Fontenelle entre Cyrano de Bergerac, Pascal et Voltaire
Une étude de Jean-Luc.
Les progrès scientifiques, particulièrement dans l’astronomie, ont nourri les débats philosophiques et religieux pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle et tout au long du XVIIIe. La libre‑pensée y a trouvé un terrain pour affronter le paradigme du Siècle classique.
La libre-pensée
La libre-pensée, c’est le fait de penser par soi-même, en s’appuyant sur la raison, l’observation et l’expérience, plutôt que sur la foi, la tradition ou l’autorité.
Elle prend ses racines dans la Renaissance.
Le retour à la raison et à l’Antiquité
À la sortie du Moyen‑Âge, la Renaissance marque un renouveau de la culture antique (grecque et romaine), où la raison, la curiosité et l’observation sont valorisées. Les humanistes comme Érasme ou Rabelais ont encouragé :
- La lecture des textes anciens (Platon, Cicéron…),
- Le doute face aux autorités religieuses,
- L’importance de l’individu et de sa pensée.
La découverte du monde et du cosmos
Les grandes découvertes géographiques (Colomb, Magellan) et scientifiques (Copernic, Galilée) ont bouleversé les certitudes :
- La Terre n’est plus au centre de l’Univers, désormais, c’est l’héliocentrisme qui domine.
- La Bible n’est plus la seule source de vérité.
Le conflit avec l’Église
Certains penseurs de la Renaissance ont été condamnés pour leurs idées :
- Giordano Bruno (1548–1600) — brûlé vif pour avoir défendu l’infinité de l’Univers et la pluralité des mondes.
- Galilée (1564–1642) — obligé par l’Inquisition de renier ses découvertes.
La libre-pensée va évoluer et se radicaliser avec les Lumières
| Renaissance | Lumières (XVIIIe siècle) |
Critique des abus de l’Église, mais souvent dans un cadre chrétien | Rejet des dogmes religieux, défense de la raison pure |
Humanisme : retour aux textes antiques | Rationalisme : la science et la logique comme seules vérités |
Pas encore de « libre-pensée » organisée | Associations, journaux, philosophes (Voltaire, Diderot) |
La Renaissance n’a pas inventé la libre-pensée, mais elle en a posé les fondations : elle a réveillé la curiosité, encouragé le doute, et montré que l’homme pouvait penser par lui‑même — même contre l’autorité religieuse.
Premier jalon, Cyrano de Bergerac et Les États et Empires de la Lune (1657),
Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655) a utilisé l’astronomie pour s’opposer à la doxa de son temps. Comparons le récit merveilleux des États et Empires de la Lune (1657) avec les Entretiens de Fontenelle pour mieux faire ressortir les intentions et l’originalité de la démarche chez le second.
1. Une thématique commune : la pluralité des mondes
Cyrano de Bergerac, dans son œuvre posthume, avait déjà exploré l’idée que la Lune est un monde habité pour lequel la Terre joue le rôle de lune.
- L’infini et l’héliocentrisme : comme Fontenelle, Cyrano défend l’idée que les étoiles fixes sont autant de soleils entourés de planètes que nous ne voyons pas à cause de la distance.
- Critique de l’anthropocentrisme : Cyrano dénonce l’orgueil de l’homme qui croit que la nature n’a été faite que pour lui. Il utilise l’image ironique du Soleil qui n’aurait été allumé que pour « mûrir ses nèfles et pommer ses choux ».
2. Des procédés argumentatifs similaires
Les deux auteurs utilisent des outils rhétoriques identiques pour convaincre le lecteur :
- L’inversion du regard : Cyrano utilise ce procédé pour critiquer les certitudes et les préjugés, une méthode que Fontenelle reprendra pour relativiser la place de l’homme dans l’Univers.
- L’analogie du navire : pour expliquer pourquoi nous ne sentons pas le mouvement de la Terre, Cyrano utilise l’image de celui dont le vaisseau vogue et qui croit que c’est le rivage qui chemine. Fontenelle emploiera une comparaison très proche avec son « gros navire » pour illustrer la physique de Copernic.
- La disproportion de l’homme : Cyrano, tout comme le feront Pascal et Fontenelle, souligne l’insignifiance de l’homme face à l’immensité d’un univers qu’il ne peut comprendre entièrement.
3. Divergences de genre et de méthode
C’est ici que Fontenelle se distingue nettement de son prédécesseur :
- Roman contre dialogue scientifique : l’œuvre de Cyrano est un roman fantastique ou merveilleux qui transporte physiquement son protagoniste sur la Lune à l’aide de machines. Fontenelle, en tant que futur secrétaire de l’Académie des sciences, propose un dialogue philosophique et didactique.
- Voyage réel contre voyage imaginaire : chez Fontenelle, les personnages ne quittent jamais le parc du château. Le voyage est imaginaire et immobile, fondé sur la raison et l’astronomie, ce qui le distingue des fictions fantastiques de Cyrano.
- Satire contre vulgarisation : tandis que Cyrano utilise l’espace comme un décor pour une critique sociale et libertine, Fontenelle s’inscrit dans un projet de vulgarisation scientifique rigoureuse, cherchant à rendre accessibles les théories de Copernic et Descartes sans passer par le merveilleux pur.
Cyrano de Bergerac a ouvert la voie par son audace imaginative et ses thèses libertines sur l’Univers. Fontenelle a transformé ces intuitions en un véritable outil pédagogique, substituant au merveilleux romanesque une « fiction galante » au service de la science moderne.
Deuxième jalon, Pascal et l’infini dans les Pensées (1670)
Pascal réagit différemment de Fontenelle face à la révolution astronomique du XVIIe siècle. Si tous deux prennent acte du passage d’un « monde clos » à un « univers infini », leurs réactions psychologiques et philosophiques divergent radicalement.
Dans ses Pensées, le savant Pascal porte un regard de métaphysicien :
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »
« Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent. Qu’il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’une pointe très délicate à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C’est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c’est le plus grand caractère sensible de la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.
Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? »
1. L’angoisse métaphysique chez Pascal
Pour Blaise Pascal, la découverte de l’immensité de l’Univers est une source de terreur et de vertige métaphysique.
- Le silence effrayant : Pascal exprime son effroi dans une célèbre pensée : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ».
- La disproportion de l’homme : il souligne l’insignifiance de l’être humain, « égaré dans ce recoin de l’univers ». Pour lui, l’homme est un « néant » face à l’infini, un être égaré dans un « petit cachot » (l’univers visible) sans proportion avec la réalité totale.
- La finalité religieuse : ce sentiment de néant a pour but d’humilier la vanité humaine et de pousser l’homme vers Dieu, seule réponse possible face à ce gouffre.
2. L’émerveillement rationnel chez Fontenelle
À l’inverse, Fontenelle (à travers le personnage du Philosophe) transforme ce vertige en une source de liberté et de plaisir esthétique.
- Un espace de liberté : là où Pascal se sent écrasé, le Philosophe de Fontenelle déclare : « il me semble que je respire avec plus de liberté, et que je suis dans un plus grand air ». L’infini n’est plus une prison, mais un horizon ouvert.
- La magnificence de la nature : Fontenelle voit dans la profusion des mondes et des tourbillons une marque de la splendeur du créateur. L’Univers est décrit comme un spectacle « magnifique » et « riant », digne de l’intelligence de la nature.
- La raison comme boussole : pour lui, comprendre les mécanismes de cet infini (la métaphore de l’Opéra) permet de dissiper la peur et de satisfaire la curiosité intellectuelle.
3. La Marquise : un pont entre les deux visions
Le personnage de la Marquise dans les Entretiens incarne une réaction intermédiaire qui rappelle initialement celle de Pascal.
- Le vertige féminin : face à l’immensité, elle exprime un désarroi profond : « Je m’y perds, je ne sais plus où je suis, je ne sais plus rien ». Cette gradation descendante (ou correction) reflète une angoisse de disparition proche de celle de Pascal.
- D’un vertige à l’autre : cependant, le trouble de la Marquise est moins théologique que celui de Pascal. Il est plus affectif et psychologique, lié à la difficulté d’imaginer ce que l’on ne voit pas.
- L’initiation : le rôle du Philosophe est précisément de guérir la Marquise de cette épouvante en lui montrant que la science peut rendre cet infini « familier » et « délicieux ». La raison philosophique permet d’apprivoiser ces abîmes vertigineux.
Si Pascal se sert de l’infini pour souligner la misère de l’homme sans Dieu, Fontenelle l’utilise pour célébrer la grandeur de la raison humaine capable de déchiffrer l’Univers et d’en goûter la beauté souveraine.
Troisième jalon, Micromégas de Voltaire (1752), rien que la raison
Le lien entre Fontenelle et Voltaire, particulièrement à travers le conte philosophique Micromégas (1752), est celui d’un héritage intellectuel direct, bien que teinté d’ironie. Voltaire admire profondément Fontenelle pour sa capacité à répandre une « clarté vive et nouvelle » sur les sciences.
1. Fontenelle comme modèle et précurseur
Voltaire considére Fontenelle comme un maître de la vulgarisation et un lien essentiel entre le classicisme et les Lumières.
- Fontenelle a annoncé le déisme voltairien en proposant une vision rationnelle de l’Univers où l’étude de la nature rend hommage au créateur sans tomber dans le dogme.
- Voltaire a fait son éloge dans son ouvrage Le Temps du goût (1733), le décrivant comme celui qui a su marier les beaux-arts et la rigueur scientifique.
2. La parenté thématique avec Micromégas
Les Entretiens et Micromégas présentent des similitudes.
- La pluralité des mondes : Fontenelle a popularisé l’idée que chaque étoile est un soleil entouré de planètes habitées. Voltaire reprend ce concept en faisant voyager son géant, Micromégas, de l’étoile Sirius vers d’autres planètes.
- Le décentrement et le relativisme : Fontenelle utilise la science pour « rabattre la vanité des hommes » en montrant que la Terre n’est qu’une « petite parcelle de l’univers ». C’est l’occasion pour Fontenelle de dénoncer ironiquement avant Voltaire la déraison humaine : « Vous me présentez la Terre sous des idées bien méprisables, dit la Marquise. C’est pourtant sur cette coque de ver à soie qu’il se fait de si grands travaux, de si grandes guerres, et qu’il règne de tous côtés une si grande agitation. » Ce relativisme est au cœur de Micromégas, où les humains sont des insectes invisibles aux yeux des géants célestes et surtout les sujets du royaume de la déraison : « Si l’on excepte un petit nombre d’habitants fort peu considérés (traduisons les sages, les philosophes), tout le reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux ».
3. Une caricature mordante
- Le Saturnien : dans les Entretiens, Fontenelle décrit Saturne comme une planète aux nuits de quinze ans, habitée par des gens flegmatiques. Voltaire choisit précisément un habitant de Saturne (le Secrétaire de l’Académie de Saturne) pour accompagner Micromégas dans son voyage. Ce nain de Saturne est une caricature de Fontenelle, son titre dissipe toute illusion.
- Dans le conte, ce Saturnien multiplie les métaphores et les observations curieuses, rappelant le rôle de Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences que Fontenelle a occupé pendant cinquante ans. Voltaire s’amuse de son style parfois « galant » ou « précieux ».
- Voltaire, bien qu’il partage avec Fontenelle le même combat contre l’obscurantisme et pour la défense de la raison, stigmatise la propension de Fontenelle à vouloir tout expliquer par des analogies.
Voltaire a puisé dans l’œuvre de Fontenelle la matière scientifique et philosophique de son conte, transformant la fiction galante des Entretiens en une satire philosophique pour illustrer l’insignifiance humaine face à l’infini. Voltaire demande à fuir la vaine métaphysique, pour se consacrer aux sciences de la nature. Mais, à la différence de Fontenelle, il veut éviter l’écueil de la poésie, d’un langage qui serait inadapté à la réalité. Micromégas nous propose cette profession de foi, à l’opposé de la démarche des Entretiens : « Je ne veux point qu’on me plaise (…) je veux qu’on m’instruise ».
Fontenelle, libre‑penseur prudent
La figure de Fontenelle est étroitement associée à l’émergence de la libre pensée, bien qu’il ait exercé celle-ci avec une prudence caractéristique de son époque. S’il n’attaque pas frontalement la religion, il pose les bases d’un esprit critique qui annonce directement les Lumières.
Voici comment on peut apprécier sa position de « libre penseur » :
1. Le primat de la raison sur la tradition
Fontenelle est un fervent défenseur des Modernes dans leur querelle contre les Anciens. Il refuse les connaissances héritées de l’Antiquité lorsqu’elles ne sont pas fondées sur l’expérience ou la logique. Pour lui, la science consiste à ne plus croire ce que l’on voit (les apparences trompeuses) pour essayer de deviner, par la raison, les mécanismes cachés de l’univers. Il dénonce le « merveilleux » et les superstitions, qu’il qualifie de « très ancienne maladie des hommes » empêchant une vision scientifique du monde.
2. La lutte contre les préjugés et l’obscurantisme
À travers des œuvres comme l’Histoire des oracles (1687), Fontenelle combat les idées reçues et les croyances irrationnelles liées à la tradition. Il utilise le scepticisme comme un outil contre la métaphysique et défend le relativisme. Il s’oppose aux philosophes qui placent l’homme au centre de l’univers. Dans ses écrits, il souligne que les hommes préfèrent souvent l’obscurité de la magie à la clarté des lois physiques.
3. Une stratégie de conciliation avec la foi
Bien que rationaliste, Fontenelle évite de s’opposer directement à l’Église pour ne pas subir la censure ou des accusations d’hérésie. Sa méthode repose sur plusieurs points :
- L’hommage au créateur : il soutient que découvrir l’ordre et les lois de la nature est une manière d’admirer l’intelligence de la création et de rendre hommage à Dieu.
- La prudence théologique : dans sa préface aux Entretiens, il prend soin d’affirmer que les habitants qu’il imagine sur d’autres planètes ne sont pas des hommes, évitant ainsi de contredire le dogme biblique sur la descendance d’Adam.
- La séparation des domaines : il affirme que la science et la foi ne sont pas incompatibles, la première s’occupant d’expliquer les « rouages » de la machine universelle.
4. Un précurseur du déisme
La pensée de Fontenelle, en évacuant la magie au profit d’une conception mécaniste de l’univers (comparé à une montre ou à un opéra), annonce le déisme voltairien. Son refus du dogmatisme et sa foi dans le progrès font de lui un lien essentiel entre le classicisme du XVIIe siècle et l’esprit critique du XVIIIe siècle.
Fontenelle est donc un libre penseur au sens où il libère la connaissance du poids de la tradition et des superstitions par l’usage du doute méthodique et de la raison. Il maintient toutefois un cadre déiste qui lui permet de promouvoir la révolution scientifique.