amais auprès des fousa ne te mets à portée.
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
Il n'est enseignement pareil
À celui-là de fuir une tête éventée1.
5 On en voit souvent dans les cours.
Le Prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
Quelque trait2 aux fripons, aux sots, aux ridicules.
Un Fola allait criant3 par tous les carrefours
Qu'il vendait la sagesse, et les mortels crédules
10 De courir à l'achat ; chacun fut diligent4.
On essuyait force grimaces ;
Puis on avait pour son argent,
Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses5.
La plupart s'en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
15 C'étaient les plus moqués ; le mieux était de rire,
Ou de s'en aller, sans rien dire,
Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens à la chose,
On se fût fait siffler ainsi qu'un ignorant.
20 La raison est-elle garant
De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
25 Qui, sans hésiter davantage,
Lui dit : « Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
Entre eux et les gens fous mettront pour l'ordinaire
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
30 De quelque semblable caresse.
Vous n'êtes point trompé : ce fou vend la sagesse. »
Jean de La Fontaine, Fables, IX, 8.
Notes
a Fou, fol : nom et adjectif issu du latin classique follis, « soufflet pour le feu » et « sac, ballon plein d'air ». Fol est considéré comme vieilli à partir du XVIIe siècle. « Autrefois le substantif masculin, dans fou du roi [...] désignait un bouffon attaché à la personne d'un haut personnage dont il parodiait le comportement et celui de son entourage. » (Dictionnaire historique de la langue française)
Sur « fou du roi » : « Le fou du roi avait pour vocation de distraire le souverain par ses plaisanteries, ses facéties, ses boutades parfois audacieuses, ou ses acrobaties. Il vivait à la Cour, où il occupait une place à part et faisait souvent l'objet du mépris des courtisans. Cependant, il était appelé à jouer parfois un rôle subversif, voire politique, dans la mesure où son statut lui procurait, sous couvert de la folie et du badinage, une entière liberté de parole. Il était ainsi la seule personne dans l'entourage immédiat du souverain à pouvoir affirmer des vérités dérangeantes sur le mode humoristique et à faire montre d'une certaine impertinence sans courir le risque d'être puni. » (Encyclopédie Encarta)
Voir aussi Littérature, textes et documents, Moyen Âge - XVIe siècle : « [...] Il ne faut pas oublier le rôle singulier des « Fous » du roi, autorisés à dire n'importe quoi, et considérés souvent comme détenteurs de la véritable sagesse. [...] » (page 157).
Voir aussi cette page.
1 Écervelée, étourdie.
2 Attaque satirique.
3 Aller, et le participe présent. Ne cesser de, et l'infinitif. (G. Cayrou, Dictionnaire du français classique)
4 Qui met toute l'application nécessaire. Empressé, zélé.
5 Longueur de deux bras étendus.
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La Fontaine, Fables, Le Livre de Poche, 2002.
Jean de La Fontaine, Fables, textes choisis et dossier, « folioplus classiques », Gallimard, 2005.
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