La Bruyère (1645-1696), Les Caractères

V-12 (1690), « De la société et de la conversation »

Théodecte

La Bruyère« J’entends Théodecte de l’antichambre ; il grossit sa voix à mesure qu’il s’approche. Le voilà entré : il rit, il crie, il éclate1 ; on bouche ses oreilles, c’est un tonnerre. Il n’est pas moins redoutable par les choses qu’il dit que par le ton dont il parle. Il ne s’apaise et ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d’égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu’il ait eu l’intention de le lui donner ; il n’est pas encore assis qu’il a, à son insu, désobligé toute l’assemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place ; les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n’a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés ; il abuse de la folle déférence que l’on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème qui donne le repas ? Il rappelle à soi toute l’autorité de la table, et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu’à la lui disputer. Le vin et les viandes n’ajoutent rien à son caractère. Si l’on joue, il gagne au jeu ; il veut railler2 celui qui perd, et3 il l’offense ; les rieurs sont pour lui ; il n’y a sorte de fatuités4 qu’on ne lui passe. Je cède enfin et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte, et ceux qui le souffrent5. »


1 Il éclate : il parle à très haute voix.
2 Railler : contrairement au français moderne, railler est l’action de plaisanter mais dans un sens positif au XVIIe siècle.
3 Et : ici, « mais ».
4 Fatuité : sottise satisfaite d’elle-même.
5 Hyperbate : reprise de la phrase, le lecteur s’inclut dans cette hyperbate.

Pour le commentaire composé…

Les portraits de La Bruyère sont souvent des devinettes : il s’agit de se demander quel est le type visé, quel est le vice dénoncé. En l’occurrence, le portrait est sans doute celui d’un personnage riche, puissant (« folle déférence »).
Dans Les Caractères, le je agent est très rare, contrairement aux « j’entends » et « je disparais » de notre texte. On a ainsi l’impression que le narrateur perd son calme.
La Bruyère est connu pour être un personnage effacé, pas forcément à l’aise en société : y aurait-il une jalousie à l’égard de Théodecte ?
En général, les noms propres sont marqués par les italiques : le repérage des extraits est ainsi facilité. Ils sont empruntés aux auteurs antiques et n’éclairent généralement pas le sens des textes.

Sur Les Caractères :

  • Publication à partir de 1688, c’est-à-dire après les deux grandes œuvres moralistes que sont les Maximes (1665) de La Rochefoucauld et les Pensées (publication posthume en 1670) de Pascal. La Bruyère, dans Les Caractères, invente une forme plus souple : la remarque.
  • Dans la préface, La Bruyère prétend avoir pour visée l’instruction, c’est-à-dire la formation morale des contemporains, au moyen de la satire afin de corriger les mœurs par le rire (comme Molière, somme toute).
  • Pour Barthes, La Bruyère est un « styliste » en ce qui concerne sa virtuosité dans le langage.
  • Remarque : La Bruyère était catholique, conservateur et royaliste.

Au sujet de notre texte :

  • « Antichambre » signale que la scène se passe dans un grand appartement. Le premier pronom « on » : s’agit-il des invités ou bien la séquence « on bouche ses oreilles » signifie-t-elle : « on boucherait presque ses oreilles » ? En tout cas, il s’agit d’une hyperbole.
  • Il est fait mention du tonnerre (premières lignes), lequel annonce les flèches de Théodecte qu’il lance à son entourage.
  • On observe de nombreux verbes d’action.
  • Il y a quelque chose d’énigmatique dans le texte : le personnage est décrit comme quelqu’un de maladroit dans ses effets et pourtant il attire une « folle déférence » ; pourquoi ?
  • L’interrogative « Est-ce Euthydème qui donne le repas ? » donne l’impression que c’est Théodecte qui est le maître de maison.
  • Dans « le vin et les viandes », « les viandes » désignent les mets, les plats, la nourriture (sens du XVIIe siècle). Bref, lorsqu’il a beaucoup bu, Théodecte est aussi joyeux que sans le vin et les viandes.
  • Dans « je cède enfin », il est signalé que le narrateur semble furieux : le moraliste, pourtant raisonné, laisse apparaître sa passion qu’est la colère.
  • En conclusion, le texte est une satire de Théodecte, de ceux qui l’entourent, et aussi une satire de la société : toute la société aime le type de personne représenté ici par Théodecte. La Bruyère fait preuve d’une certaine abondance dans la brièveté de son texte.

Pour le plan :

  • Aspect sonore du personnage, mise en place du comique.
  • Définition de l’honnête homme, mais en « négatif » : la fatuité et la malséance sont les deux cibles visées par La Bruyère. Cette définition se fait donc dans la description du contraire de ce qu’est un honnête homme.
  • Dramatisation du récit : le narrateur finit par partir, son action met fin au texte. La description est donc interrompue par le récit.

Sur La Bruyère :

Après des études de droit, La Bruyère, grâce à la protection de Bossuet, devient précepteur chez les Condé. La Bruyère est élu à l’Académie française en 1693, soutenu par la parti des Anciens (Boileau) mais non pas par les modernes (Corneille, Fontenelle). La Bruyère est un penseur chrétien, un royaliste modéré. Il est par ailleurs héritier des théoriciens de l’honnêteté (Castiglione, Faret). Enfin, il a beaucoup réagi contre la classe des parvenus.

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