Laclos, Les Liaisons dangereuses

Lettres 10 et 63 (extraits)

Choderlos de Laclos (1741-1803)

Les Liaisons dangereuses (1782), lettre 10 (extrait)

De la marquise de Merteuil au vicomte de Valmont au château de…

12 août 17**.

Me boudez-vous, vicomte ? ou bien êtes-vous mort ? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente ? Cette femme, qui vous a rendu les illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave ; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes, et donnant tout au hasard, ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l’amour est, comme la médecine, seulement l’art d’aider à la nature ? Vous voyez que je vous bats avec vos armes : mais je n’en prendrai pas d’orgueil ; car c’est bien battre un homme à terre. Il faut qu’elle se donne, me dites-vous : eh ! sans doute, il le faut ; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais, pour qu’elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l’amour ! Je dis l’amour ; car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir ; ce serait vous cacher votre mal.

Plusieurs remarques :

  • La marquise de Merteuil utilise les mots de Valmont pour lui démontrer qu’il est passé du côté des sentimentaux. Ses armes sont les mots, les formules qu’il a utilisées dans ses précédentes lettres.
  • Succesion de mentions, souvent ironiques.
  • Lexique de l’amour d’une part (passivité et déraisonnable) et de la stratégie d’autre part.
  • → Le discours est marqué par les valeurs du sentimentalisme. On note un syllogisme : les amoureux sont timides et esclaves ; vous êtes timide et esclave ; vous êtes amoureux.

Choderlos de Laclos (1741-1803)

Les Liaisons dangereuses (1782), lettre 63 (extrait)

De la marquise de Merteuil au vicomte de Valmont

LaclosJ’allai le soir même chez Madame de Volanges, et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu’il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au point qu’elle me répondit d’abord qu’à coup sûr je me trompais ; que sa fille était un enfant, etc., etc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j’en savais ; mais je citai des regards, des propos, dont ma vertu et mon amitié s’alarmaient. Je parlai enfin presque aussi bien qu’aurait pu faire une dévote ; et, pour frapper le coup décisif, j’allai jusqu’à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une lettre. Cela me rappelle, ajoutai-je, qu’un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel j’en vis beaucoup, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance fréquente, demandai-je ? Ici la figure de Madame de Volanges changea, et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle, en me serrant la main, je m’en éclaircirai.
Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai pourtant bientôt après, pour demander à sa mère de ne pas me compromettre vis-à-vis d’elle ; ce qu’elle me promit d’autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux que cette enfant prît assez de confiance en moi pour m’ouvrir son cœur, et me mettre à portée de lui donner mes sages conseils. Ce qui m’assure qu’elle tiendra sa promesse, est que je ne doute pas qu’elle ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée à garder mon ton d’amitié avec la fille, sans paraître fausse aux yeux de la mère ; ce que je voulais éviter.

L’ironie et le discours rapporté

Madame de Merteuil rapporte une conversation qu’elle a eue avec Madame de Volanges. On trouve dans cet extrait :

  • du discours direct (« Cela me rappelle » → « demandai-je ? »),
  • du discours indirect (« je lui fis confidence » → « liaison dangereuse », « elle me répondit » → « etc., etc. », « j’allai jusqu’à dire que » → « une lettre », « pour demander à sa mère » → « mes sages conseils »),
  • et du discours narrativisé (« je citai des regards, des propos »).

Les mots en italique servent à rappeler les expressions employées (ce sont des échantillons du discours), ils sont un signal de connivence : Valmont est son complice.

Plusieurs séquences ironiques : « confidence », la marquise de Merteuil souligne un lieu commun (aveuglement maternel : « sa fille était un enfant »), « cette enfant », « dont ma vertu et mon amitié s’alarmaient » / « mes sages conseils » (la marquise de Merteuil emprunte le discours de la dévote).

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Les Liaisons dangereuses
Laclos, Les Liaisons dangereuses.

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