Diplôme national du brevet 2025
Épreuve de français (série générale)
A. Texte littéraire : Simone de Beauvoir, La Force de l’âge
La narratrice, Simone, a vingt-trois ans. Elle quitte sa ville natale, Paris, et arrive seule à Marseille.
Dans toute mon existence, je n’ai connu aucun instant que je puisse qualifier de décisif ; mais certains se sont rétrospectivement chargés d’un sens si lourd qu’ils émergent de mon passé avec l’éclat des grands événements. Je me rappelle mon arrivée à Marseille comme si elle avait marqué dans mon histoire un tournant absolument neuf.
J’avais laissé ma valise à la consigne1 et je m’immobilisai en haut du grand escalier. « Marseille », me dis-je. Sous le ciel bleu, des tuiles ensoleillées, des trous d’ombre, des platanes couleur d’automne ; au loin des collines et le bleu de la mer ; une rumeur montait de la ville avec une odeur d’herbes brûlées et des gens allaient, venaient au creux des rues noires. Marseille. J’étais là, seule, les mains vides, séparée de mon passé et de tout ce que j’aimais, et je regardais la grande cité inconnue où j’allais sans secours tailler au jour le jour ma vie. Jusqu’alors, j’avais dépendu étroitement d’autrui ; on m’avait imposé des cadres et des buts ; et puis, un grand bonheur m’avait été donné. Ici, je n’existais pour personne ; quelque part, sous un de ces toits, j’aurais à faire quatorze heures de cours chaque semaine : rien d’autre n’était prévu pour moi, pas même le lit où je dormirais ; mes occupations, mes habitudes, mes plaisirs, c’était à moi de les inventer.
Je me mis à descendre l’escalier ; je m’arrêtais à chaque marche, émue par ces maisons, ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces trottoirs qui peu à peu allaient se révéler à moi et me révéler à moi-même. Sur l’avenue de la gare, à droite, à gauche, il y avait des restaurants aux terrasses abritées par de hautes verrières. Contre une des vitres, j’aperçus un écriteau : « Chambre à louer ». Ce n’était pas une chambre selon mon cœur : un lit volumineux, des chaises et une armoire ; mais je pensai que la grande table serait commode pour travailler, et la patronne me proposait un prix de pension qui me convenait. J’allai chercher ma valise, et je la déposai au Restaurant de l’Amirauté. Deux heures plus tard, j’avais rendu visite à la directrice du lycée, mon emploi du temps était fixé ; sans connaître Marseille, déjà j’y habitais. Je partis à sa découverte.
J’eus le coup de foudre. Je grimpai sur toutes ses rocailles, je rôdai dans toutes ses ruelles, je respirai le goudron et les oursins du Vieux-Port, je me mêlai aux foules de la Canebière2, je m’assis dans des allées, dans des jardins, sur des cours paisibles où la provinciale odeur des feuilles mortes étouffait celle du vent marin.
Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, 1960
Notes
1 Endroit où l’on peut déposer ses bagages.
2 Avenue célèbre dans le centre historique de Marseille.
B. Image

La Robe rose, Frédéric Bazille, 1864, Musée d’Orsay, Paris.
I. Compréhension et compétences d’interprétation (32 points)
1. Que vient faire la narratrice à Marseille ? Justifiez votre réponse par deux citations du texte. (4 points)
La narratrice s’est rendue à Marseille pour occuper son premier poste d’enseignante (en philosophie). Les deux citations qui le prouvent sont d’abord « j’aurais à faire quatorze heures de cours chaque semaine », puis « j’avais rendu visite à la directrice du lycée, mon emploi du temps était fixé ».
2. Lignes 1 à 4 : à quoi voit-on dans ce passage que la narratrice vit un moment important de sa vie ? Deux éléments de réponse justifiés par des citations du texte sont attendus. (4 points)
Ce déplacement en apparence anodin lorsqu’il a été vécu s’est, avec le recul du temps, « chargé d’un sens si lourd qu’il émerge de [s]on passé avec l’éclat des grands événements ». Le souvenir qu’elle en garde le lui fait qualifier de « tournant absolument neuf » dans son « histoire » personnelle.
3. Lignes 5 à 18 : qu’est-ce qui permet de dire qu’une vie nouvelle commence pour elle ? Trois éléments de réponse justifiés, chacun, par une citation du texte sont attendus. (6 points)
- L’arrivée à Marseille marque, pour la narratrice, une rupture brutale avec sa famille. « J’étais là, seule, […] séparée de mon passé et de tout ce que j’aimais ».
- Elle éprouve donc un sentiment d’abandon, elle se rend compte qu’elle va vivre « sans secours ».
- Finalement, elle comprend que ce dépaysement est une libération du carcan familial antérieur, elle ressent « un grand bonheur » face à cette nouvelle vie.
4. Comment l’émerveillement de la narratrice pour la ville de Marseille se manifeste-t-il ? Deux éléments de réponse sont attendus. Chacun d’eux s’appuiera sur l’identification précise et l’analyse d’un procédé d’écriture. (6 points)
La narratrice est d’abord « émue » par le panorama de la ville depuis les escaliers. Son émerveillement se traduit par une accumulation : « ces maisons, ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces trottoirs » qui marque la richesse exubérante du paysage urbain. De plus, l’emploi des adjectifs démonstratifs renforce de manière expressive et affective l’admiration éprouvée pour le site.
Puis elle tombe amoureuse de la cité phocéenne, « J’eus le coup de foudre. » Cette affection subite entraîne une agitation frénétique soulignée par une accumulation de verbes d’action au passé simple.
5. Quels traits de caractère attribuez-vous à la narratrice à la lecture de ce texte ? Trois éléments de réponse justifiés chacun par une citation sont attendus. (6 points)
Simone de Beauvoir est :
- une contemplative, lors de son arrivée, elle « s’immobilise » pour déguster le paysage, remettant à plus tard la résolution des difficultés pratiques.
- Elle est énergique. Après ce temps d’admiration, elle se décide très vite à trouver un hébergement, puis à rendre visite à la directrice du lycée. « Deux heures » après, tout est réglé.
- Elle est courageuse et ne se laisse pas abattre par l’isolement et l’inconnu.
- Elle sait se contenter de peu, et passe un compromis pour la location de sa chambre.
- Elle se montre optimiste. Bien que la chambre ne soit pas séduisante, la narratrice positive : « la grande table serait commode pour travailler ».
- Elle est gourmande. Elle consomme sans retenue les mouvements, les formes et les odeurs de la cité.
6. Image
D’après vous, ce tableau pourrait-il illustrer le texte ? Vous développerez votre réponse en vous appuyant sur trois arguments. Chacun devra être justifié en vous référant au texte et à l’image. (6 points)
Le texte et le tableau présentent des similitudes :
- Deux jeunes femmes se tiennent immobiles et contemplent,
- un paysage urbain en contrebas,
- on y retrouve certains éléments de décor semblables : « le ciel bleu, des tuiles ensoleillées, des trous d’ombre, […] au loin des collines ».
Cependant, cette illustration reste partielle. Simone est immobile seulement un court moment. Elle se tient debout, alors que la jeune femme du tableau est assise. La narratrice est émerveillée par une grande cité aux larges avenues, quand le personnage à la robe rose observe un village où l’on peut découvrir des résineux et non des platanes.
II. Grammaire et compétences linguistiques (18 points)
7. « J’étais là, seule les mains vides, séparée de mon passé et de tout ce que j’aimais » (l.9-10)
a) Quelle est la classe (ou nature) grammaticale du mot souligné ? (1 point)
Séparée est le verbe séparer au participe passé, il est un élément de la conjugaison de ce verbe à l’imparfait de la voix passive.
b) Justifiez la terminaison de ce mot. (1 point)
Le participe passé conjugué avec l’auxiliaire être s’accorde en genre et en nombre avec le sujet, ici « je » qui représente la narratrice, donc accord au féminin singulier.
8. « j’avais rendu visite à la directrice du lycée, mon emploi du temps était fixé » (l.24-25)
a) Recopiez le passage ci-dessus puis placez entre crochets les différentes propositions et précisez la classe (ou nature) grammaticale de chacune. (2 points)
[j’avais rendu visite à la directrice du lycée], [mon emploi du temps était fixé]
Il s’agit de deux propositions indépendantes.
b) Comment sont-elles reliées ? Comment qualifie-t-on ce lien ? (1 point)
Elles sont séparées par une virgule. Il s’agit d’une juxtaposition.
9. « je m’immobilisai en haut du grand escalier. » (l.5)
a) Identifiez et nommez les trois éléments qui composent le mot souligné. (1,5 point)
Le verbe immobilisai peut se décomposer en :
- son radical mobil-, qui vient du latin mobilis signifiant « mobile », « qui bouge »,
- son préfixe privatif im-, qui signifie la négation et transforme mobile en immobile, « qui ne bouge pas »,
- son suffixe verbal –isai qui transforme l’adjectif immobile en un verbe signifiant « rendre immobile »,
- sa terminaison –ai, 1re personne du singulier du passé simple.
b) Expliquez le sens de ce verbe puis trouvez un mot de la même famille. (1,5 point)
« Immobilisai » signifie donc que la narratrice s’est arrêtée brusquement. Dans ce contexte privatif, les mots de la même famille qu’immobiliser sont :
- immobile (adjectif) – qui ne bouge pas,
- immobilier (nom / adjectif) – relatif aux biens immeubles,
- immobilisation – action d’immobiliser,
- immobilisme – tendance à l’immobilité, refus du changement,
- immobilité – état de ce qui est immobile.
10. Réécrivez le passage suivant en remplaçant « je » par « nous », « nous » désignant la narratrice et une amie. (10 points)
J’étais là, seule, les mains vides, séparée de mon passé et de tout ce que j’aimais, et je regardais la grande cité inconnue où j’allais sans secours tailler au jour le jour ma vie. Jusqu’alors, j’avais dépendu étroitement d’autrui ; on m’avait imposé des cadres et des buts ». (lignes 9 à 12)
« Nous étions là, seules, les mains vides, séparées de notre passé (ou de nos passés) et de tout ce que nous aimions, et nous regardions la grande cité inconnue où nous allions sans secours tailler au jour le jour nos vies. Jusqu’alors, nous avions dépendu étroitement d’autrui ; on nous avait imposé des cadres et des buts ».
Dans toute mon existence, je n’ai connu aucun instant que je puisse qualifier de décisif ; mais certains se sont rétrospectivement chargés d’un sens si lourd qu’ils émergent de mon passé avec l’éclat des grands événements. Je me rappelle mon arrivée à Marseille comme si elle avait marqué dans mon histoire un tournant absolument neuf.