L’éloquence du ciel : caractéristiques stylistiques de Fontenelle
Les Entretiens sur la pluralité des mondes révèlent une œuvre à la croisée du classicisme et de l’esprit des Lumières, où la rigueur scientifique s’efface derrière l’élégance littéraire pour répondre à l’idéal du « plaire et instruire ».
1. Le choix du dialogue et de la forme mondaine
Fontenelle délaisse le traité aride au profit du dialogue philosophique, mettant en scène un Philosophe et une Marquise dans le cadre galant d’un parc de château. Cette structure permet :
- De dynamiser le propos : le dialogue insuffle de la vivacité et permet d’intégrer naturellement les questions du lecteur par l’intermédiaire de la Marquise.
- De mimer l’esprit des salons : l’auteur utilise une langue « souple, plaisante et accessible », typique des conversations mondaines qu’il affectionnait.
- D’écrire en français : en choisissant le français plutôt que le latin (langue habituelle des savants), Fontenelle rend la science accessible à un public cultivé mais non spécialiste, notamment aux femmes.
2. Une rhétorique de la vulgarisation : l’analogie et la métaphore
Pour éviter le jargon scientifique et les chiffres rebutants1, Fontenelle s’appuie massivement sur des figures de style qui rendent le savoir concret.
La métaphore de l’Opéra :
Dans son œuvre, Fontenelle utilise la métaphore de l’Opéra dès le premier soir pour illustrer sa conception de la science et du rôle du philosophe. Cette analogie lui permet de rendre accessible des concepts complexes de physique et de philosophie naturelle en s’appuyant sur un univers familier à son public mondain.
La Nature comme un spectacle visuel
Fontenelle compare la nature à un « grand spectacle » qui ressemble à celui de l’Opéra. Pour le spectateur ordinaire, la nature est une scène merveilleuse où les phénomènes se produisent de manière apparemment magique. L’auteur souligne que si les hommes admirent souvent la nature, c’est uniquement parce qu’ils la perçoivent comme une forme de magie dont ils ne comprennent pas les ressorts.
Les coulisses et la machinerie cachée
Le point central de la métaphore réside dans la distinction entre ce qui est visible et ce qui est caché :
- La scène : ce sont les phénomènes naturels que nous observons (le mouvement des astres, le jour, la nuit).
- Les coulisses : ce sont les lois physiques et les mécanismes réels de l’Univers. Fontenelle explique que, tout comme à l’opéra on cache les « roues et les contrepoids » qui créent les mouvements de scène, la nature dissimule parfaitement ses « cordes » et ses rouages mécaniques.
L’évolution de la science : des Anciens aux Modernes
L’auteur utilise l’exemple du vol de Phaéton (un acteur s’élevant dans les airs) pour opposer deux visions scientifiques :
- Les Anciens (Aristote, Platon) expliquaient les phénomènes par des concepts abstraits ou mystiques, comme une « vertu secrète » ou une « amitié » de l’objet pour le haut du théâtre.
- Les Modernes (Descartes) adoptent une vision mécaniste : pour eux, Phaéton monte parce qu’il est tiré par des cordes et un poids ; l’Univers est donc comparable à une montre dont il faut comprendre l’agencement des parties.
Le rôle du philosophe : « lever le rideau »
Le vrai philosophe est celui qui ne se contente pas de l’illusion du spectacle. Sa fonction est de passer derrière la scène pour « lever le rideau » et révéler la machinerie de l’Univers. Fontenelle définit ainsi la philosophie comme une démarche fondée sur deux piliers : avoir « l’esprit curieux et les yeux mauvais ». Puisque nos sens nous trompent (mauvais yeux), nous devons utiliser notre raison (curiosité) pour deviner les mécanismes que nous ne voyons pas.
L’analogie comme méthode de raisonnement
Fontenelle utilise le raisonnement par analogie comme un pilier de sa thèse sur la pluralité des mondes.
- L’analogie spatiale (Paris et Saint-Denis) : pour convaincre la Marquise que la Lune est habitée alors qu’on n’y voit personne, il utilise l’image d’un bourgeois de Paris observant Saint-Denis du haut des tours de Notre-Dame. Si Saint-Denis ressemble à Paris (maisons, clochers), il est logique d’en déduire qu’il est habité, même si la distance empêche de voir ses habitants.
- L’analogie biologique : il utilise les mœurs réelles des abeilles ou des vers à soie pour rendre crédibles ses hypothèses sur des mœurs extraterrestres en apparence extravagantes.
- Autres analogies mécaniques et familières
Pour expliquer des phénomènes complexes, l’auteur recourt à des comparaisons quotidiennes :
- La montre : l’Univers est comparé à une montre pour illustrer que son ordre admirable repose sur des mécanismes simples et des mouvements réglés par l’arrangement des parties.
- Le gros navire : pour justifier que la Terre, malgré sa masse, peut se déplacer rapidement sans que nous le sentions, il invoque l’image d’un navire de guerre chargé de canons et d’hommes qu’un simple souffle de vent fait avancer sur une eau fluide.
- La coque du ver à soie : pour expliquer pourquoi l’air suit la Terre dans sa rotation, il compare la Terre à la coque solide d’un ver à soie et l’atmosphère au « duvet léger et lâche » qui l’enveloppe, les deux tournant ensemble.
3. Le style galant et précieux
L’œuvre se distingue par une « fiction galante » où la quête du savoir est assimilée à une quête amoureuse.
- Rhétorique de la séduction : dès le début, le narrateur compare la beauté du jour à une « beauté blonde » et celle de la nuit à une « beauté brune », transformant l’astronomie en un jeu de séduction galant. Il utilise des compliments et des réparties spirituelles, comme lorsqu’il assimile la beauté de la Marquise à la splendeur de la nuit.
- Érotisation du savoir : les termes liés à la séduction (défendre, céder, honneur, secret) sont souvent détournés pour décrire l’échange intellectuel. Son écriture comporte des sous-entendus érotiques. Par exemple, le narrateur regrette avec humour que les « emportements » de la marquise n’aient « que les tourbillons pour objet ». Il va jusqu’à assimiler le désir de connaissance au désir amoureux, affirmant que « les raisonnements de mathématiques sont faits comme l’amour ». Si l’on accorde une petite faveur (ou un principe) à un amant (ou un mathématicien), il en exigera bientôt d’autres par déduction logique.
- Une stratégie qui vise à « plaire et instruire » : pour Fontenelle, le plaisir est un critère de vérité ; il soutient certaines théories (comme la pluralité des mondes) parce qu’il lui « fait plaisir de le croire ». Cette primauté du plaisir sur la rigueur purement académique est une caractéristique de son approche mondaine de la science.
4. Procédés de persuasion et effets de registres
- La prétérition : le narrateur feint souvent de ne pas vouloir parler pour mieux piquer la curiosité de son interlocutrice.
- Les interrogations oratoires pour animer le discours.
- L’antithèse et le parallélisme : Fontenelle utilise ces figures pour souligner le contraste entre la grandeur de l’Univers et la petitesse humaine, ou entre la passion et la raison.
Dans l’extrait suivant, qui trace le portrait moral de l’homme (Second soir), Fontenelle utilise une énumération de cinq groupes d’antithèses construits au moyen de parallélismes syntaxiques rigoureux :
« Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles, et des réflexions si sages ; une durée si courte, et des vues si longues, tant de science sur des choses presque inutiles, et tant d’ignorance sur les plus importantes ; tant d’ardeur pour la liberté, et tant d’inclination à la servitude ; une si forte envie d’être heureux, et une si grande incapacité de l’être ? ».
Le parallélisme est créé par la répétition des structures, l’adverbe si et le déterminant tant de qui mettent en valeur les antithèses morales : raison / déraison, grandeur / faiblesse, liberté / servitude.
- La gradation et le registre pathétique : face à l’immensité de l’infini, le style se fait parfois plus grave. Le trouble de la Marquise est rendu par des gradations (exemple : « je m’y perds, je ne sais plus où je suis, je ne suis plus rien ») qui évoquent le vertige pascalien.
- L’humour et l’ironie : le philosophe utilise souvent l’humour pour déconstruire les préjugés et les superstitions. Il se sert parfois de l’humour pour l’auto-dérision. Par exemple avec la vallée des choses perdues. Il parodie une « folie » de l’Arioste pour raconter que tout ce qui se perd sur Terre (richesses, renommée, soupirs d’amants, temps passé au jeu) finit dans un vallon sur la Lune sous forme de fioles. Il s’inquiète avec humour que sa propre fiole d’esprit soit en train de se remplir à force de philosopher.
Il utilise en particulier l’ironie pour rabattre la vanité de l’homme qui se croit au centre de l’Univers :
- Le « fou athénien » : il compare l’humanité à un fou d’Athènes qui croyait que tous les vaisseaux arrivant au port lui appartenaient. De même, les hommes croient que toute la nature est faite pour leur seul usage.
- Le système des éléphants : lorsque la Marquise s’inquiète que la Terre puisse tomber si elle tourne, il lui propose ironiquement de la faire porter par quatre éléphants, comme les Indiens, pour qu’elle puisse « dormir en assurance ».
- L’inversion du regard : il imagine que les habitants de la Lune sont aussi sots que nous et qu’ils adorent la Terre comme une divinité : « nous sommes à genoux les uns devant les autres ».
Fontenelle réussit donc une alliance entre rigueur intellectuelle et accessibilité stylistique, pour transformer la science en un spectacle « riant » et l’astronomie en une source d’émerveillement littéraire.
1 Fontenelle recourt rarement aux chiffres astronomiques. Quand il le fait pour évaluer la course quotidienne conséquente des étoiles fixes dans le système géocentrique : « plus de vingt-sept mille six cent soixante fois deux cent millions de lieues », il recourt à l’anumérisme pour dénoncer la fausseté de cette conception de l’univers.