Chateaubriand (1768-1848)

Mémoires d’outre-tombe, tome I, deuxième chapitre

ChateaubriandLa maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur1. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.


1 Deux alexandrins.

Pour le commentaire…

On note tout d’abord la symbiose « Fusion, union de plusieurs choses ; association étroite et harmonieuse entre des personnes ou des groupes de personnes. » (TLFi) romantique personnages / lieux. Ce texte est empreint d’une certaine musicalité et d’un sens certain de la période. Le dédoublement des adjectifs donne de l’ampleur aux propos tenus par le narrateur. Les assonances et les monosyllabes sont nombreux. Le je vient tardivement : l’homme n’est rien ; il n’est souvent que dans une situation, il est souvent un complément. La mémoire dilate le souvenir de cette enfance.

Il y a trois moments importants dans cet extrait :

  • L’instant de la naissance, la mémoire de la tristesse et son interprétation par rapport au "Ciel" → idée de la Providence. L’événement est raconté et pensé.
  • La naissance en tant que tableau : le texte est un récit dépassé, il devient tableau.
  • La dimension symbolique du texte est importante : la naissance de Chateaubriand est mise en rapport symboliquement avec la condition humaine dictée par la Providence.

En remarque liminaire, on peut signaler que la phrase qui précède notre extrait fait référence à la date de naissance de l’auteur : "[…] je me fais naître le 4 octobre et non le 4 septembre […]" ; le 4 octobre étant le jour de la saint François. De même, dans le paragraphe qui précède notre texte, Chateaubriand est inscrit dans une lignée (en terme de généalogie) : il est né gentilhomme. Ce qui le constitue chrétien est son baptême. Le projet de lecture pourrait insister sur le fait que ce texte est un récit qui tourne délibérement au symbole ; on peut en faire une double lecture : la destinée de l’auteur est une destinée de souffrance.

1re phrase : on relève une allitération en [s] ("située", "sombre", "Saint-Malo") qui met en valeur le côté sombre de la scène. Pour la mention faite à la "rue des Juifs", c’est historiquement juste mais pas anodin de la part de Chateaubriand. Le jeu sur les temps ("habitaient" / "est située" / "est… transformée") relève d’une permanence illusoire ; rien ne demeure, tout change…

2e phrase : elle est construite sur le même schéma que la première phrase. L’allitération en [d] donne une couleur morale au texte : l’espace est désert. Il faut noter que le mer fait ici office de figure maternelle. Le narrateur suggère l’infini avec l’expression "à perte de vue" et la caractère extensif de la phrase. On a dans cette phrase une image d’un monde agressif ; l’infini est menaçant ("écueils").

3e phrase : le frère est une figure de fraternité spirituelle ; il est un substitut du père. Il mourra sur l’échafaud, ce qui relève, là encore, de l’idée de malheur.

Phrase centrale : elle est (enfin) centrée sur le sujet. La phrase fait référence, de manière très efficace, à la mort. Elle représente le symbole d’une vie vouée à la souffrance.

5e phrase : elle est organisée de manière très musicale (homophonie, densité d’allitérations) : "mugissement des vagues" / "soulevées par une bourrasque". Les cris de l’enfant sont bel et bien étouffés par cette organisation musicale. La tristesse est liée à la mémoire, ce qui est accentué par le tour négatif "ne… jamais".

6e phrase : les rimes internes assurent la cohésion sonore. Les termes "né" / "infortuné" / "traîné" isolent l’occurrence "malheur" à la fin de la phrase. Il s’agit ici d’une idée du rêve plutôt qu’une image, mais c’est un rêve qui donne à penser.

Dernière phrase : elle est la clef du texte. Selon la Providence, la souffrance a toujours été voulue, bien que le terme "sembla" nuance le propos.

En conclusion, on peut dire que Chateaubriand ne raconte pas sa naissance, mais la met en scène. Il n’y a pas de volonté d’accès à l’épique, mais plutôt au symbole. Aux yeux de Chateaubriand, lorsqu’il écrit les Mémoires d’outre-tombe, l’histoire de sa vie a validé le symbole de cette naissance.

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