André Breton (1896-1966)
Le Revolver à cheveux blancs (1932)
Le verbe être
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas d’ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C’est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n’a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C’est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l’existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n’en parlons pas. Nous n’avons pas fini de désespérer, si nous commençons. Moi je désespère de l’abat-jour vers quatre heures, je désespère de l’éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas de cœur, la main reste toujours au désespoir hors d’haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il est mort. Je vis de ce désespoir qui m’enchante. J’aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c’est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L’air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C’est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d’un désespoir pareil ! Au feu ! Ah ! ils vont encore venir… Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable ! Dans ses grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance. C’est une corvée d’arbres qui va encore faire une forêt, c’est une corvée d’étoiles qui va encore faire un jour de moins, c’est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.
Le Revolver à cheveux blancs, Éditions des Cahiers libres, 1932.
Analyse linéaire du poème « Le verbe être » d’André Breton
Une étude de Jean-Luc.
Introduction
« Le verbe être » est un poème en prose d’André Breton, figure majeure du surréalisme, extrait du recueil Le Revolver à cheveux blancs (1932). Ce texte se distingue par sa méditation sur le désespoir, la condition humaine, et la quête de sens à travers le langage. Le poème relève de l’esthétique surréaliste par sa plongée contrôlée dans l’inconscient au moyen d’images audacieuses souvent sous forme de métaphores inventives et inhabituelles.
Le sens général : le titre suggère que le poète cherche à définir l’existence humaine. Il affirme que l’essence (au sens philosophique) de cette existence est le désespoir. Cette insatisfaction fondamentale est vécue non de manière conceptuelle (idées) mais par le biais des émotions. Breton souffre en tant qu’homme, mais a besoin de cette douleur pour exister pleinement en tant que poète. Cependant, il n’exprimera pas cette douleur de manière romantique (registre pathétique), mais surréaliste par des rapprochements surprenants. Il faut ajouter que le mot « être » est précédé par celui de « verbe » (jeu de mots entre le sens grammatical et celui de parole, en particulier connotation biblique possible, Dieu crée l’univers par son verbe, sa parole dans la Génèse)
Le poème est rythmé par un énoncé de 12 syllabes, « Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. ». Ce n’est pas un alexandrin car il n’y a pas de césure à l’hémistiche (après la 6e syllabe), mais on peut noter une certaine recherche formelle opposée à la banalité du propos.
L’ouverture sur le désespoir
Dès le début, le poète affirme : « Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. »
Breton ne prétend pas maîtriser ou comprendre totalement le désespoir, mais il en saisit les contours, les « grandes lignes ». Cette expression suggère donc l’immensité inaccessible de ce sentiment.
« Le désespoir n’a pas d’ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table… »
Ici, Breton refuse les images romantiques ou convenues du désespoir (ailes, posture mélancolique). De même le désespoir n’est pas une réalité ajoutée (mousse) ou négligeable (« petits faits », on peut relever la comparaison étonnante avec la vie secrète des graines en opposition aux connaissances rationnelles et scientifiques, « verre à boire »)
Il le définit au moyen d’images dramatisées : le bateau perdu dans la tempête de neige, les oiseaux abattus, puis effacés. Bien entendu, ces évocations connotent la mort.
C’est ensuite un retour à une réalité plus commune le « bijou de cheveux », « collier de perles ». Ces évocations méritent quelques commentaires : l’association avec le monde féminin (beauté, amour impossibles ?), le manque de sens ou l’ouverture sur un infini inquiétant (pas de fermoir), un jeu de mots par contre très instructif (« dont l’existence ne tient pas même à un fil », le fil du collier est l’image de la fragilité de la vie humaine)
Enfin, un refus ou un abandon dans la tentative de définition. « Le reste, nous n’en parlons pas. » Est-ce un échec ?
Omniprésence du désespoir : particulièrement ressenti par l’insomniaque ou le condamné à mort (registre tragique). Désespoir qui n’arrête jamais (« pas de cœur », qui garde « la main », qui court sans cesse au point d’être « hors d’haleine », les miroirs renvoient de nous des images désespérantes)
La présence du désespoir dans le quotidien
Breton poursuit en évoquant des images concrètes : une table desservie, un bateau repeint, une mouche bleue qui vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chantonnent. Ces éléments du réel, parfois banals, sont investis d’une charge poétique et existentielle.
Le poète souligne que le désespoir « nous attend partout au tournant ». Il se manifeste dans l’incomplétude, le dépérissement, la souillure des choses. Les objets les plus ordinaires deviennent des supports de réflexion sur la condition humaine et la fragilité de l’existence.
Une esthétique de la contradiction
Breton écrit :
« Je vis de ce désespoir qui m’enchante. »
Cette formule paradoxale illustre la dialectique surréaliste : le désespoir n’est pas seulement une souffrance, il est aussi une source d’enchantement, de vie. Il faut bien comprendre ce terme qui renvoie au registre merveilleux (celui des contes). Le désespoir devient une muse, il permet de voir le monde avec intensité sous des formes nouvelles, il devient une force créatrice, un point de départ pour l’exploration de soi et du monde. Breton expose sa vie routinière, « Je me lève chaque jour comme tout le monde », mais la transfigure par le regard qu’il pose sur le monde banal qui l’entoure. La formule qui clôt cette partie mérite un arrêt. « Il fait un temps de temps. » Comment la comprendre ? C’est à la fois une formule météorologique insignifiante et l’affirmation que l’existence humaine est soumise au temps qui s’enfuit (registre élégiaque, voire tragique). La banalité ouvre sur l’angoisse métaphysique.
Suivent des exclamations humoristiques, du moins des propos ordinaires ou convenus que Breton vide sciemment de leur sens pour leur donner une force nouvelle. C’est « le vent du rideau qui tend la perche » pour un désir d’évasion ?. Les propos suivants sont ceux d’une conversation ordinaire. Tout est résumé dans la formule comique « Tas de sable, espèce de tas de sable ! » qui combine l’insignifiance et la dérision. Ce qui est confirmé par « Dans ses grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance. »
La fin pointe sur la répétition douloureuse (« corvée » répétée deux fois), sur l’affaissement de la vie dans les habitudes qui dépoétisent la splendeur de l’univers (« forêt » dévastée, « étoiles » éteintes).
Conclusion
Ce poème en prose d’André Breton explore la complexité du désespoir et la puissance du langage poétique. Breton exprime la difficulté d’être, mais aussi la possibilité de sublimer cette douleur d’exister par la poésie. Le texte s’inscrit pleinement dans la démarche surréaliste, qui cherche à révéler l’invisible et à corriger l’expérience du désespoir par un émerveillement. Breton y montre la puissance insoupçonnée du langage quand il se sert d’images surprenantes pour partager une expérience intime.
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas d’ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C’est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n’a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C’est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l’existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n’en parlons pas. Nous n’avons pas fini de désespérer, si nous commençons. Moi je désespère de l’abat-jour vers quatre heures, je désespère de l’éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas de cœur, la main reste toujours au désespoir hors d’haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il est mort. Je vis de ce désespoir qui m’enchante. J’aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c’est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L’air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C’est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d’un désespoir pareil ! Au feu ! Ah ! ils vont encore venir… Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable ! Dans ses grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance. C’est une corvée d’arbres qui va encore faire une forêt, c’est une corvée d’étoiles qui va encore faire un jour de moins, c’est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.