1 Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !5 Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
10 Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orneCalme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur,
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
14 Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
À l'occasion de l'érection d'un monument en l'honneur de Poe à Baltimore, ving-cinq ans après la mort du poète, Sarah Sigourney Rice prend l'initiative d'un volume d'hommage en l'honneur du poète. Elle demande sa participation à l'Anglais Swinburne, qui était déjà en relation avec Mallarmé. Celui-ci en effet lui avait envoyé un exemplaire de sa traduction du "Corbeau". Swinburne rappelle donc à la dame les hommages déjà rendus à Poe par les poètes français dont "l'incomparable hommage rendu à Poe par Baudelaire", et ajoute que "cet hommage avait été complété par une soigneuse et délicate version de ses poèmes, avec des illustrations pleines de force subtile [...] due à la loyale et affectueuse coopération d'un des plus remarquables jeunes poètes et d'un des plus puissants peintres de France : Mallarmé et Manet". Ce fut donc par cette voie anglaise que Mallarmé fut convié à collaborer à ce recueil américain. Mais le poème ne fut écrit qu'après l'érection du monument (16 novembre 1875). Le 4 avril 1876, Mallarmé acceptait l'offre d'envoyer "pour l'époque que vous voudrez bien me fixer quelques vers écrits, Madame, en votre honneur : je veux dire commémoratifs de la grande cérémonie de l'automne dernier". Mais en fin de compte, dans "A memorial volume", seul le sonnet de Mallarmé figure comme contribution française (ni Baudelaire, ni Manet n'y furent conviés). La première édition du Tombeau d'Edgar Poe eut donc lieu à Baltimore en 1877.
Mallarmé, professeur d'anglais, a donc rédigé un hommage à l’un de ses maîtres : il considérait Poe et Baudelaire comme ses initiateurs. Le terme de tombeau a ici le double sens de monument funéraire et d'éloge comme on peut le trouver dans la musique "le tombeau de François Couperin" par exemple. Ce sonnet est tout autant un hommage à Poe que l'expression d'un idéal poétique mallarméen.
Quel est le sens général du poème pour permettre d'apprécier cette poésie travaillée et habituellement considérée comme hermétique, (disons plutôt que cette poésie est le lieu d'une extrême condensation de la pensée et du langage) ?
Pour comprendre ce sonnet, il faut revenir au contexte. L'Amérique a voulu célébrer son poète en lui dressant un bloc de basalte non sculpté. Mallarmé supplée ce manque de bas-relief et d'épitaphe. Il en attribue l'origine à l'incompréhension dont Poe fut victime. On peut raisonnablement penser que Mallarmé associe sa propre situation à celle du poète américain. Nous nous retrouvons donc dans l'exploitation d'un thème bien connu au XIXe siècle, celui du poète incompris par ses contemporains. Cependant, ici, le rendu est très original dans la préciosité, les jeux sur les mots, la syntaxe inhabituelle qu'il développe et qui constitue la manière propre de Mallarmé.
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