François René de Chateaubriand (1768-1848)

Mémoires d’outre-tombe

Un commentaire de texte de Jean-Luc.

Le chapitre III du livre premier est daté par l’auteur du 31 décembre 1811.

ChateaubriandLa maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

Commentaire de texte

Dans cet extrait des Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand reconstitue pour nous les conditions dramatiques de sa naissance. Il s’agit d’un texte narratif et impressif dans lequel l’auteur cherche à faire naître chez son lecteur des émotions pathétiques. Sa tonalité est plutôt tragique. Cet extrait situé au début de l’ouvrage est une introduction à l’autobiographie de l’auteur. Il contribue à nous en définir la coloration générale marquée par les tourments du « mal du siècle ». Il nous permet enfin de découvrir la fameuse prose poétique de ce précurseur du romantisme.

Quelques plans possibles :

  • (plan fondé sur les structures) La reconstruction du passé par Chateaubriand et la mise en perspective de son existence ultérieure qui en découle selon lui.
  • (plan fondé sur les étapes successives de lecture) Une naissance dramatique, prélude à un destin tourmenté. (Plan retenu pour la rédaction qui suit).
  • (plan fondé sur les effets) La mise en scène pathétique d’une existence qui hésite entre vie et mort. Cet extrait nous permet de découvrir comment Chateaubriand a dépeint sa naissance comme un événement dramatique et extraordinaire, signe avant-coureur d’une existence vouée aux malheurs.

Une naissance dramatique et extraordinaire

Chateaubriand nous décrit d’abord des lieux qui sortent de leur apparente banalité. Il s’ancre d’autant mieux dans la réalité qu’il veut ensuite nous faire remarquer l’accumulation de signes extraordinaires. Si la maison qui l’a vu naître est devenue ensuite une auberge, elle est située dans un endroit solitaire et effrayant, une « rue sombre et étroite » côté ville, et dominant « une partie déserte des murs de la ville » côté mer. Elle est située « rue des Juifs », ce qui évoque (connotation) la solitude du ghetto dans lequel était maintenu ce peuple, mais aussi celle de son curieux destin de réprouvé pour avoir été déicide.

Fermée et isolée du côté de la ville, elle est ouverte sur la mer « qui s’étend à perte de vue », comme un appel vers l’infini. Silencieuse et endormie du côté de la ville, elle est agitée par la mer « se brisant sur des écueils » qui rappelle le destin tragique du marin dans le naufrage.

Ainsi, par touches successives : la solitude, l’obscurité, et le fracas des vagues, Chateaubriand nous introduit dans l’univers de la mort, monde a priori antinomique de celui de la naissance.

Cette évocation funèbre est confirmée par l’antithèse « j’étais presque mort quand je vins au jour ». Il reçoit le prénom d’un frère « infortuné », trop tôt disparu. Ainsi Chateaubriand est un quasi miraculé.

D’autres éléments confirment ce rappel d’une naissance extraordinaire : si son parrain a été son frère - c’est un autre apport funèbre -, sa marraine est la « comtesse de Plouët, fille du maréchal de Contades ». Là il s’agit de l’apport de célébrité. Chateaubriand naît un soir de tempête, dans la fureur et le bruit, quand les « mugissements » couvrent les vagissements du nouveau-né, à l’époque de l’équinoxe, période où la nuit va prendre le pas sur le jour, image de la mort qui va l’emporter sur la vie.

Ces détails extraordinaires et dramatiques ont marqué l’imagination de l’auteur au sceau de la « tristesse ». Ce sentiment est renforcé par les allitérations mélancoliques des « t », « s » et « m » dans « leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire » d’autant plus que sa mémoire a été nourrie de leur relation fréquente par un « on » énigmatique.

Signe d’une destinée vouée au malheur

Chateaubriand voit dans cette naissance étonnante l’origine et l’explication de la personne qu’il est devenue aujourd’hui. Il s’agit d’une mise en perspective constitutive d’une destinée.

Ces éléments entourant sa naissance ne peuvent être des souvenirs à proprement parler car le nouveau-né ne peut en avoir gardé trace dans sa mémoire. C’est d’abord le fruit constant - « Il n’y a pas de jour » - d’un travail de reconstruction par l’imagination - « rêvant », « je ne revoie en pensée » - à partir d’un passé - « à ce que j’ai été » - rapporté, « souvent conté » dans ses « détails » révélateurs qui confinent à la légende. C’est une relecture des années écoulées qui trouvent leur sens dans l’origine.

L’auteur choisit certains éléments hautement symboliques : le rocher et l’océan présent dans le fracas des « r », « jour où, rêvant […] je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né », la chambre assimilée à une chambre de torture par l’alliance, « chambre où ma mère m’infligea la vie », la tempête et le prénom du frère « infortuné ». Tous sont les curieux cadeaux du ciel et une « image de mes destinées », c’est-à-dire une vie « dans le malheur », mot mis en évidence à la fin d’une longue phrase. Ce malheur évoqué dans l’avant-dernière phrase par les éléments hautement symboliques précédemment cités, est renforcé par le rythme lent et progressif qui se rajoute au poids écrasant de leur accumulation quaternaire. Cette longue période souligne ainsi le destin accablant de l’auteur.

Conclusion

Chateaubriand prend-il la pose ? Sa mémoire reconstruit-elle le passé pour donner de lui l’image d’un homme de génie marqué dès les origines par un destin hors du commun ? Comme dans les légendes, particulièrement les mythes celtes, la naissance du héros est manifestée par des événements extraordinaires. Pour Chateaubriand, il s’agit d’un destin marqué par le malheur, la tristesse, l’appel de l’infini, ce « vague à l’âme » appelé par Musset « mal du siècle ». Cette insatisfaction profonde, cette introspection douloureuse, cette fascination de l’échec font de l’auteur des Mémoires d’outre-tombe un précurseur du romantisme français. On a pourtant ici l’impression tenace de surprendre l’auteur dans son atelier en train de peindre son portrait pour laisser une image originale à la postérité. Chateaubriand est le génial metteur en scène de sa propre vie : ce breton mélancolique, né sur un « rocher » choisira de dresser sa tombe sur le promontoire du « Grand Bé », à Saint-Malo. Il laisse ainsi l’image du poète échevelé, ouvert au dialogue cosmique avec l’océan tumultueux qui avait présidé à sa naissance.

Conseils de lecture

Mémoires d’outre-tombe  Chateaubriand, Atala  Étude sur Chateaubriand : Mémoires d’outre-tombe
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.
Chateaubriand, Atala, René.
P. Sultan, Étude sur Chateaubriand : Mémoires d’outre-tombe, Ellipses.