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Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre

Bac de français 2025

Baccalauréat technologique

Corrigé du commentaire

Objet d’étude : la poésie du XIXe siècle au XXIe siècle.

Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre (2012)

Il reste toujours quelque chose des amours
mortes ou perdues, un regard sur les prés,
sur une fleur qui penche vers le soir,
sur les montagnes qui émergent après

les brumes du matin, il reste toujours,
sous nos paupières, des rêves inachevés,
des souvenirs de neiges ou d’étoiles
filantes comptées dans les nuits d’août,

il reste aussi quelques fenêtres entrouvertes
sur les averses d’été qui sentent si bon
qu’on se sent proche d’un nouvel amour,

d’un amour tranquille et brûlant à la fois,
qui tremblerait à la lisière1 du temps
comme un dernier sourire, avant de s’en aller.


1 Lisière : bordure, limite, frontière.


Vous commenterez ce poème de Richard Rognet. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention :

  • à l’évocation lyrique de la nature ;
  • au va-et-vient entre le souvenir d’hier et l’attente de demain.

Proposition de corrigé du commentaire

Une élégie qui célèbre la fragilité de l’amour

Ce commentaire a été rédigé par Jean-Luc.

Introduction

Situation

Richard Rognet Le texte à étudier est tiré du recueil de Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre, publié en 2012.
C’est un poème en prose relevant du registre lyrique élégiaque.
Son intérêt principal réside dans le traitement du sujet : il célèbre la fragilité des amours humaines en utilisant une forme modernisée du sonnet2.

Problématique

Comment, dans cette contemplation de la nature, le poète exprime-t-il ses regrets et son espoir ?

Annonce du plan

Nous analyserons d’abord l’évocation lyrique de la nature, puis le va-et-vient entre le souvenir d’hier et l’attente de demain.

Développement

1. L’évocation lyrique de la nature

A) Liens étroits entre l’amour et la nature

Le terme « amour » est cité trois fois dans le poème. On peut ajouter que son importance est amplifiée par la forme pluriel multiplicatrice à la fin de la première ligne.
Ce sentiment, ou du moins les souvenirs qu’il a laissés, sont évoqués au moyen de descriptions de la nature. Les « amours mortes ou perdues » appellent une énumération ternaire de « prés », de « fleur » et de « montagnes », tous éléments de paysage. Ce rythme souligne la rémanence du souvenir qui se refuse à laisser mourir ce bonheur disparu. Plus loin, l’amour, ou du moins sa trace qui veut survivre dans la mémoire, rime avec « toujours »3, il continue d’appeler une autre énumération ternaire de « neiges », « d’étoiles filantes » et « d’averses d’été », tous éléments plutôt météorologiques et moins palpables que les précédents.

B) La célébration de la fragilité

Le choix de ces composants est orienté pour nous faire percevoir la fragilité du sentiment amoureux. La « fleur […] penche vers le soir », elle ne dresse plus sa corolle vers la chaleureuse lumière du soleil pour s’assoupir dans l’obscurité. Les brumes se dissipent, les neiges sont destinées à fondre, les étoiles filantes sont fugaces, les averses d’été s’évaporent. L’amour espéré « tremblerait » comme l’air estival surchauffé.

Transition

Toutes ces évocations s’inscrivent dans le « temps », et même à sa « lisière », cette frontière évanescente. Le présent du poète évoque des moments insaisissables entre passé aboli et futur improbable.

2. Le va-et-vient entre le souvenir d’hier et l’attente de demain

A) La plainte

Les deux quatrains évoquent « un regard » tourné vers le passé, vers les « souvenirs ». Cette introspection est liée au regret d’une perte implicite. En effet, le poème commence par « Il reste », ce qui signifie qu’une partie de ce qui a été vécu s’est effacé. L’expression est reprise au début du second quatrain et en tête du premier tercet, c’est dire son importance. Cette perte est partielle avec les « amours perdues » ou définitive lorsqu’elles sont « mortes ». Il semble aussi que, dans le second cas, le deuil soit impossible puisqu’« Il reste toujours quelque chose ». Cette expression, dans son imprécision, marque aussi la persistance d’un mal diffus. Cette absence ou cette privation entraînent la déception douloureuse des «  rêves inachevés ».

B) La rémanence de l’espoir

Le premier tercet est une transition entre passé douloureux et avenir qui permet l’espoir. En effet, « il reste aussi quelques fenêtres entrouvertes ». Le poète ne reste pas totalement enfermé, prisonnier de ses souvenirs. L’expression est quand même très mesurée par un « aussi » qui marque son aspect secondaire ainsi que par le qualificatif « entrouvertes » qui limite l’échappatoire. Le déplacement du regard vers le futur s’enracine cependant dans le souvenir des « averses d’été ». Elles permettent d’envisager « un nouvel amour ». Toutefois, cette perspective est bien atténuée par le qualificatif « proche » qui souligne la présence d’un intervalle, et surtout par l’expression « la lisière du temps » qui exprime l’éloignement spatio—temporel. Cet espoir paradoxal, « amour tranquille et brûlant à la fois » reste cependant voué à s’effacer lui aussi. Les formules euphémiques « dernier » et « s’en aller » connotent la mort. À la fin, c’est quand même le temps destructeur qui aura raison de l’espoir4.

Conclusion

Le poète cherche donc par l’écriture à immortaliser les souvenirs de moments précieux vécus au contact de la nature. Les éléments retenus sont essentiellement fugaces et fragiles. Ils demandent la contemplation pour être perçus ou rappelés. La douce mélancolie de ce voyage dans le passé réveille le désir d’aimer à nouveau, bien que cet espoir soit sans doute vaincu par avance. Mais c’est la grandeur du poète de ne pas accepter la défaite annoncée et d’assumer sa condition mortelle par le chant de l’âme. Ce texte illustre bien la tension exprimée dans le titre du recueil, Élégies pour le temps de vivre : se remémorer pour continuer d’exister.

Notes

2 Disposition en deux quatrains suivis de deux tercets, mais sans mètre régulier ni rimes : la forme traditionnelle distribue en fait un verset (petit paragraphe qui forme une division d’un poème).
3 La seule rime du poème, rime d’ailleurs très conventionnelle.
4 On ne peut que penser à Verlaine et à la fin de son « Rêve familier » : « Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a / L’inflexion des voix chères qui se sont tues. »

Voir aussi

Photo : Richard Rognet, par Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons (cc-by-sa-3.0)