Sujets du bac de français 2015

Corrigé du commentaire (séries technologiques)

Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, Deuxième partie, Livre Quatrième, chapitre I, 1866

Gilliatt, un pêcheur solitaire, robuste et rêveur, a bravé pendant des heures la tempête pour rejoindre l’épave de La Durande, un bateau à moteur. Tandis que la mer s’apaise, il cherche de quoi se nourrir. À la poursuite d’un gros crabe, il s’aventure dans une crevasse.

Victor Hugo Tout à coup il se sentit saisir le bras.
Ce qu’il éprouva en ce moment, c’est l’horreur indescriptible.
Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l’ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C’était la pression d’une courroie et la poussée d’une vrille1. En moins d’une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l’épaule. La pointe fouillait sous son aisselle.
Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu’il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s’arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu’à inquiéter un peu la ligature2, qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit.
Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C’était comme une langue hors d’une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s’allongeant, démesurée et fine, elle s’appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps. En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d’innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang.
Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde. Elle s’y fixa.
L’angoisse, à son paroxysme3, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu’il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s’y enroula.
Impossible de couper ni d’arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d’affreuse et bizarre douleur. C’était ce qu’on éprouverait si l’on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.
Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le diaphragme4 de Gilliatt. La compression s’ajoutait à l’anxiété ; Gilliatt pouvait à peine respirer.
Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s’élargissant comme des lames d’épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.
Brusquement une large viscosité5 ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C’était le centre ; les cinq lanières s’y rattachaient comme des rayons à un moyeu6 ; on distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l’enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.
Ces yeux voyaient Gilliatt.
Gilliatt reconnut la pieuvre.


1 Vrille : outil formé d’une tige métallique servant à percer le bois.
2 Ligature : lien permettant d’attacher, de comprimer.
3 Paroxysme : degré extrême, très forte intensité.
4 Diaphragme : muscle large et mince entre le thorax et l’abdomen.
5 Viscosité : état de ce qui est visqueux, gluant.
6 Moyeu : partie centrale d’une roue.

Vous ferez le commentaire du texte de Victor Hugo en vous aidant du parcours de lecture suivant :

  1. Vous montrerez comment se développe et s’organise la tension dramatique de cette scène romanesque.
  2. Vous montrerez ensuite comment sont exprimées l’angoisse et l’horreur suscitées par la pieuvre.

Corrigé (plan détaillé)

Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.
Introduction :

Victor Hugo, exilé par le pouvoir de « Napoléon le petit », a trouvé refuge dans les îles anglo-normandes. Il y est fasciné par la puissance maléfique de l’océan. Cette expérience sera retranscrite dans son roman Les Travailleurs de la mer publié en 1866. L’extrait à étudier se situe au chapitre un du livre quatre de la deuxième partie. Le marin Gilliatt, parti sauver La Durande, un navire échoué sur un récif, a pénétré dans une grotte marine pour y trouver de la nourriture. Il va y rencontrer la pieuvre géante.
Le texte appartient au genre narratif romanesque. Décrivant la lutte avec une menace inconnue qui dépasse les simples forces humaines, il recourt aux registres épique et fantastique. Cette montée du suspense est propre à séduire le lecteur amateur de récits d’aventure. Hugo y ajoute un talent d’écrivain visionnaire.
Nous examinerons d’abord comment se développe et s’organise la tension dramatique de cette scène romanesque, puis comment sont exprimées l’angoisse et l’horreur suscitées par la pieuvre.

1. Comment se développe et s’organise la tension dramatique de cette scène romanesque ?

- le coup de théâtre initial
Le « tout à coup » du début qui crée rupture, surprise et accélération.
La rapidité de l’attaque : « En moins d’une seconde », « Brusquement », « rapide comme une flèche », « sauta ».
- une progression mathématique inexorable
« Une deuxième lanière », « Une troisième lanière », « Une quatrième ligature », « Un cinquième allongement ».
- une découverte progressive
Les tentacules, puis « une large viscosité ronde et plate », « deux yeux » qui peut-être défient et hypnotisent, enfin « Gilliatt reconnut la pieuvre. »

Transition : « L’horreur » progresse jusqu’à l’identification de l’ennemi et n’est plus alors « indescriptible ».

2. Comment sont exprimées l’angoisse et l’horreur suscitées par la pieuvre ?

- l’indétermination, l’inconnu
« Quelque chose », « Cela », « on ne sait quelle spirale », cette incapacité à nommer l’adversaire est propre à augmenter la terreur. L’imagination amplifie la peur éprouvée devant l’attaquant inconnu.
- le contact répugnant
Un corps « mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant ». Rythme cumulatif, allitération en P, L, G, assonance en A prolongée par la nasalisation qui renforcent la répulsion.
« pression d’une courroie et la poussée d’une vrille », allitération en P, R, S, assonance en OU qui évoquent la force, les YOD de « pression » et « vrille » qui marquent la perforation.
- l’étouffement
L’impression d’être garrotté : « tordre […] autour », « courroie », « cloué », « ligature », « resserra ».
« Elle était souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit. » Le rythme ternaire confirme le caractère implacable de l’emprisonnement.
La « compression » qui broie, « souffrance inouïe », « Gilliatt pouvait à peine respirer. »
- la succion
« Une langue hors d’une gueule [qui] lécha épouvantablement ».
Le vampirisme : « d’innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang. »
L’impression d’être aspiré, vivant, « avalé à la fois par une foule de bouches (2 fois) trop petites. »

Conclusion :

Cette rencontre avec la pieuvre au fond d’une caverne marine est justement célèbre. Elle figurerait en bonne place dans une anthologie des récits fantastiques. Hugo a réemployé le mythe du kraken en lui donnant des proportions moins gigantesques pour favoriser le face à face répugnant. Ce qui importe ici est moins la soudaineté du naufrage que la croissance de l’angoisse et de l’horreur. Hugo nous livre un cauchemar, ce danger qui vient agiter nos nuits et auquel nous ne pouvons nous soustraire en dépit de nos efforts. Hugo distille savamment ce plaisir trouble de la peur, dans un univers étrange pour faire naître l’« anxiété », le « paroxysme de l’angoisse » chez le lecteur confortablement installé dans son fauteuil.
D’autres auteurs l’ont suivi dans cette voie des phantasmes oppressants qui viennet hanter nos nuits : Lautréamont dans Les Chants de Maldoror, avec sa « vieille araignée de la grande espèce » ; Bram Stoker et son lycanthrope Dracula ; Tolkien et son Arachne…

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