Racine (1639-1699), Athalie (1691)

Une étude de Jean-Luc.

Jean Racine Ainsi qu’il était de tradition au siècle classique, les tragédies ont porté le plus souvent le nom du personnage principal. Est-ce à dire qu’Athalie joue le rôle-clé dans la pièce du même nom ? Racine lui-même a nourri quelques doutes à ce sujet et nous a révélé ses scrupules dans la préface : "J’aurais dû dans les règles l’intituler (cette tragédie) Joas. Mais la plupart du monde n’en ayant entendu parler que sous le nom d’Athalie, je n’ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre titre puisque d’ailleurs Athalie y joue un personnage si considérable et que c’est sa mort qui termine la pièce". Fausse raison sans doute. À vrai dire l’acteur principal ne pouvait être nommé car c’est bien Yahvé qui manifeste sans cesse sa présence et dirige les événements. Racine a tu le nom du dieu des Juifs. Non en raison d’un quelconque respect religieux, mais parce qu’il savait que le poète tragique travaille seulement dans l’ordre humain. L’ordre divin ne peut qu’être évoqué ; à cette seule condition peut exister l’aura tragique. Faute de pouvoir nommer l’innommable, Racine a choisi de nous montrer sa toute-puissance dans l’autre protagoniste, la reine Athalie qui tire donc toute sa signification de sa lutte contre les puissances invisibles : À la "superbe" reine du début, Racine s’est plu à nous opposer la vaincue de la fin.

Une reine orgueilleuse et sacrilège

Un certain nombre de qualificatifs reviennent sans cesse dans les propos de ses adversaires pour désigner Athalie. En effet, selon un procédé très fréquent chez Racine, le personnage n’apparaît pas au cours du premier acte ; il nous est seulement présenté par ses ennemis.

C’est une reine usurpatrice : elle a créé la rupture dans l’ordre dynastique et, pour s’approprier le pouvoir, n’a pas hésité à sacrifier la descendance de son fils Ochozias et mettre ainsi en péril la succession sacrée de David qui doit conduire au Messie ainsi que l’ont annoncé les prophètes.

Huit ans déjà passés, une impie étrangère
Du sceptre de David usurpe tous les droits,
Se baigne impunément dans le sang de nos Rois,
Des enfants de son fils détestable homicide,
Et même contre Dieu lève son bras perfide.


Vers 72-76

Reine cruelle, elle est "de Jézabel, la fille sanguinaire", elle s’est acharnée contre ses petits-enfants sans défense.

Un poignard à la main, l’implacable Athalie
Au carnage animait ses barbares soldats
Et poursuivait le cours de ses assassinats.


Vers 244-246

C’est encore une reine superbe, c’est-à-dire orgueilleuse, qui s’est élevée contre Dieu. Remarquons que l’ordre dynastique et l’ordre religieux sont les deux fondements du pouvoir monarchique dans la France du XVIIe siècle. Aussi n’est-il pas étonnant que pour rompre totalement ses liens de dépendance avec le passé, Athalie n’ait pas hésité à abjurer sa foi. Impie et idolâtre, comme sa mère Jézabel qui a persécuté les prophètes, Athalie a abandonné le service du Dieu d’Israël.

Une femme divisée

Comme dans Phèdre, au moment où nous découvrons Athalie, nous avons affaire à un personnage troublé, agité par une crise intérieure, enseveli dans "Un sombre chagrin" (vers 52).

La reine fière et volontaire a perdu son assurance depuis que, par deux fois, son esprit a été hanté par un songe

Un songe (me devrais-je inquiéter d’un songe ?)
Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge.


Vers 487-488

Ce songe horrible manifeste l’irruption d’un monde bien inquiétant : "C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit…".

Venu des profondeurs de l’inconscient, il a ébranlé les certitudes et fait sourdre l’inquiétude parce qu’Athalie ne sait pas comment l’interpréter et qu’elle y a vu une menace dirigée contre elle. Tout d’abord il a ravivé des souvenirs pénibles et imposé une vision atroce. Sa mère, la reine Jézabel fardée et parée est devenue

… un horrible mélange
D’os et de chair meurtris et traînés dans la fange.


Vers 503-504

Athalie n’a pas discerné la préfiguration de son propre destin et sa fin prochaine, mais elle a deviné confusément la main de son ennemi "le cruel dieu des Juifs". De même elle est perplexe devant l’image équivoque de l’enfant, symbole de l’innocence, qui se transforme en assassin.

À partir de ce moment Athalie veut aller à la recherche de la vérité, elle exige la clarté même si sa quête doit la mettre en péril. Elle est fascinée par l’image de son meurtrier et tombe littéralement sous le charme d’Eliacin. Curieusement cette recherche de la vérité aveugle Athalie, elle perd sa prudence coutumière.

Je commence à voir clair dans cet avis des Cieux.
Mais je veux de mon doute être débarrassée.


Vers 610-611

Nous nous apercevons aussi que la reine est à la recherche d’une légitimité. Elle qui a sacrifié ses petits-enfants à sa haine et à son goût du pouvoir désire maintenant assurer son trône ; après le désordre de l’usurpation, il faut rétablir l’ordre. Eliacin serait un dauphin possible, non seulement parce qu’il a su émouvoir le cœur de son implacable grand-mère : "… Je serais sensible à la pitié" (vers 654) s’étonne-t-elle, mais surtout parce que la politicienne a cru sentir en Joas un esprit à la hauteur du sien au moment même où il répond avec habileté et refuse le compromis qu’on lui propose jusqu’à défier son interlocutrice.

On peut affirmer que, si Athalie lutte encore, déjà en elle la vieillesse a sapé ses forces vitales. Maintenant la reine désire ardemment la paix intérieure et elle est prête à beaucoup lui sacrifier. Certes Athalie possède un royaume, mais elle nous apparaît comme une insatisfaite, une créature livrée à elle-même par Dieu : "Tu vois mon trouble et ma faiblesse" (vers 435), dit-elle à Mathan et lui révèle qu’elle aspire à "Cette paix qu’(elle) cherche et qui (la) fuit toujours" (vers 438).

Ainsi fréquente-t-elle plus assidûment les autels, celui de Baal, puis de Jéhovah. L’esprit fort cherche maintenant le secours des dieux, admettant ainsi implicitement leur existence : "Que ne peut la frayeur sur l’esprit des mortels !" (vers 526), se plaint-elle, reconnaissant ainsi le profond changement qui s’est opéré en elle.

Désormais elle oublie de punir, diffère sa vengeance, perd son temps, tergiverse. Puis soudain elle se précipite dans le piège. Alors qu’elle assiège le temple avec une armée nombreuse et bien entraînée, qu’elle attend les machines de guerre, elle s’aventure imprudemment dans le sanctuaire. Ivre d’un fol orgueil, brûlée par la cupidité, la reine est en fait venue se livrer. Elle retrouvera sa lucidité quand il est trop tard, saura alors découvrir derrière Joad le dieu qui l’a perdu, aura encore le temps de prophétiser la trahison de Joas et de maudire son petit-fils.

La pièce s’achève sur l’image de l’impure, celle qui est une vivante offense à Dieu, qui souille tout ce qu’elle touche et dont seul le meurtre rituel, le sacrifice réparateur peut laver les forfaits.

Athalie offre donc un visage contrasté. À la reine orgueilleuse qui défie le ciel succède la femme aveuglée, abandonnée à ses doutes, livrée à ses passions, devenue étrangère à elle-même. Athalie a été détruite de l’intérieur par un Dieu qui a retiré sa main de dessus sa créature, victime de

"cet esprit d’imprudence et d’erreur
De la chute des rois funeste avant-coureur"


Vers 293-294

que Joad a appelé sur elle. Athalie reste pour le spectateur une interrogation bien inquiétante puisqu’elle doit témoigner des œuvres divines. Dieu a besoin de l’humanité même pécheresse pour que s’accomplissent ses desseins. Avec Athalie, Racine nous convie à réfléchir au sentiment tragique du péché dans la condition humaine. Athalie est une image possible de la damnée ; d’abord privée de la grâce, aveuglée, puis à la dernière heure d’une lucidité prophétique, elle se perd en blasphémant, en refusant encore Celui à qui elle rend quand même témoignage. Ainsi avec Athalie est posée la question redoutable de la liberté individuelle face aux interventions divines. Elle illustre le mystère profond de l’utilisation du mal par Dieu pour produire un plus grand bien. Avec Athalie, Racine, médite sur l’économie du salut, sur le sens chrétien de l’Histoire.

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Athalie Racine, Andromaque
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