Pierre de Marbeuf (1596-1645)

À Philis

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère et l’amour est amer,
L’on s’abîme en amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Ce commentaire de texte a été rédigé par Jean-Luc.

Pierre de Marbeuf est né en 1596 à Sahurs dans l’Eure.
Élève du collège de La Flèche où il a été le condisciple de Descartes, le chevalier Pierre de Marbeuf est juriste de formation. Il exercera aussi la fonction de maître des eaux et forêts comme Jean de La Fontaine.
Son Recueil des vers est publié à Rouen en 1628. En 1633 paraissent Le Portrait de l’homme d’État et Le Miracle de l’amour. Auteur de sonnets baroques, il met en œuvre les thèmes de la nature, de la fragilité de la vie et de l’amour. Connu tardivement, il est apprécié non seulement pour ses qualités de poète, mais aussi pour ses talents satiriques.
Recherchant la perfection, il joue avec les mots et les sonorités dans un style baroque.

Commentaire du texte

Ce poème est d’aspect conventionnel : c’est un exercice de virtuosité destiné surtout à mettre en valeur l’habileté de l’artiste plus que la sincérité de ses sentiments.

1. La mise en scène de la passion

Le thème central du poème est celui de la passion amoureuse ambivalente. En effet ce sentiment procure au même moment plaisir et souffrance. Nous avons là un thème récurrent de la littérature, celui de la passion destructrice et de l’amour idéalisé que l’imaginaire occidental exploite depuis le XIIe siècle avec le roman de Tristan et Yseut. Il parcourt les chants des troubadours jusqu’à nos jours sur le refrain « il n’y a pas d’amours heureuses » comme l’a montré Denis de Rougemont dans son essai L’amour et l’occident.

La passion dont il est ici question est celle que les moralistes du grand siècle ont décrite : une souffrance, une perte de la liberté et de la paix intérieure. Marbeuf y ajoute sans doute un point de vue baroque qui annonce la conception romantique : la passion est signe d’élection, elle est dans une certaine mesure désirable, elle permet une vie aventureuse loin des platitudes ordinaires et de la mesure classique, elle débouche enfin sur une plainte poétique et savante recevable par les esprits distingués.

2. La préciosité

Les allusions aux mythes antiques

Les images des vers 9 et 10 : "La mère de l’amour eut la mer pour berceau, / Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau."
Marbeuf fait allusion à la mythologie grecque et romaine. La mère de l’amour est Vénus ou Aphrodite. Selon la légende, elle est née, nue, de l’écume de la mer. Cette naissance est représentée par exemple dans le tableau de Sandro Botticelli, œuvre de 1485. Le dieu de l’amour est Cupidon ou Éros, fils de Vénus et de Mars. Traditionnellement, la passion amoureuse qu’inocule le Dieu Cupidon est décrite sous le nom de feux, de flammes car elle embrase l’imagination et le cœur. Enfin l’opposé du feu est l’eau ou la glace, la première éteint les flammes, la seconde compense la chaleur.

L’expression hyperbolique de la passion et les métaphores filées de l’amour

C’est une composition intellectuelle complexe et originale alors que le thème est conventionnel. Marbeuf joue des parallélismes et des antithèses mis en place...
Le parallélisme va jusqu’au vers dix.
Il concerne la mer et l’amour : Marbeuf examine les ressemblances, les points de contact.
Le premier est l’amertume : sel pour la mer, déconvenue pour l’amour.
Le second est la vie tourmentée (l’orage), le troisième est le risque de naufrage.
Le quatrième se situe dans la mythologie et les liens filiaux qui existent entre la mer, la déesse de l’amour et le dieu de l’amour.
Quant aux oppositions, on les trouve à la fin du poème, elles concernent l’eau et le feu ici rattachés aux larmes pour l’eau, et à l’amour pour le feu (feu de la passion). Le lien entre la mer et les larmes est réalisé par le sel qui brûle. Ainsi au sein de l’opposition on retrouve une part du parallélisme. La boucle est bouclée.

3. Les jeux du langage qui s’adressent plus à l’intellect qu’à l’affectivité

C’est donc un jeu subtil sur les sens et les métaphores.
Le jeu de sens est sous-tendu, relayé et unifié par le jeu sur les sons, notamment par l’homophonie, voire l’homonymie et la paronomase : il y a mer, amer, amour qui se répètent et se répondent. Ajoutons que les paronymes sont renforcés parfois grâce au parallélisme de la construction et aux répétitions comme dans les deux premiers vers.
Marbeuf joue avec le langage aussi bien dans ses aspects visuels que sonores : ainsi « aimer » est visuellement proche d’« amer » et d’« amour ». « Amer » possède les mêmes phonèmes que « la mer » ou « la mère » ; « eaux » est repris en écho par « maux », « armes » est repris par « larmes » (malgré l’opposition de sens apparente : il faut faire un effort de réflexion pour admettre que les larmes puissent être des armes ; nous aurions plutôt parlé de remède ou de baume, mais sans prendre en compte l’amertume des pleurs…). Au-delà de la ressemblance des mots, Marbeuf joue sur les sens. Par exemple, la mer est amère (il est fait allusion au sel de la mer), mais les larmes sont aussi salées. Ainsi nous nous promenons par association d’idées entre des réalités très symboliques : le feu, l’eau qui renvoient à des concepts abstraits comme l’amour, la souffrance.

Nous avons là une réussite de la préciosité baroque. Marbeuf est un virtuose qui utilise toutes les ressources du langage en poussant les métaphores dans leurs derniers retranchements. La poésie jaillit des associations d’idées, des jeux graphiques et des sons pour s’unifier dans la célébration de l’amour souffrance conçu avant tout comme un objet esthétique.

Lectures suggérées

La poésie française du Moyen Âge au XXe siècle
M. Jarrety (sous la dir. de), La poésie française du Moyen Âge au XXe siècle.

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