« El Desdichado » ou La Mythologie nervalienne

Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Un parcours de lecture proposé par Tina Malet.

Nerval Ce poème hermétique fait partie du recueil des Chimères, qui contient 22 sonnets. Il a donné lieu à d’innombrables exégèses et se prête à maintes lectures dont on peut chercher l’écho dans l’ensemble de l’œuvre de Nerval, voire dans les différentes versions de son manuscrit. Cette recherche serait d’autant plus légitime que le titre initial du poème était Le Destin. Le poète, qui devait mourir deux ans plus tard, y voyait-il comme un condensé de sa propre existence ? Il nous informe toutefois que les sonnets des Chimères « perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible. » L’interprétation paraît cependant envisageable si nous suivons le fil d’Ariane que Nerval, quoi qu’il en dise, a bien voulu dérouler pour nous.
Nous disposons à cet effet d’une première version publiée en 1853 et de la version définitive, manuscrite, qui date de 1854, la publication des Chimères datant de la même année. Entre la première et la deuxième version, quelques changements de ponctuation mais surtout cinq mots soulignés que l’imprimeur n’a pu rendre qu’en les mettant en italique : « étoile », « Soleil noir », « Mélancolie » et « fleur ».

Saisissons donc le fil et entrons avec Ariane dans le labyrinthe, un terme que Nerval, féru de culture antique, n’aurait pas désavoué.

« Étoile » et « Soleil noir » font partie sans conteste de l’isotopie de l’astrologie, domaine hermétique qui attira Nerval toute sa vie, hanté par l’influence des astres : « L’heure de notre naissance, le point de terre où nous paraissons, le premier geste, le nom, la chambre et toutes ses consécrations, et tous ces rites qu’on nous impose, tout cela établit une série heureuse ou fatale d’où l’avenir dépend tout entier », écrit-il dans Aurélia. Le Soleil noir, peu utilisé par les astrologues, est l’apogée1 solaire, point virtuel à l’importance toute relative mais dont l’appellation emprunte à l’oxymore une force sombre et maléfique. La symbolique généreuse et chaude du Soleil est occultée, voire niée par la couleur noire, emblème de toutes les tristesses. Il l’évoque dans Aurélia avec la phrase « Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert » et dans Voyage en Orient : « Le soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front de l’ange rêveur d’Albert Dürer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil. » Dans le poème « Le Point noir » du recueil Odelettes, il reprend cette image de « la tache noire / Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur ! » Image récurrente donc, accentuée par le terme « Mélancolie »2, polyvalent ; à l’ange mystique se greffe une étymologie concrète : en grec, « mélas » signifie noir et « choliè » la bile. Allusion au tempérament sombre du poète, cette fameuse humeur noire des médecins antiques censée déverser pessimisme et mal de vivre ?
Astrologie toujours présente avec le « luth constellé », en bois gravé de signes horoscopiques. Littré donne cette définition de « constellé », l’illustrant par une citation de Molière dans L’Amour médecin : « Moi je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans et par des anneaux constellés. » L’astronomie s’est emparée du terme constellation, un ensemble d’étoiles auxquelles on attribue des noms censés représenter leur forme, comme la Grande Ourse, le Cygne, et bien d’autres. Quant au luth, il est certes l’instrument de musique traditionnel attribué au poète3, mais au sens alchimique, lut vient du latin lutum, le limon, la terre. Les enfants du limon, de la terre, ce sont les hommes ; Orphée proclame : « Je suis le fils de la Terre et du Ciel étoilé » ; le limon représente le microcosme et l’homme à l’image de l’harmonie cosmique4.
« Le ténébreux » se prête à diverses interprétations. On peut y voir une première allusion à Pluton5, Hadès en grec, le maître des Enfers, qui reviendra au second tercet.

En même temps que ce langage ésotérique codé, Nerval aborde l’univers médiéval à travers un réseau de symboles et allégories tout aussi hermétique souligné par le titre même du poème, « El Desdichado », qui remplace le titre prévu initialement, « Le Destin ». C’est le premier des noms propres qui émaillent le texte, émanations directes de Nerval, personnalités fictives de celui qui exhorte dans Aurélia à « l’épanchement du songe dans la vie réelle. » Ce « Desdichado » provient de l’Ivanhoé (1819) de Walter Scott, roman de chevalerie qui connut un grand succès parmi les romantiques : un chevalier mystérieux, dépossédé de son fief par Jean sans Terre, paraît lors d’un tournoi : « Il n’avait sur son bouclier d’autres armoiries qu’un jeune chêne déraciné et sa devise était le mot espagnol Desdichado, c’est-à-dire Déshérité6. » On sait que Nerval se croit, à juste titre ou non, l’héritier dépossédé d’un titre de noblesse perdu, ce « prince d’Aquitaine », seigneur du Périgord, qui descendrait lui-même des chevaliers d’Othon (Lusignan) dont le blason représentait trois tours d’argent. Héritage perdu et « tour abolie », écu envolé remplacé par le luth du poète.
Ce Lusignan de légende, seigneur du Poitou puis roi de Chypre, qui apparaît au premier tercet, épousa la fée Mélusine qu’il perdit pour avoir voulu la regarder un jour interdit, le funeste samedi7, où il la vit se transformer en serpent, peut-être figurée par la « sirène » du vers 11 ; la fée reparaît d’ailleurs à la clôture du poème qui, on le voit, entrelace les correspondances au long de ses quatorze vers.
Quant à Biron, il s’agit également d’un noble du Périgord, ancêtre hypothétique, décapité pour trahison sur ordre d’Henri IV et devenu figure mythique dans le Valois, pays d’enfance de Nerval, si bien évoqué dans Sylvie.
Quoi qu’il en soit, la « fée », accompagnée de la « sainte » au dernier vers et de la « reine » au vers 10 font partie de ce Moyen Âge rêvé, où se nouent trois mythes, celui du merveilleux, du christianisme et de l’amour courtois.

Le poème oscille entre ces références médiévales et l’éclat de l’Antiquité italienne, ressuscitée lors du voyage que fit Nerval en Orient en 1843, concrétisé en 1851 par son Voyage en Orient. Au XIXe siècle l’Italie, également présente dans Octavie, nouvelle parue dans Les Filles du feu en 1854, reste le séjour obligé d’un voyageur en quête d’exotisme.
Le « Pausilippe » est un promontoire de la baie de Naples où la tradition place le tombeau de Virgile près duquel Pétrarque aurait planté un laurier. Le poète l’évoque dans Octavie où il rencontre une jeune Anglaise qui se baigne dans une « mer bleue », qui devient ici cette « mer d’Italie » mais aussi dans le poème « Myrtho »8. Étymologiquement, le terme « Pausilippe » signifie « qui fait cesser la tristesse ». On imagine, au bord de cette mer, la généreuse campagne italienne « et la treille où le pampre à la rose s’allie. » Le poète peut s’y adonner au bonheur. Nerval note sur son manuscrit « jardins du Vatican ». Naples et Rome s’allient ainsi dans une symphonie lumineuse où la « fleur » du deuxième quatrain renvoie certes à la femme aimée mais aussi et plus largement à la symbolique des plantes, du « pampre » et de la « rose », qu’il invoque ainsi dans « Myrtho » : « Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile, / Le pâle Hortensia s’unit au Myrte vert ! »

C’est ici que l’Italie actuelle, visitée par Nerval, rejoint celle de l’Antiquité gréco-latine et de ses mythes. Comment ne pas être en effet frappé par cette allusion au Vatican, lieu chrétien par excellence, associé au pampre de la vigne, et donc à Bacchus, le dieu de l’ivresse, mystique ou non ? Une statue de l’antiquité païenne se dresserait-elle dans ce jardin ? Peu importe : Nerval, dans un syncrétisme religieux qui lui est familier, s’engouffre dans l’univers mythologique.
Phébus, fils de Jupiter, est le dieu du soleil et de la lumière, habituellement représenté par une lyre, annonçant ainsi « la lyre d’Orphée » du vers 13 ; sans pouvoir l’atteindre, il poursuit Diane qui se transforme en laurier. On peut songer ici au jeune Rimbaud qui, dans son poème en prose « Aube », reprend l’image d’une déesse pourchassée. Le dieu « Amour », également fils de Jupiter, aime Psyché ; mais ils ne peuvent s’aimer que la nuit et elle le perd en voulant le voir malgré l’interdit. On retrouve ici la transgression suggérée au vers 11.
L’évocation amoureuse se précise avec « Orphée » qui retrouve Eurydice pour mieux la perdre après un acte transgressif, encore. L’amour serait-il condamné à perpétuité ? L’excipit d’Aurélia nous l’affirme : « Je compare cette série d’épreuves9 que j’ai traversées à ce qui, pour les Anciens, représentait l’idée d’une descente aux Enfers. » Les Enfers des Anciens sont ici symbolisés par le fleuve Achéron que l’âme – comme Orphée – doit traverser pour rejoindre l’Hadès, le royaume des morts, qui renvoie au « ténébreux » du vers 1 et à « la nuit du tombeau » du vers 4. Si l’amour est impossible, Nerval, nouvel Orphée, sera sauvé par la « lyre » de la poésie et son chant lyrique, où il pourra exprimer le désespoir du moi.

On constate que Nerval, en quête d’identité, s’associe au vers 9 à quatre modèles masculins, deux dieux et deux mortels légendaires, s’évadant ainsi d’une réalité trop contraignante dans des univers qui s’enchevêtrent, celui d’un Moyen Âge rêvé d’abord, celui de l’Antiquité ensuite. Mais, qu’ils soient dieux ou mortels, aucun ne trouve les joies d’un amour comblé. Et pour l’homme Gérard de Nerval, né sous une mauvaise « étoile » et sous un ciel10 néfaste, il n’est qu’une seule issue, celle de la poésie. Une poésie que l’on peut définir comme symboliste mais qui puise sa source dans une inspiration romantique, tantôt mystique, tantôt lyrique, qui fait de ce poème un chef-d’œuvre de préciosité hermétique où l’on pressent une initiation aux sombres et lumineux mystères d’Éleusis.

Un parcours de lecture proposé par Tina Malet.
Lire son blog : Des Précieuses aux Femmes des Lumières

Notes
1 Point précis de l’orbite d’une planète lorsqu’elle se trouve à sa distance maximum par rapport à son point central de gravité ou par rapport à son point d’observation. Il est à 12° Cancer, actuellement, jusqu’en 2020.
2 Melencolia, célèbre gravure de Dürer (1514), représente un ange accablé, appuyé sur son coude gauche au milieu d’un fouillis d’instruments divers, dont un creuset d’alchimiste qui œuvre dans le domaine de l’occulte.
3 Orphée en joua pour exprimer sa tristesse à la perte d’Eurydice, attirant ainsi tous les animaux charmés au sens fort par la beauté de sa complainte.
4 Jean Richer, Nerval, Expérience et création, Hachette, 1963.
5 Les astronomes ne la considèrent plus comme la neuvième planète du système solaire et l’ont déclassée au rang de planète naine, simple « objet transneptunien », c’est-à-dire gravitant au-delà de Neptune.
6 Chapitre VIII.
7 Funeste car consacré à Saturne, le Grand Pessimiste du Zodiaque.
8 « Au Pausilippe altier, de mille feux brillants » (vers 2).
9 Nerval fait ici allusion aux crises nerveuses qu’il traversa en 1841 et 1853. Son amour malheureux pour Jenny Colon n’y est pas étranger. La crise de 1853 est contemporaine de l’écriture du sonnet.
10 Dans les sens que lui prête l’astrologie, le « ciel de naissance » correspond au thème astral.

Conseils de lecture

Les Filles du feu Étude sur Les Filles du feu
Nerval, Les Filles du feu ; Les Chimères
Étude sur Les Filles du feu de Nerval

Liens Internet