Bac de français 2011

Centres étrangers : Amérique du Nord - Séries S et ES

Corrigé du commentaire de texte

Julien GRACQ (1910-2007), Un Balcon en forêt, 1958.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, l’armée française se prépare à une offensive ennemie qui tarde à venir. Après d’interminables mois d’attente et de guet dans une construction fortifiée en pleine forêt ardennaise, le capitaine Grange, personnage principal du roman de Gracq, essuie les premières balles allemandes. Il est blessé.

Une hâte, une angoisse enfantine, le tiraient maintenant en avant, arrachant un pas après l’autre sa mauvaise jambe aux trous du sentier noir : il marchait vers la maison1 comme s’il était attendu. Quand il s’arrêtait, les tempes battantes de fièvre, trempé de sueur, il tendait de nouveau l’oreille au silence des taillis2, étonné de ce monde autour de lui qui laissait fuir l’homme comme un tas de sable laisse fuir l’eau. Une faiblesse le saisissait à la nuque ; il jeta son casque : l’air frais autour de son cou lui fit du bien. « Personne ! se répétait-il. Personne ! » De nouveau il avait envie de pleurer sur lui ; son cœur se nouait. « Je vais peut-être mourir » pensa-t-il encore. Son esprit s’engouait3 malgré lui, entraîné par une pesanteur grandissante : il pensait maintenant à la gangrène qui se met dans les plaies infectées ; l’idée fixe, délirante, le saisit tout à coup que sa jambe noircissait : il s’arrêta, s’allongea par terre, et commença à relever la jambe de sa culotte4. « J’ai oublié ma lampe électrique » pensa-t-il brusquement, et de nouveau une colère folle, impuissante, le souleva de hoquets : penché en avant dans les ténèbres épaisses, avec une obstination bovine, il essayait, en tirant sur ses reins douloureux, d’approcher son œil de sa jambe. Il sentit qu’il allait s’évanouir – la coulée de sueur froide redescendait de son front à ses reins – couché sur le côté, il vomit à petits coups le vin rouge et le peu de biscuit qu’il avait mangé. Cependant, dès qu’il était allongé et immobile, de nouveau il souffrait peu, ses forces lui revenaient – un sentiment de tranquillité, de bonheur stupide l’envahissait, comme s’il était monté de la terre. « On dirait que je suis convalescent, songea-t-il. Mais de quoi ? ». Il resta allongé ainsi une bonne heure. Il n’était plus pressé de repartir ; il regardait au-dessus de lui les branches des arbres qui voûtaient à demi le chemin contre le ciel plus clair : il lui semblait que la nuit devant lui s’étendait avec la coulée de cette voûte insondablement5 longue et paisible – il se sentait perdu, mais vraiment perdu, sorti de toutes les ornières : personne ne l’attendait plus, jamais – nulle part. Ce moment lui paraissait délicieux.


1 « maison » : renvoie à la construction fortifiée.
2 « taillis » : partie de forêt où les arbres, régulièrement taillés, restent de dimension modeste.
3 « s’engouait » : s’emballait.
4 « culotte » : pantalon de l’uniforme militaire.
5 « insondablement » : d’une profondeur impossible à mesurer.

Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Remarque préliminaire :

Compte tenu de la question préalable, il était indispensable d’étudier l’intérêt de la focalisation interne sur « l’intensité dramatique » du récit (cette formule renvoyait autant à l’action romanesque qu’à l’acception contemporaine de pathétique). L’objet d’étude invitait en outre à s’intéresser particulièrement au personnage romanesque et à la vision du monde proposée par l’auteur.

Introduction

En 1958, Julien Gracq publie Un Balcon en forêt, récit romanesque sur la « drôle de guerre », lorsque, en 1939-1940, les soldats français attendirent pendant plusieurs mois l’offensive allemande qui ne venait pas. Le personnage principal, le capitaine Grange, a été envoyé dans un chalet fortifié, en pleine forêt, à proximité de la frontière belge, sur une hauteur dominant la Meuse. En ce lieu solitaire, l’officier et ses hommes perdent le contact avec les contraintes de la réalité. Cet oubli lui procure un intense bonheur.
L’extrait proposé se situe à la fin du roman, quand Grange, blessé par une balle allemande, essaie de revenir au fortin. Ce texte narratif nous rapporte les difficultés rencontrées par l’officier lors de son retour. Sa tonalité est pathétique parce que le personnage souffre physiquement et moralement ; elle est également tragique car le héros croit qu’il va mourir. Le lecteur peut partager les sentiments d’un individu qui lui ressemble, il est invité à pénétrer dans la conscience d’un être qui côtoie la mort.
Nous nous attacherons à montrer l’expérience humaine étonnante que vit un soldat blessé. D’abord nous examinerons dans quelles circonstances se déroule cette épreuve, puis ce qu’elle provoque chez ce personnage banal avant de se muer en un rêve éveillé surprenant.

Développement

A – Une scène nocturne prenante

Quelques éléments descriptifs créent une atmosphère angoissante

  • La scène se déroule dans une forêt, celle des Ardennes. La végétation est exploitée en taillis, il s’agit donc de rejets serrés, de plus les arbres forment une voûte (2 fois). Grange a donc l’impression d’être emprisonné entre des murs et un plafond sylvestres.
  • Cette impression d’enfermement est accentuée par l’absence de lumière : un « sentier noir », des « ténèbres épaisses », « des trous invisibles ». Grange se reproche d’avoir oublié sa « lampe électrique », si bien que « la nuit devant lui s’étendait » comme un couloir « insondable ».
  • Cette obscurité est amplifiée par un silence insolite car le taillis fournit habituellement un riche habitat à la faune. Cette absence de signe de vie accentue l’impression de solitude du personnage. Si l’on ajoute l’absence de repères, tout contribue à ce qu’il « se sent[e] perdu, mais vraiment perdu ». Gracq souligne le fait par des effets d’insistance, une répétition et un adverbe d’intensité.
  • L’atmosphère est rendue plus oppressante par la chaleur. En effet, c’est le début de l’été, l’offensive allemande a eu lieu en juin 1940.

Le décor est ainsi posé, il va contribuer aux réactions du personnage.

B – Un héros banal

Nous participons aux tribulations du héros au travers de ses impressions, de ses émotions, de ses pensées. Grâce à la focalisation interne, le récit se colore et prend plus de relief.

  • Il s’agit d’un soldat blessé à la jambe. En effet, il « arrach[e…] sa mauvaise jambe ». Plus loin, il jette « son casque ». Cette blessure le fait souffrir. Il a de la « fièvre », il est inondé de « sueur » (2 fois). La difficulté de sa progression le contraint à s’allonger.
  • C’est un homme aux abois qui fuit misérablement. Il est habité par quelques idées fixes qui le conduisent à agir mécaniquement : d’abord le désir d’échapper à la solitude et de retrouver ses compagnons d’arme « le tir[e…] en avant ». Ensuite, victime de son imagination, il est mis au sol par le désir de vérifier que la gangrène ne s’est pas installée dans sa jambe blessée. Ainsi, nous avons affaire à un personnage affolé par sa blessure, la douleur et la fièvre. Il a perdu le contrôle raisonné de lui-même. Gracq note qu’il descend plusieurs degrés dans son humanité : d’abord un retour en enfance avec « une angoisse enfantine », puis une animalisation dans son « obstination bovine ». Chez lui, l’esprit s’efface sous la domination de l’instinct.
  • C’est que la guerre a imprimé en lui une peur viscérale. Elle se manifeste d’abord par une fuite éperdue, malgré la souffrance, jusqu’à l’épuisement et l’écroulement. Grange craint la solitude : par deux fois, Gracq utilise le verbe « attendre » ainsi que le pronom indéfini « personne ». Le capitaine redoute surtout la mort par la pourriture lente de la « gangrène ».
  • La panique le secoue jusqu’à la folie : pensée « délirante » qui « s’engoue », « colère folle, impuissante », le personnage se débat tragiquement contre l’inéluctable. Cette lutte se résout misérablement dans les vomissures.

Gracq présente un personnage qui se défait en côtoyant sa propre mort.

C – La transformation de la réalité, un climat onirique

  • Peu à peu, Gracq nous fait passer du cauchemar à l’extase. Après la succession des passés simples qui soutenaient l’agitation du fuyard, apparaissent les imparfaits qui figent l’écoulement du temps. De même on peut noter le changement significatif de position : le corps vautré vers le sol s’est retourné, à la crispation souffrante succède l’apaisement de la chair allongée sur le dos soulageant les « reins douloureux », le regard qui était tiré vers l’humus peut s’ouvrir au ciel.
  • Parallèlement, l’état d’esprit du blessé a changé. Il a conscience de devenir « convalescent ». Il s’est calmé, il éprouve « un sentiment de tranquillité ». La solitude ne lui pèse plus. L’emploi d’un imparfait duratif et l’accumulation des négations : « personne ne l’attendait plus, jamais – nulle part » rendent la constatation doucement irrémédiable. Ainsi l’isolement passe-t-il insensiblement de la souffrance à l’égotisme.
  • Grange passe de la « pesanteur » à la grâce1. Soulagé dans son corps, il peut à nouveau penser. Mais relevons qu’il ne s’agit pas de spiritualisation. Tout se passe en effet comme si la terre diffusait des endorphines. Gracq s’inspire peut-être de ces histoires de sangliers blessés qui vont chercher dans les boues argileuses la guérison de leurs plaies. L’expérience mystique reste incarnée. En tout cas, le regard est libéré, il peut planer. Le temps s’est ralenti, l’espace s’est ouvert. L’avant-dernière phrase s’étire tandis qu’une allitération en L (la coulée de cette voûte insondablement – longue et paisible) soutenue par un long adverbe évoque dans ses liquides l’écoulement majestueux du ciel comme un fleuve profond dans lequel le regard se perd. Ce bonheur « délicieux » qui est donné au soldat reste pour lui incompréhensible, c’est pourquoi il est qualifié par l’hypallage de « stupide ». Il a tous les attributs de la grâce.

Conclusion

Ce passage relate une curieuse scène guerrière. Dans une forêt obscure, vide et close, un soldat blessé se débat dans une misérable agonie avant de connaître une ascension.
Le personnage vit une étrange expérience à la manière du Giono des débuts, chez qui l’humanité blessée se ressource au contact des forces telluriques, mais aussi des héros stendhaliens qui, malgré les situations contraires, parviennent au bonheur dans la jouissance de soi.
Grange, qui a pu se libérer des liens ordinaires pendant sa longue attente, depuis son « balcon », c’est-à-dire, ce lieu symbolique d’où l’on peut envisager l’existence lorsqu’on a pris un peu de hauteur, passe de la « pesanteur » à la grâce. Lui, le personnage terre-à-terre vit une expérience mystique hors du temps ; il devient par moment un esprit autosuffisant. Est-ce une prescience de sa mort prochaine ? La fin du roman qui le voit s’allonger dans le lit de sa maîtresse Mona, déjà partie sur les routes de l’exode, ne nous renseigne guère sur ce point. Mais cette attitude bizarre reprend cette position allongée qui permet de regarder vers le haut, vers le ciel, et recherche peut-être en même temps cette fuite loin de la guerre cruelle par une régression infantile vers la matrice originelle. Ainsi, alors que certains critiques littéraires avaient salué l’accession de Gracq à la vraisemblance, l’auteur écrivait dans Lettrines (1967) qu’il était « foncièrement allergique au réalisme ». Cet extrait et la fin du récit entre autres, marqués par cette tentative de déréalisation, lui donneraient raison. Peut-être avons-nous là, malgré les apparences, une écriture surréaliste épurée qui n’aurait pas pour fonction de peindre le réel, mais de faire surgir un univers mythique à la beauté irrationnelle.


1 Selon le titre de l’œuvre de Simone Weil. 

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