Honoré de Balzac (1799-1850)

Le Père Goriot (1835)

BalzacEntre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l’homme de quarante ans, à favoris peints, servait de transition. Il était un de ces gens dont le peuple dit : Voilà un fameux gaillard ! Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d’un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l’avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant : Ça me connaît. Il connaissait tout d’ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l’étranger, les affaires, les hommes, les événements les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu’un se plaignait par trop, il lui offrait aussitôt ses services. Il avait prêté plusieurs fois de l’argent à madame Vauquer et à quelques pensionnaires ; mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de résolution. À la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d’une position équivoque. Comme un juge sévère, son œil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Ses mœurs consistaient à sortir après le déjeuner, à revenir pour dîner, à décamper pour toute la soirée, et à rentrer vers minuit, à l’aide d’un passe-partout que lui avait confié madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi était-il au mieux avec la veuve qu’il appelait maman en la saisissant par la taille, flatterie peu comprise ! La bonne femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante circonférence. Un trait de son caractère était de payer généreusement quinze francs par mois pour le gloria qu’il prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne l’étaient ces jeunes gens emportés par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces vieillards indifférents à ce qui ne les touchait pas directement, ne se seraient pas arrêtés à l’impression douteuse que leur causait Vautrin. Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l’entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu’il eût jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l’épouvantable profondeur de son caractère. Souvent une boutade digne de Juvénal, et par laquelle il semblait se complaire à bafouer les lois, à fouetter la haute société, à la convaincre d’inconséquence avec elle-même, devait faire supposer qu’il gardait rancune à l’état social, et qu’il y avait au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui.


Balzac, le Père Goriot, I.

Pour le commentaire…

Nous sommes ici dans les premières pages du roman. La pension Vauquer et ses pensionnaires vient d’être évoquée. La description a été faite selon le critère de la fortune, description ordonnée selon la hiérarchie sociale. L’analyse se focalise ensuite sur les personnages : Monsieur Poiret, Melle Michonneau, Mme Couture, etc., et Vautrin.
Vautrin a droit à un véritable portrait : d’abord un portrait physique, puis un portrait psychologique, portrait qui mène à l’évocation des mœurs (habitudes de vie). S’ensuit une conclusion qui laisse une impression douteuse, une ambiguïté fondamentale. En fait tout le portrait tend à cette conclusion.

Un portrait physique

La première phrase a deux fonctions : elle est d’abord une phrase de transition, puis elle est une introduction et une définition. L’article défini dans le syntagme « l’homme de quarante ans » signale qu’il a déjà été question du personnage précédemment. L’expression « favoris peints » annonce la définition du personnage : il est coquet, il a quarante ans, c’est-à-dire l’âge où l’on se marie au XIXe siècle. On sait par ailleurs que Vautrin a une perruque noire : on peut en conclure que les favoris peints et cette perruque constituent un camouflage. La deuxième phrase entame le portrait physique du personnage. Le regard sur Vautrin n’est pas assumé par le narrateur. L’adjectif « gaillard », qui exprime à la fois la gaieté et le défi, fait susciter une forme d’admiration. L’allitération en [l] accentue le caractère imposant du personnage. De même, le syntagme « des mains épaisses » (contrairement à l’aristocrate qui porte des gants) fait que la description du personnage est liée à une certaine force. Le regard se porte sur les épaules, puis sur le buste, la musculature, et les mains (« poils touffus et d’un roux ardent ») → le personnage a un caractère fauve, il est décrit selon des traits physiognomoniques « Science qui a pour objet la connaissance du caractère d’une personne d’après les traits de son visage. (…) De nos jours, on dit plutôt morphopsychologie. » (Grand Robert de la langue française) : le physique relève du caractère moral ; le physique permet de conclure sur le caractère du personnage. L’évocation de la rousseur, des favoris peints peut faire penser que le personnage veut camoufler l’aspect fauve qui est en lui : l’animalité est en filigrane dans le texte. Vautrin veut dissimuler son tempérament. Le regard se porte ensuite sur le visage : les rides, là encore, dissimulent le visage. L’expression « sa voix de basse-taille » (comme la voix d’un chanteur) n’est pas sans nous rappeler qu’on apprendra plus tard dans le roman que Vautrin a un goût prononcé pour certains airs connus à l’époque. L’évocation de la voix est aussi une transition qui sépare le portrait physique du portrait moral. Nous avons affaire à un portrait équivoque : il est à la fois effrayant et séduisant.

Un portrait moral

L’idée de serviabilité est apparente. Vautrin a des compétences suspectes : elles concernent l’effraction. Vautrin a également des compétences plus étendues, des connaissances qui sont liées à la fuite. On apprend qu’il rend facilement service, et qu’il fait même preuve d’empressement. En ce qui concerne l’argent, Vautrin paraît d’ores et déjà suspect. Il est au deuxième étage de la pension Vauquer, qui est une pension misérable. Le personnage est faux : seul son « air » est « bonhomme » ; il inspire même la « crainte ». Son regard jouit d’un certain magnétisme. On note l’idée du pacte, de la promesse, le regard du « juge sévère » : Vautrin voit au fond des consciences. Ce portrait n’est pas sans rappeler le thème faustien.

Un portrait des mœurs

Le personnage a des mœurs nocturnes ; il maîtrise l’espace. On apprend qu’il a des relations spéciales avec Madame Vauquer.

Pour conclure…

Ce portrait laisse une impression douteuse : le narrateur ne dit pas tout. Le jugement n’est pas complet, mais il est globalement négatif. La supériorité du caractère du personnage est visible ; on sent qu’il est profond, et c’est un mystère que Balzac n’élucide pas, d’où une certaine dextérité narrative. Le narrateur parvient à conserver le mystère tout en donnant une réelle présence au personnage de Vautrin. Il s’agit bel et bien d’un portrait qui met en attente le lecteur.

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