Clément Marot (1496-1544), L’Adolescence1 clémentine

« L’Épître des jartières blanches »

Clément Marot1   De mes couleurs, ma nouvelle Alliée,
Estre ne peult vostre jambe liée,
Car couleurs n’ay, et n’en porteray mye,
Jusques à tant, que j’auray une Amye,
5   Qui me taindra le seul blanc, que je porte,
En ses couleurs de quelcque belle sorte.
Pleust or à Dieu, pour mes douleurs estaindre,
Que vous eussiez vouloir de les me taindre :
C’est qu’il vous pleust pour Amy me choisir
10 D’aussi bon cueur, que j’en ay bon desir :
Que dy je Amy ? Mais pour humble servant,
Quoy que ne soye ung tel bien desservant.
Mais quoy ? au fort, par loyaulment servir
Je tascheroye à bien le desservir.
15 Brief, pour le moins, tout le temps de ma vie
D’une autre aymer ne me prendroit envie.
Et par ainsi quand ferme je seroys,
Pour prendre noir, le blanc je laisseroys :
Car fermeté c’est le noir par droicture,
20 Pource que perdre il ne peult sa taincture.
Or porteray le blanc, ce temps pendant
Bonne fortune en amours attendant.
Si elle vient, elle sera receue
Par loyaulté dedans mon cueur conceue :
25 S’elle ne vient, de ma voulenté franche,
Je porteray tousjours livrée blanche.
C’est celle là, que j’ayme le plus fort
Pour le present : vous advisant au fort,
Si j’ayme bien les blanches ceinturettes,
30 J’ayme encor mieulx Dames, qui sont brunettes.


1 « Adolescence » est à prendre au sens latin (= jusqu’à trente ans environ).

Pour le commentaire…

Une épître est une lettre en vers adressée généralement à un destinataire familier. En l’occurrence, l’épître a pour sujet des « jartières blanches » et le destinataire est une femme dont on ne connaît pas le nom. L’épître est très pratiquée par Marot : le style est bas, celui de la conversation familière, la langue est simple. Le poème se développe comme un discours linéaire et logique. On peut relever quatre moments :

  • La situation d’ensemble : il s’agit d’une lettre de réponse. La femme a demandé au poète si elle pouvait mettre les couleurs de son prétendant sur ses jarretières (vers 1 à 6).
  • Le poète refuse : quand elle aura accepté de céder à ses avances, le poète prendra les couleurs de sa fiancée car lui n’en a pas (vers 7 à 12).
  • Le tableau courtois, dans le futur, d’un chevalier servant (vers 13 à 20).
  • L’attente de la réponse de l’acceptation de la dame (vers 21 à 30).

Axes de lecture

  • Comment Marot renouvelle avec galanterie le topos courtois de l’échange des couleurs entre le chevalier et la dame qu’il a juré de servir.
  • Ou : entre symbolique des couleurs et jeux des sonorités, l’art de Marot réussit une synthèse délicate entre raffinement et simplicité.

Le poète refuse la requête : il n’a pas de couleurs. Les jarretières sont un attribut essentiel de l’habit des dames et dont le rôle dans la vie galante est connu. Marot n’est pas noble : il s’agit peut-être d’un rappel de l’origine du poète. « Alliée » signifie fiancée et s’oppose à amie, terme qui implique un commerce charnel. L’évocation de la couleur blanche symbolise la liberté, la virginité, contrairement à la fin de l’épître où il s’agit plutôt de fidélité. Ce symbolisme des couleurs, évoqué par Rabelais au chapitre IX de Gargantua, était fort en vogue à l’époque de Marot. Le blanc signifie loyauté et foi, le bleu et le noir fermeté. Les jarretières ou les ceinturettes sont des emblèmes du lien qu’on détache pour céder au plaisir. Dans les trois premiers vers, il y a inversion : il faut lire « Votre jambe ne peut être liée de mes couleurs » → il y a un effet d’insistance qui est produit ainsi qu’un effet dynamique : le lecteur reconstitue la phrase en lisant la suite du poème. Aux vers 1-2, 3-4, 7-8, etc., on relève les rimes inclusives. On trouve aussi un jeu discret sur les sonorités comme le chiasme sonore du vers 1 : « mes couleurs… nouvelle » ou encore la chaîne phonétique suivante : « porte », « sorte », « fort », etc. On relève trois couleurs : le noir, le blanc et la couleur or, comme pour un blason. À partir du vers 11, on note la thématique courtoise avec le dévouement éternel du poète si la prétendante accepte la requête du poète, c’est-à-dire celle de prendre les couleurs de la dame puisque lui n’en a pas. La fin du poème présente un effet de pointe avec un retour à l’apostrophe. Un trait d’humour est présent dans les deux derniers vers : il y a écart avec la symbolique des couleurs.

→ Marot incarne la poésie du XVIIe siècle qui commence avec Malherbe : simplicité, pureté du classicisme. Marot est un poète de cour, protégé par François 1er et Marguerite de Navarre. Son père, Jean Marot, était déjà poète royal. Marot a été aussi un poète soupçonné d’hérésie (sympathie avec l’évangélisme). Dès 1526, il est emprisonné (délation) pour avoir mangé du lard pendant le Carême, ce qui signalait une sympathie avec le protestantisme. À partir de 1534, François 1er persécuta les protestants (« affaire des placards » ; voir lien ci-dessous) ; Marot s’enfuit en Italie et reviendra en France plus tard. En 1541, il traduit les trente premiers psaumes.

Lectures suggérées

L’Adolescence clémentine
Clément Marot, L’Adolescence clémentine.

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