Musset, Lorenzaccio

Acte III, scène 3

Alfred de MussetDialogue entre Lorenzo et Philippe

Lorenzo — Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger d’en faire. Je connais la vie, et c’est une vilaine cuisine, sois-en persuadé. Ne mets pas la main là-dedans, si tu respectes quelque chose.

Philippe — Arrête ! ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves ; je crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté.

Lorenzo — Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio ? et les enfants ne me jettent pas de la boue ? Les lits des filles sont encore chauds de ma sueur, et les pères ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux et leurs balais pour m’assommer ? Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où j’y suis entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux comme une bûche pourrie ? L’air que vous respirez, Philippe, je le respire ; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le sable fin des promenades ; pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat ; que dis-je ? ô Philippe ! les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m’arrête au seuil de leurs portes ; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus vil que le baiser de Judas, tandis que moi, pinçant le menton de la petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou cinq méchantes pièces d’or.

Philippe — Que le tentateur ne méprise pas le faible ; pourquoi tenter lorsque l’on doute ?

Lorenzo — Suis-je un Satan ? Lumière du ciel ! je m’en souviens encore ; j’aurais pleuré avec la première fille que j’ai séduite, si elle ne s’était mise à rire. Quand j’ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice, comme un enfant de dix ans dans l’armure d’un géant de la Fable. Je croyais que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls le portaient au front. J’avais commencé à dire tout haut que mes vingt années de vertu étaient un masque étouffant ; ô Philippe ! j’entrai alors dans la vie ; et je vis qu’à mon approche tout le monde en faisait autant que moi ; tous les masques tombaient devant mon regard ; l’humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité. J’ai vu les hommes tels qu’ils sont, et je me suis dit : Pour qui est-ce donc que je travaille ?
Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me demandais : Quand j’aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il ? J’ai vu les républicains dans leurs cabinets ; je suis entré dans les boutiques ; j’ai écouté et j’ai guetté. J’ai recueilli les discours des gens du peuple, j’ai vu l’effet que produisait sur eux la tyrannie ; j’ai bu dans les banquets patriotiques le vin qui engendre la métaphore et la prosopopée ; j’ai avalé entre deux baisers les larmes les plus vertueuses ; j’attendais toujours que l’humanité me laissât voir sur sa face quelque chose d’honnête. J’observais comme un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces.

Philippe — Si tu n’as vu que le mal, je te plains ; mais je ne puis te croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien ; comme l’ombre existe, mais non sans la lumière.

Lorenzo — Tu ne veux voir en moi qu’un mépriseur d’hommes ; c’est me faire injure. Je sais parfaitement qu’il y en a de bons ; mais à quoi servent-ils ? que font-ils ? comment agissent-ils ? Qu’importe que la conscience soit vivante, si le bras est mort ? Il y a de certains côtés par où tout devient bon : un chien est un ami fidèle ; on peut trouver en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu’il se roule sur les cadavres, et que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la charogne à une lieue. Tout ce que j’ai à voir, moi, c’est que je suis perdu, et que les hommes n’en profiteront pas plus qu’ils ne me comprendront.


Alfred de Musset, Lorenzaccio, acte III, scène 3 (extrait).

→ Lire toute la scène 3.

Quelques éléments pour le commentaire de l’extrait…

Cette scène fameuse occupe une place centrale dans la pièce (acmé). L’entrée de Lorenzo succède à l’arrestation de Pierre et Thomas Strozzi. Par un coup de théâtre qui précède cet extrait, Lorenzo vient de dévoiler ses projets devant Philippe Strozzi, chef du parti républicain (« Je suis en effet précieux pour vous, car je tuerai Alexandre. »). Au moment où il révèle son intention de meurtre, Lorenzo se rappelle son passé et analyse ses motivations…

Une scène de confession

Cette scène est un temps d’arrêt sur le plan dramatique : l’action est en suspens.a

Le soliloque1 de Lorenzo

  • Alors que les répliques de Lorenzo sont longues (il s’agit de tirades2), les répliques de Philippe sont courtes : Philippe ne semble servir qu’à relancer le monologue intérieur de Lorenzo. Il pousse Lorenzo à se dévoiler davantage.
  • La question « Suis-je un Satan ? » est plus une interrogation oratoire qu’une réponse à Philippe.

La confession de Lorenzo

  • Elle révèle sa vraie nature. On remarque l’opposition des temps du passé et du présent :
    • Lorenzo évoque sa jeunesse, il exprime sa désillusion : « je marchais », « je croyais », « j’avais commencé », « j’entrai », « je vis », « j’ai vu » / « je me suis dit », etc.
    • Lorenzo revient à la réalité (dernière réplique).
  • Le lyrisme s’oppose au prosaïsme :
    • On observe les nombreuses occurrences des pronoms de la première personne, les images et les comparaisons (« comme un enfant de dix ans […] », « l’humanité souleva sa robe, et me montra […] sa monstrueuse nudité », « comme à un adepte digne d’elle », « j’ai avalé […] les larmes les plus vertueuses », etc. ).
    • Champs lexicaux de la violence, de la haine, de la pourriture : « m’assommer », « bûche pourrie », « rage », « cadavres », « charogne », etc.
  • Le registre pathétique : on remarque une ponctuation expressive (interrogations, points d’exclamation (point pathétique)), champ lexical de la religion.

a Selon J.-M. Thomasseau, dans Alfred de Musset, Lorenzaccio, cette scène est le « centre de gravité du drame » : « Avant [le] croisement essentiel entre l’intrigue Lorenzo et l’intrigue Strozzi, les éléments de chaque piège se mettent en place ; après, tout se précipite et bascule vers [la fin du drame]. »
1 On parle de soliloque (mot composé du latin solus, « seul » et loqui, « parler ») lorsqu’un personnage se parle à lui-même.
2 Au théâtre, une tirade désigne une longue suite de phrases (ou de vers) qu’un personnage énonce sans interruption.

La prise de conscience de Lorenzo

Le désenchantement de Lorenzo

  • Lorenzo prend conscience que son acte est inutile (dernière phrase de l’extrait). Le pessimisme de Lorenzo s’oppose à l’optimisme de Philippe (« je crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté », « si tu n’as vu que le mal, […]  je ne puis te croire », « pas sans le bien »). Philippe, idéaliste, croit au bien et au mal.
  • Lorenzo porte un regard sombre sur l’humanité : l’humanité est vénale, corrompue et vile. Lorenzo est misanthrope.
  • Ses modèles sont Satan3, Brutus (l’un des assassins de Jules César).

Lorenzo se dévoile

  • Lorenzo, un héros romantique : cette scène révèle le chaos intérieur qui règne dans la conscience de Lorenzo ; voir le mot « fantôme ». La conscience de Lorenzo est divisée3 : il regrette les années de vertu et de pureté, mais son double3 ténébreux le porte vers la débauche, le vice, la corruption.

3 Il est peut-être utile de rappeler que le terme diable, également appelé Satan (cf. 5e réplique — le mot est mis en valeur par l’antithèse « Satan » / « Lumière du ciel ! »), vient du latin diabolus (grec : diabolos), c’est-à-dire « ce qui sépare, ce qui désunit, ce qui inspire la haine ». Lire aussi les notes 6 et 8 de cette page.

Lectures suggérées

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A. Ubersfeld, Le drame romantique, Belin.

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