femme aimante et fidèle, une maison agréable et spacieuse, de l'argent et du succès, sans compter la tranquillité, la paix et la liberté de faire ce que je veux. C'est profane. Mais on ne le voit pas. Ce n'est que lorsque nos passions sont déçues que la distinction s'opère vraiment entre le profane et le religieux: plutôt que de corriger ses passions, le profane insiste, jusqu'à la dépression. Le religieux abandonne parce qu'il y a plus important: la foi.
La piété, dans ce cas précis, recommande le renoncement à l'ego et à ses illusions, la correction de soi-même, en vue d'accueillir les privations, les humiliations et les contraintes sans s'y arrêter (ça n'est plus aussi important lorsqu'on a remis en cause nos passions, lorsqu'on ne s'accroche plus obstinément à leur légitimité - le discours victimaire disparaît du même coup). Selon moi, le fond reste malheureux: ce sont les pauvres, les perdants et les déçus qui ont le plus besoin de Dieu. Les autres peuvent se contenter du bonheur profane, de la joie terrestre - qui n'a rien à voir. C'est d'ailleurs au moment de mourir qu'ont lieu bien des conversions. Une autre joie pour succéder à l'ancienne, périmée.
Reste que le travail sur soi imposé par la piété est une chose pénible, car nous aimons nous laisser aller à notre pente naturelle. On comprend alors notre goût pour la musique: elle justifie par la beauté cette pente naturelle (n'est-ce pas Gorgias qui disait de la guerre de Troie qu'elle était justifiée par la beauté d'Hélène? L'esthétique s'arroge tous les droits). Pascal sent bien la difficulté. On reproche à la vertu d'être austère, d'être contre nature, de ne pas être assez séduisante. Il répond que la vertu est bonne en soi; le mal vient de nos réticences. Nous sommes d'irréductibles enfants capricieux.
Résumons maintenant: "Esclave de tes désirs, c'est parce que tu es habitué à tes chaînes que la liberté te semble douloureuse!"

Est-ce que Pascal a vraiment réussi à y croire lui-même? Je connais mal son rayonnement intérieur… En tout cas, rien d'autre que l'espérance, en roue libre, sans garantie autre que la foi, ne peut nous faire agréer à ce discours. Comme il nie la primauté de nos désirs au profit d'une joie dont on ne connait rien, ni si elle existe d'ailleurs, c'est, pour un athée, comme lâcher la proie pour l'ombre.
Bonjour Alph,

Si tu le permets, je voudrais soulever quelques points non pas en forme de désaccord – je trouve ton analyse très pertinente et je me reconnais assez dans ce que tu dis – mais disons en nuances. Je ne suis pas sûr d’être clair, on verra bien.

Je ne pense pas que nous soyons impies parce que nous désirons satisfaire nos passions terrestres mais parce que, en tant que passions, nous ne voyons pas qu’elles nous aveuglent et nous éloignent effectivement de Dieu, d’autant plus qu’elles ne sont pas satisfaites, et le sont-elles jamais ?

Dieu (postulat, pour éviter ici toute discussion sur ce point) n’a pas pourvu la terre de tout ce qui est nécessaire à l’homme et n’a pas mis dans son cœur ou son esprit ou comme on voudra l’appeler, le désir pour mieux lui signifier : voilà un fruit, tu as faim, si tu le manges, je te tourne le dos. J’avoue que cette fameuse faute initiale, il m’arrive d’en douter. Le pasteur a en cela compris ce que le curé feint toujours d’ignorer.

Je ne pense pas qu’il faille systématiquement distinguer (le bien en opposition au mal est une conception que je réprouve tout en en ayant usé et abusé, je préfère avec l’âge le yin et yang complémentaires) le profane du sacré, c’est déjà donner à ce dernier un caractère d’inaccessibilité mais c’est du même coup décourager toute bonne volonté. Admettons que le sacré soit la ligne d’horizon, le profane, ma petite vie plus ou moins tranquille et confortable avec moi au centre évidemment et qu’on me dise : tu t’ennuies, eh bien, là-bas mon garçon c’est génial mais tu n’y arriveras jamais. Est- ce que je n’ai pas le droit d’essayer, de marcher, de faire l’effort vers Dieu (véritable signification, anecdote en passant, du mot arabe djihâd et non guerre sainte comme on l’entend ici et là) ? Le sacré est aussi potentiellement (si je puis dire) en l'homme profane, pas là-bas vers l'horizon. Le profane il est vrai suppose moins d'efforts.

Là où tu as parfaitement raison, c’est sur la propension que j’ai à chercher refuge dans la mélancolie : je ne suis pas, nous dirons, satisfait et je me complais dans cet état, las d’ici (ou affectant de l’être), le regard porté vers un divin ailleurs (façon romantique). Je m’enferme dans une retraite grise, passions et soupirs sont mon quotidien, et j’attends je ne sais quel miracle venu d’ailleurs, refusant de considérer mes responsabilités.

Mais faut-il absolument que je renonce à ces chaînes pour une vie stoïque, exempte de divertissement (chair, biens matériels, arts, etc.) ? Je pense que mon pasteur (digne de ce nom bien sûr) est un bon exemple. Il s’accomplit dans l’effort vers l’autre, devant lequel s’efface son nombrilisme. Il connaît sa femme et n'oublie pas Dieu. Pour lui, croire en Dieu, sur cette terre, c’est croire en l’humain, aimer et œuvrer pour l’autre comme pour lui-même et non caresser l’espérance solitaire, unique et hypothétique que lui donne la foi.

Si j’avais le vrai désir d’en sortir, je ferais des actes de foi sans exiger de récompense, je serais actif et bon, je ferais des erreurs et aussi des miracles. Sourire n'est-il pas un merveilleux miracle que ne connaît plus le mélancolique? Je serais plus heureux d’avoir agi pour le bonheur des autres sans exiger de récompense. J’ai élevé deux enfants, le moins mal que j’ai pu. La belle affaire! Ils ne me doivent rien. Il serait trop facile de croire pour avoir. Dieu ne nous doit rien.

Voilà, j’espère n’avoir pas été trop mauvais dans ce petit exercice. En tous cas, le sujet est passionnant.

Derrière le sergent Garcia se cache l'optimisme voltairien 😀

Je plaisante, mais il y a un peu de ça. L'action !

Mais l'ascétisme peut être action, mouvement d'âme, soubresaut de conscience.

Dans mon roman, mon personnage principal décide de nier tout souvenir pour s'enfermer dans sa chambre et consumer la moindre pulsion de désirs.
Et il a cette phrase que je trouve succulente et sur laquelle je discuterais volontiers : "pour vaincre son ennui, il faut le désirer"

Je crois que c'est une étape pour aboutir à l'ataraxie. Bien sûr, après, il sort enfin de sa chambre et goûte au monde matériel : mais, après cela, il est toujours dans l'attitude qui consiste à COMPRENDRE ses désirs, à en avoir conscience ; il sent tout de suite quand il en a un. Cela lui permet de l'éviter ou de l'accepter.

L'ascèse, la retraite, me paraît saine quand elle est une étape. De même, les saveurs du désir. La raréfaction de ceux-ci en accentuent la volupté : c'est bel et bien l'épicurisme ici… Mais même Pascal nous dit qu'il est vain…

Alph, tu me conseilles quelle édition pour le Burton ? [url=https://www.amazon.fr?&linkCode=ll2&tag=bac0805-21&linkId=8652ad7ff8292fdc1bb601c792c0312e&language=fr_FR&ref_=as_li_ss_tl/Anatomie-m%C3%A9lancolie-Robert-Burton/dp/2070416453/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1253632315&sr=8-1]Celui-là[/url] ou [url=https://www.amazon.fr?&linkCode=ll2&tag=bac0805-21&linkId=8652ad7ff8292fdc1bb601c792c0312e&language=fr_FR&ref_=as_li_ss_tl/Anatomie-m%C3%A9lancolie-volumes-Robert-Burton/dp/2714308627/ref=sr_1_3?ie=UTF8&s=books&qid=1253632315&sr=8-3]Celui-ci[/url]

Jérémy, j'ai l'anatomie en poche. Je n'ai pas pu le finir. J'ai pioché au fil des pages. Pour autant, jamais je ne déconseillerais une lecture à quelqu'un. Sache juste que le gros du propos s'exprime par emprunt. Et Burton de citer, en latin, Horace, puis Virgile, etc.

SergentGarcia, tu auras compris que je n'exposais pas mon point de vue, mais une pensée externe qui parfois discute avec la mienne et le plus souvent l'ennuie - comme le conseiller qui me suivrait à la trace.
Ce conseiller me dit que ton pasteur, par exemple, tout en aimant sa femme, aime Dieu plus encore. De sorte que si sa femme le quittait (par exemple pour "un monde meilleur" - ou un mari meilleur), il ne serait pas prostré mais continuerait à accomplir ses bonnes œuvres et à révérer Dieu. C'est alors que le nombrilisme s'efface, comme tu l'as justement précisé: il est triste, mais l'univers est plus important que sa tristesse personnelle. Je le répète, c'est un mode de pensée auquel je n'adhère pas. Je trouve de la beauté dans l'ego forcené des hommes, mais c'est finalement l'effet de mon empathie.

Dans la Bible, Dieu est jaloux. Il faut l'aimer plus qu'aucun être sur Terre (ce qui n'implique pas du tout qu'on n'aime pas les gens). Job perd ses enfants, mais il continue à aimer Dieu. S'il n'avait pas cru en lui, Dieu aurait été déçu par sa créature.
Cela ne signifie donc nullement qu'on ne doive pas profiter des avantages terrestres. On peut même en profiter abondamment: après avoir perdu ses enfants, Job en a deux fois plus. Tout va pour le mieux. Mais, et ce point est d'une importance cardinale, son droit à l'abondance il le doit au lâcher-prise dont il a été capable pendant la pénurie. Il n'a rien réclamé et c'est pourquoi il a tout. Il s'est détaché des biens qu'il avait perdus, et c'est pourquoi ils lui sont rendus au centuple.
On doit comprendre par là que tant qu'on désire ardemment le bonheur terrestre, au point de maugréer contre Dieu et le sort, on ne connaitra pas la joie. Curieusement, pour obtenir ce bonheur, il faut cesser d'y être agrippé (opération mentale ardue).
Cela rejoint ce qui se passe sur un court de tennis: si tu veux la victoire alors que la balle de match est contre toi, il vaut mieux ne pas trop t'accrocher à l'idée de la victoire - cela pourrait te mettre en panique. Il faut agir pour la victoire comme si on ne voulait pas à tout prix gagner. Je m'égare peut-être un peu, car ce n'est pas la grâce qu'on invoque dans ces cas-là mais le sang-froid, cependant cela rend bien l'idée de lâcher-prise.
J'en reviens donc au jeu difficile entre le désir et le renoncement. Je crois qu'il entre une faiblesse, ou une trop grande conscience de la faiblesse dans l'ascétisme (il me semble que Jérémy l'a bien senti). Fuir la tentation pour ne pas y succomber révèle à quel point il est facile d'y céder. L'ascète est comme un convalescent: il se sait fragile alors il se met en quarantaine. La vraie force - et cela je le pense vraiment - c'est d'aimer les plaisirs sans en être absolument dépendant. Autrement dit, la différence entre la piété et l'impiété ne tient pas à l'austérité mais à la capacité de jouir de la vie (innocemment) tout en sachant que si demain tout prenait fin, on serait beau perdant, ni vindicatif, ni plaintif ni ayant-droit. L'idée de vivre dans le droit chemin nous consolerait et suffirait à notre sérénité. Et c'est pourquoi nous ne savons pas toujours à quel point un homme est croyant: il n'a pas forcément été mis à l'épreuve - et ce n'est pas plus mal ainsi.

Pour finir sur une note moins dure, qui nous enchantera tous les deux Sergent Garcia, voici ce qu'écrivait un mélancolique, Senancour, à propos de nos désirs: "Ce serait assez de la jonquille et du jasmin pour me faire dire que, tels que nous sommes, nous pourrions séjourner dans un monde meilleur."

Ce n'est pas exactement celle que je voulais, mais je ne l'ai pas retrouvée. En tout cas, elle dit la même chose, implicitement, que toi: si la nature (Dieu pour toi) a mis en nous ces désirs et nous a montré ces biens, ce n'est pas pour que l'accès nous en soit interdit.
Je glisse juste au passage, au milieu de votre discussion, une citation de mon mélancolique préféré, qui sans doute pourra alimenter un peu votre sujet :

"La mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont." (Nerval - bien sûr…)
Discutable… Pas sûr que Pichrochole ait une vue totale de la réalité…
salut

quelle est la différence entre la littérature grise et la littérature blanche? ? et a quoi sert la littérature grise!!!! :/

merci d avance
Bonjour,

Ces concepts peuvent prendre plusieurs sens :
- Dans la production scientifique, voir ce lien ici,
- l'écriture blanche est un style neutre, voir cette discussion ,
- on peut comprendre littérature grise de manière symbolique, c'est-à-dire des écrits tristes et pessimistes, par exemple la veine réaliste du XIXe siècle.