Jacques Davy du Perron (1555-1618)

Anthologie de la poésie amoureuse de l’âge baroque

« Le Temple de l’Inconstance  »

Jacques Davy du Perron Je veux bâtir un temple à l’Inconstance.
Tous amoureux y viendront adorer,
Et de leurs vœux jour et nuit l’honorer,
Ayant leur cœur touché de repentance.

De plume molle en sera l’édifice,
En l’air fondé sur les ailes du vent,
L’autel de paille, où je viendrai souvent
Offrir mon cœur par un feint sacrifice.

Tout à l’entour je peindrai mainte image
D’erreur, d’oubli et d’infidélité,
De fol désir, d’espoir, de vanité,
De fiction et de penser volage.

Pour le sacrer, ma légère maîtresse
Invoquera les ondes de la mer,
Les vents, la lune, et nous fera nommer
Moi le templier1, et elle la prêtresse.

Elle séant ainsi qu’une Sibylle
Sur un trépied tout pur de vif argent2
Nous prédira ce qu’elle ira songeant
D’une pensée inconstante et mobile.

Elle écrira sur des feuilles légères
Les vers qu’alors sa fureur chantera,
Puis à son gré le vent emportera
Deçà delà ses chansons mensongères.

Elle enverra jusqu’au Ciel la fumée
Et les odeurs de mille faux serments :
La Déité qu’adorent les amants
De tels encens veut être parfumée.

Et moi gardant du saint temple la porte,
Je chasserai tous ceux-là qui n’auront
En lettre d’or engravé sur le front
Le sacré nom de léger que je porte.

De faux soupirs, de larmes infidèles
J’y nourrirai le muable Prothé [Protée],
Et le Serpent3 qui de vent allaité
Déçoit4 nos yeux de cent couleurs nouvelles.

Fille de l’air, déesse secourable,
De qui le corps est de plumes couvert,
Fais que toujours ton temple soit ouvert
A tout amant comme moi variable. 


1 Deux syllabes / sens : « gardien du temple ».
2 Mercure.
3 Le caméléon, emblème de la métamorphose et de l’inconstance.
4 « Trompe » (sens du XVIe).

Pour le commentaire…

Il est intéressant d’étudier la dimension paradoxale du poème : le poète parle de sa maîtresse avec qui il veut édifier un temple de l’inconstance, de l’infidélité ; il s’agit d’un paradoxe en ce sens que le poète prône l’amour d’un côté (avec sa maîtresse) et l’inconstance d’autre part. Rappelons que chez Du Bellay et les pétrarquistes, la notion de fidélité était obsessionnelle. L’inconstance, les apparences trompeuses, le théâtre sont des grands thèmes baroques.

Stabilité formelle, stabilité du discours vs le paradoxe

  • Sur le plan formel, l’ensemble est une ode. Les strophes (ou plutôt stances) sont courtes, closes (chaque strophe se termine par un point). On compte dix quatrains, constitués de décasyllabes. Les rimes intérieures sont masculines, les rimes extérieures féminines.
  • Dimension oxymorique (on peut faire un relevé des oxymores). Le culte de l’infidélité : est-ce une manière de déjouer le danger de l’infidélité ? Le paradoxe réside dans le fait que l’inconstance nuit évidemment à l’amour.
  • Le titre est lui-même oxymorique : « temple » suppose la durée, contrairement à l’inconstance.
  • Formule de l’ex-voto : désir formulé au futur (construction d’un temple) vs désir au présent.
  • L’heureuse légèreté : pour le poète baroque, échapper à la douleur de l’amour, c’est être inconstant.

Inquiétude liée à la déstabilisation du discours habituel : substitution de l’inconstance à l’amour

  • L’éloge de l’inconstance participe de la déstabilisation du discours classique (confer poètes pétrarquistes).
  • Rêverie sur les matières (plumes, paille) → il s’agit d’une image poétique efficace mais qui relève, évidemment, de l’infaisable. L’idée du temple en plein ciel suppose un monde renversé : tous les reflets sont faux. Il y a généralisation du doute sur la réalité du monde → inquiétude.
  • On suppose un certain vertige de la part du lecteur : tournoiement des apparences, il n’y a pas de point fixe.
  • Les aspects mouvants : la mer / les vagues / les marées / la lune.
  • On peut faire un relevé des nombreuses hyperboles et accumulations.
  • Le mot temple a des échos avec la poésie érotique de l’époque où ce mot pouvait désigner le sexe féminin (voir notamment le dernier quatrain).
  • Remarque : chez Pline l’Ancien, qui était naturaliste, le caméléon est un animal qui ne se nourrit de rien, du vent.
Conclusion

On trouve dans ce poème une inversion d’une thématique traditionnelle : l’inconstance est substituée à l’amour. L’inconstance est universelle mais est spécialisée au domaine amoureux dans le poème. On peut remarquer un paradoxe : si l’infidélité est générale, l’inconstance est annulée. L’inconstance prônée dans le texte peut relever d’un rite d’exorcisme contre l’infidélité.

En complément

  • Les poètes baroques se situent chronologiquement après la Pléiade (Renaissance) et avant Malherbe (Classicisme). Les auteurs protestants sont d’Aubigné, J. de Sponde ; les catholiques sont Desportes, Jacques Davy du Perron (qui est un protestant converti), J. Bertaut.
  • J. Davy Du Perron est un poète qui est devenu orateur.
  • Pour l’étude du mouvement baroque, cf. études de Jean Rousset, Marcel Raymond ou encore Genette (Figures I, II).

Conseils de lecture

Littérature française du XVIe siècle
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