Bac de français 2012, séries technologiques

Corrigé du commentaire - Arthur Rimbaud, « Roman »

Le poète Rimbaud a produit toute son œuvre poétique alors qu’il n’était lui-même qu’un adolescent.

Roman.

I

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade1,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade2

5 Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —
A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II

— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
10 D’azur3 sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué4 d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser5.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
15 On divague6 ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

III

Le cœur fou Robinsonne7 à travers les romans,
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
20 Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines8

IV

25 Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux — Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire…!

— Ce soir-là… — vous rentrez aux cafés éclatants,
30 Vous demandez des bocks ou de la limonade…
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.


1 Foin des bocks et de la limonade : le poète renonce à boire de la bière (les bocks) et de la limonade.
2 La promenade : espace bordé d’arbres, où l’on se promène à pied.
3 D’azur sombre : de ciel sombre.
4 Piqué : tacheté.
5 Griser : rendre un peu ivre.
6 On divague : on laisse errer nos pensées, on déraisonne.
7 Le cœur fou Robinsonne : le cœur s’échappe et vagabonde.
8 Cavatine : air d’opéra pour soliste.

Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Sujet :

Vous ferez le commentaire du texte de Rimbaud (texte A), en vous aidant du parcours de lecture suivant :

  • L’importance des sensations dans l’évocation des lieux.
  • L’insouciance des premières émotions amoureuses.

Introduction

Arthur Rimbaud est un très grand poète français de la seconde moitié du XIXe siècle, dont l’œuvre a été si mal accueillie par ses contemporains en raison de son caractère novateur et provocant que son ami Verlaine l’a classé parmi les « poètes maudits ». Toute sa production date de son adolescence, entre 1870 et 1872, avant que, parvenu à l’âge adulte, il ne décide brusquement de choisir la dure réalité en renonçant à l’écriture jugée désespérément illusoire.
« Roman » appartient aux premières tentatives du poète, encore assez traditionnelles, publiées dans le « Cahier de Douai ». Il s’agit de l’évocation lyrique et satirique des émotions adolescentes à la fin du printemps. Rimbaud observe ses réactions intimes et s’amuse de l’idylle naissante avec une jeune demoiselle croisée sur le mail d’où le titre donné à la pièce en vers. La capacité de prendre du recul à l’égard de sa propre personne ainsi que l’autodérision résultante sont remarquables chez un tout jeune homme. En quoi ce poème est-il donc l’expression d’un lyrisme postromantique ?

Nous verrons comment Rimbaud s’appuie sur les sensations pour évoquer les lieux, puis avec quel humour il rappelle ses premières émotions amoureuses.

Développement

Le poète évoque « les bons soirs de juin », c’est-à-dire de la fin du printemps ou du tout début de l’été, dans un petit bourg, sans doute Charleville où il a grandi. Le poème nous rapporte le scénario d’un petit « roman » bâti sur quatre chapitres de deux strophes. Les deux premiers décrivent le cadre du récit ; les deux derniers, les péripéties qui en résultent.

I. L’importance des sensations dans l’évocation des lieux

Le poème fait donc la part belle aux circonstances. Il s’appuie notamment sur les notations sensorielles pour placer ses émois d’adolescent et son aventure sentimentale. Notons d’abord l’importance du moment (4 fois « soir » + 1 fois « nuit ») qui va caractériser fortement les perceptions.

Le saisissement des sens

D’abord la vue est limitée en raison de l’obscurité, ou plutôt de la pénombre, en ces nuits les plus courtes de l’année autour du solstice d’été. La portion de ciel entraperçue à travers les feuillages devient métaphoriquement un fichu retenu par une broche à la pierre discrète. Le spectacle est rendu au moyen d’oppositions de valeurs : « azur sombre » d’un côté, « étoile […] petite et toute blanche » de l’autre. Seuls les « tilleuls » paraissent « verts », mais s’agit-il encore d’une notation visuelle ? Tout au plus une réminiscence d’une perception diurne à moins qu’elle ne soit surtout une valeur affective…
Selon une réminiscence du maître Baudelaire que Rimbaud a beaucoup admiré, la sensation visuelle évoque un équivalent tactile. Le scintillement de l’étoile devient « de doux frissons ». Le toucher est encore mis à contribution pour définir le contact de « l’air » sur le visage. Il est « si doux, qu’on ferme la paupière ». Dans la pénombre, la peau apporte plus d’information que les yeux. On peut penser que le vert des tilleuls contribue également à la fraîche douceur du soir1. Le poète se comporte comme un aveugle conduit à se fier à ses autres sens pour suppléer la vue défaillante.
L’ouïe est alors sollicitée. Dans la paix du soir, l’activité urbaine ne parvient que sous la forme « de bruits » indistincts. On n’entend plus les « cafés tapageurs ».
Le vent qui est le vecteur des principales sensations apporte surtout les parfums. Ce sont eux qui dominent et procurent le plaisir : « Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin ! », les répétitions de « bon », puis de « parfums » soulignent l’importance de l’olfaction.

La nature contre la ville

Rimbaud joue de toutes ces perceptions pour opposer la ville artificielle à la nature nourrissante et savoureuse. La cité est l’univers du bruit et de la lumière qui s’imposent violemment, ne permettent pas l’évasion et le rêve. Les « cafés » y sont « tapageurs » ; leurs « lustres », « éclatants ». Les « réverbère[s] » diffusent une « clarté » « pâle » qui connote la tristesse. À l’opposé le mail atténue toutes ces sensations brutales, il dilue les formes dans la pénombre, rehausse des perceptions délaissées jusque-là.

L’ivresse

Cette nouvelle manière d’apprécier l’environnement est occasionnée par les parfums entêtants, aphrodisiaques des tilleuls qui encadrent le « roman » depuis la fin de la première strophe jusqu’à celle de la dernière. Il faut leur ajouter ceux de la « vigne » et de la « bière » qui évoquent la libération des instincts lors des fêtes dionysiaques, tandis que les points de suspension qui suivent ouvrent sur l’innommable.
Ces senteurs et ce rêve débouchent sur l’ivresse qui est annoncée par les exclamations désordonnées du début de la deuxième strophe du chapitre II, puis explicitée par les verbes « griser », « divague[r] ». Cette communion à la nature par les sensations permet au poète de sentir en lui aussi la sève qui bouillonne. Elle devient par métaphore un « champagne », un vin léger, pétillant qui évoque la fête et la célébration des événements exceptionnels.
Cette ébriété diminue le contrôle de la raison sur le comportement. Les pulsions internes non réprimées peuvent désormais affleurer. Le plaisir infantile buccal ressurgit sous la forme du « baiser » à la rime sémantique de « griser », tandis que celle de « bête » s’oppose à « tête ».

II. L’humour pour les premières émotions amoureuses

Cette fête du corps libéré par les odeurs et la pénombre prépare le poète à la rencontre inconsciemment désirée.

La construction romanesque

Cette occasion est non seulement préparée par l’ivresse qui lève les interdits mais encore par l’imagination qui bat la campagne. « Le cœur fou Robinsonne à travers les romans ». Rimbaud invente un délicieux néologisme pour définir le vagabondage de l’esprit dans l’univers romanesque lorsqu’il n’est plus contraint par l’acuité de la réalité diurne. Aux portes de la nuit, sollicitée par tant de sensations nouvelles négligées, l’imagination s’évade dans des contrées lointaines fabuleuses à la suite du héros de Defoe2.

La tentative d’idéalisation

Le corps bouillonnant et l’esprit divagant sont désormais prêts à la rencontre. Les pas du vagabond croisent ceux d’« une demoiselle » et de « son père ». L’article indéfini qui précède « demoiselle » signifie quelconque ou première venue. Cette jeune personne qui, en d’autres circonstances, n’aurait peut-être pas attiré l’attention du poète va devenir, dans l’effervescence des réactions physiologiques, l’être attendu. La création « romanesque » va pouvoir se focaliser sur sa personne. Successivement, la personne prend de « petits airs charmants » où « petits » et « charmants » ont une valeur essentiellement affective. Puis, lorsqu’elle s’éloigne, le regard s’attarde sur les « bottines », « petites » elles aussi. La démarche fait penser à celle d’un petit animal qui « trotte ». Jusque-là, seuls les sens ont réagi. Quand la jeune fille se retourne en cachette pour dévisager l’inconnu, les regards se croisent enfin et la romance peut commencer.
L’abordage de la demoiselle a pris des allures de combat épique. Elle est sous la protection d’un garde rebutant comme les princesses de conte de fées. Elle est écrasée « Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père… » où la synecdoque qui prend la partie pour le tout met exagérément en valeur l’obscurité ambiante, la rigidité paternelle.
Quand les regards se sont croisés, le jeune homme reste figé, stupide, ce qui est suggéré par l’euphémisme « Sur vos lèvres alors meurent les cavatines… » L’amour est magnifié par le rattachement au lyrisme de l’opéra. Le poète a éprouvé une violente commotion, un coup de foudre comme Baudelaire dans « À une passante ». Désormais son cœur est pris, il est « amoureux » (deux fois).

L’ironie correctrice et l’auto-dérision

Pourtant Rimbaud n’est pas dupe de son « roman ». Comme chez Flaubert ou Baudelaire, le jeune poète sait casser les effets dus à son emportement romantique. Il le pose en postulat de départ : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » Il le rappelle à la fin. Ici « sérieux » a deux sens possible : l’adolescence est l’âge des écarts, mais c’est aussi l’époque où les exagérations ne méritent pas la considération des adultes.
Le spectacle nocturne de la nature en juin hésite continuellement entre admiration et correction. L’« azur » aperçu entre les feuillages est réduit à « un tout petit chiffon », Vénus est ravalée à une « mauvaise étoile ».
Plus loin la griserie des sensations est quand même jugée dans la mesure où le « baiser » est rabaissé à « une petite bête ».
Au moment clé de la rencontre, le jeune poète manifeste beaucoup de perspicacité en se trouvant « immensément naïf ». L’expression veut nous faire comprendre que l’adolescente est une rouée tandis que le jeune homme est stupide. Rimbaud reprend les vieux schémas comiques hérités de la comédie latine où les jeunes femmes savent naturellement échapper à la tutelle des barbons. Il poursuit plus loin avec la pancarte qu’il appose sur sa personne : « Loué jusqu’au mois d’août. » L’amoureux se considère réservé temporairement pour tout un mois de vacances. Il ne se fait pas plus d’illusion sur la qualité de ses vers, ses « sonnets la font rire. » L’amour le rend insupportable, il se sait de « mauvais goût. » Les traits sont incisifs et mettent à mal la passion romantique.

Conclusion

Ce poème est donc un anti-roman. Il reprend les clichés de la rencontre romantique, de l’illumination unique et durable pour les retourner, les vider de leur sens. Rimbaud manifeste une maturité et un détachement remarquables pour son âge. L’amour se résume chez lui à une affaire physiologique, la nature apparaît moins comme un lieu de communion qu’un univers aphrodisiaque. Le sexe opposé est avant tout un objet de désir physique. La séduction amoureuse dérive en un jeu conventionnel où les garçons perdent à tous les coups. Le réalisme est passé par là. Flaubert, Corbière et Baudelaire ont voulu dissiper les illusions béates ou larmoyantes du romantisme.
En même temps, Rimbaud fait œuvre de poète classique dans la forme : alexandrins réguliers avec leur césure à l’hémistiche, un seul contre-rejet. Mais à la suite de Baudelaire, il crée un effet de modernité par l’inclusion d’expressions triviales, les phrases nominales, les ruptures systématiques par les points de suspension ou les tirets. Rimbaud n’est encore qu’au début de son aventure poétique profondément innovante et de sa nouvelle forme d’expression déroutante. Il a conscience que ces balbutiements sont à peine dignes de son génie en voie d’éclosion. Il écrira d’ailleurs à Demeny à qui il a confié ses premiers poèmes : « … brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai ». Reconnaissons que même si Rimbaud avait en partie raison, c’eût été dommage pour notre plaisir de lecteur.


Notes
1 C’est peut-être un hommage indirect au « vert paradis des amours enfantines » de « Moesta et errabunda » ou aux parfums de « Correspondances » « verts comme les prairies ».
2 Notons que Robinson Crusoë a également nourri l’imaginaire d’autres adolescents comme Jules Vallès qui le cite dans L’Enfant, ou Alain-Fournier qui s’y réfère dans Le Grand Meaulnes.

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