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L’onomastique dans La Peau de chagrin de Balzac

L’onomastique dans La Peau de chagrin de Balzac.

Une étude de Jean-Luc.

Introduction

L’onomastique, c’est-à-dire la science des noms propres, peut nous aider à mieux apprécier les intentions de Balzac dans ce récit mi-fantastique, mi-réaliste.

En effet l’auteur de la Comédie humaine est réputé pour son art à baptiser ses personnages. Prenons quelques exemples parlants :

  • Vautrin : un nom animalisé, rugueux, qui suggère la force et la duplicité. C’est aussi celui qui se vautre, qui, tel un sanglier, laboure la boue.
  • Grandet : un nom qui évoque la grandeur matérielle, mais aussi l’avarice avec son suffixe en -et réducteur.
  • Gobseck qui désigne un usurier juif. Tout est dans le calembour : il est celui qui aspire tout ce qui passe à portée.

L’onomastique balzacienne est donc un véritable code narratif : ces noms peuvent nous renseigner sur le destin, la psychologie et la fonction sociale des personnages. Ils ont en quelque sorte une valeur programmatique.
Appliquons cette analyse des patronymes à La Peau de chagrin. Bien entendu, il ne s’agira que d’hypothèses plausibles.
Commençons par le personnage principal.

Raphaël de Valentin

Le prénom de Raphaël provient du grec Raphaël, issu de l’hébreu Repha’el, « Dieu guérit ». Il connote l’élévation spirituelle, l’aspiration à l’absolu, mais aussi la faiblesse humaine qui appelle une assistance, un salut. Dans le livre biblique de Tobie, l’ange Raphaël, guide le jeune Tobie, guérit la cécité du père du jeune homme et l’aide à mettre fin aux méfaits du démon Asmodée qui tourmentait sa future épouse Sarah. Avec ce prénom, Balzac inscrit donc son héros dans une tradition mystique, presque faustienne.
Le patronyme de Valentin est issu du latin valens, « vigoureux, fort, puissant ». Il évoque donc l’énergie vitale, la force. La particule « de » qui le précède le rattache à l’aristocratie. Il se trouve que cette famille noble est ruinée. Déjà se dessinent les tensions entre vitalité et destruction. Valentin renvoie aussi à la tradition chrétienne : ce prêtre romain martyrisé au IIIe siècle aurait célébré des mariages chrétiens en secret malgré l’interdiction de l’empereur Claude II. C’est pourquoi il est devenu le saint patron des amoureux. Or, le récit est en grande partie structuré par les amours passionnés de Raphaël. Le patronyme renverrait alors au romantisme.
La combinaison Raphaël + Valentin suggérerait donc un héros épris d’infini, courageux et dominateur. Le roman va nous montrer tout le contraire : un jeune homme qui renonce à son idéal pour se perdre dans la débauche et les plaisirs mondains frelatés. Il va y laisser ses forces et sa santé. Il faut en conséquence noter l’ironie de cette affectation patronymique. Balzac dénonce déjà les excès d’un romantisme dégénérescent et malsain avec ce jeune noble qui a failli.
Pour en finir avec les hommes, passons à :

Rastignac

Rastignac est un nom rude, d’origine occitane. Sa racine « rast » signifie gratter, arracher. Le personnage est mû par l’ambition. Il manifeste une énergie brute, une volonté de s’imposer. C’est un patronyme sonore qui heurte l’oreille. Il annonce la lutte sociale sans merci et l’arrivisme (ce qui sera confirmé dans Le Père Goriot) Ce nom est sec, dur comme une arme. Il traduit la volonté de « gratter » sa place dans la société parisienne sans scrupules ni illusion.

Taillefer

C’est le nom du banquier qui offre un dîner orgiaque au début du récit. Le patronyme est parlant. Nous comprenons que nous avons affaire à un personnage dur, sans nuances et de ce fait a priori antipathique. Il apparaît également dans d’autres romans de La Comédie humaine, comme Le Père Goriot, La Maison Nucingen et Les Employés, où il est présenté comme un exemple de réussite sociale par des moyens peu scrupuleux.
Passons maintenant aux femmes.
Intéressons-nous d’abord aux demi-mondaines.

Aquilina

C’est une des courtisanes les plus en vue, présente lors de la scène d’orgie au début du roman. On la croise plusieurs fois par la suite. Elle est décrite comme une courtisane prétendument vénitienne, célèbre pour sa beauté et son histoire tragique, notamment son amour pour un homme guillotiné. Ce prénom, elle se l’est attribué.
Aquilina vient du latin aquilinus, qui signifie : « semblable à l’aigle » ou « qui appartient à l’aigle ». L’aigle dans la Rome antique symbolisait la puissance et la majesté, la noblesse, la force et le courage, l’acuité visuelle et la perspicacité.
Le choix de la jeune femme marque son désir de camoufler sa véritable identité derrière un nom de scène attirant, romanesque et donc profitable à son commerce. C’est elle qui expose le dilemme de la jeunesse romantique en quête d’absolu : « Tuer les sentiments pour vivre vieux, ou mourir en acceptant le martyre des passions, voilà notre arrêt ». Pour Balzac, il s’agit d’évoquer une femme au regard perçant, une beauté forte et imposante, une créature « rapace » qui vit des hommes riches.

Euphrasie

Cette autre courtisane forme un duo inséparable avec Aquilina. Elles se mettent mutuellement en valeur dans leurs différences volontairement théâtralisées.
Le prénom, probable nom de scène aussi, vient du grec ancien « Euphrasia » (Εὐφρασία), dérivé de « eu » = bien, bon et « phrazein » = parler, s’exprimer. Il signifie donc « celle qui parle bien » ou « celle qui réjouit par ses paroles ». Elle a en effet « une voix douce et mélodieuse ». Comme Euphrasie est le patronyme d’une vierge martyre, on ne peut que relever l’ironie de l’attribution. Euphrasie est bien une femme charmante, piquante, à la gaieté forcée, qualités importantes pour les courtisanes de haut rang à l’époque.

Fœdora

Ce qui est remarquable pour cette comtesse, c’est qu’elle ne porte qu’un prénom. C’est un personnage qui domine la vie mondaine. Elle est l’inaccessible, une sorte de déesse marmoréenne. Son prénom tire sa source du latin. Il pourrait venir du substantif fœdus qui signifie « pacte ». Mais cette filiation ne semble pas pertinente. En revanche, si le prénom provient de l’adjectif fœdus, qui signifie « laid, hideux, honteux, ignoble », alors il correspond tout à fait au caractère de la mondaine cruelle dans son égoïsme intéressé. Elle est « la femme sans cœur » qui intitule la deuxième partie du récit. Elle représente la séduction trompeuse et la corruption morale de la haute société parisienne du XIXe siècle. Écoutons Raphaël nous enseigner le pouvoir du nom :

Comment expliquer la fascination d’un nom ? Fœdora me poursuivit comme une mauvaise pensée avec laquelle on cherche à transiger. Une voix me disait : Tu iras chez Fœdora. J’avais beau me débattre avec cette voix et lui crier qu’elle mentait, elle écrasait tous mes raisonnements avec ce nom : Fœdora. Mais ce nom, cette femme n’étaient-ils pas le symbole de tous mes désirs et le thème de ma vie ? Le nom réveillait les poésies artificielles du monde, faisait briller les fêtes du haut Paris et les clinquants de la vanité ; la femme m’apparaissait avec tous les problèmes de passion dont je m’étais affolé.


Pauline

À l’opposé de l’amour vénal des courtisanes ou de l’égoïsme de Fœdora, nous trouvons Pauline Gaudin, la figure de la jeune femme pure et aimante qui incarne l’amour véritable et désintéressé. Le patronyme rattache Pauline au peuple. Tant qu’elle n’a pas hérité d’une honnête fortune, la fille de la logeuse reste transparente pour Raphaël.
Intéressons-nous au prénom. Pauline vient du latin Paulus, qui signifie « petit » ou « humble ». C’est la forme féminine de Paul. Par son rattachement à saint Paul, le prénom renvoie à l’innocence et à la vertu. Il est en accord avec le caractère du personnage, qui incarne l’amour idéal et la bonté. Pauline représente une forme de salut moral, presque une figure christique par sa pureté et son dévouement.
Notons que ce prénom était apprécié au XIXe siècle. Il a notamment été porté par une sœur de Napoléon immortalisée par le sculpteur Canova. Il est aussi le titre d’un roman de Dumas.

Conclusion

Ce que nous comprenons vraiment de ces patronymes ne peut intervenir qu’après lecture du roman. L’effort d’analyse ultérieur vient confirmer la contribution de l’onomastique à l’économie de l’œuvre. Balzac soigne l’accord entre d’une part les sonorités ou le contexte culturel du nom, et d’autre part le caractère ainsi que le rôle du personnage. Le patronyme influence sans doute inconsciemment le lecteur ordinaire par son allure et ses sonorités. Mais il a une valeur programmatique pour le lecteur cultivé. Cette cohérence, qui renforce la typisation de certains personnages, a favorisé l’antonomase pour certains.

La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac