Bac de français 2007

Série littéraire • Corrigé du commentaire

Ce corrigé a été rédigé par Léah, avec l’aide de Jean-Luc.

Albert Cohen (1895-1981), Le Livre de ma mère (1954)

Albert CohenÔ mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats rassurants, vertueuses chromos1, conforts et confitures, tisanes, pâtes pectorales2, arnica, papillon du gaz3 dans la cuisine, sirop d’orgeat, antiques dentelles, odeurs, naphtalines4, veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir bordé mon lit, que maintenant j’allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un écureuil. Ô mon enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du papier à dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées debout sur la table, bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux, diabolos, petites mains sales, genoux écorchés et j’arrachais la croûte toujours trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où elle me menait une fois par an et auquel je pensais des mois à l’avance, cahiers neufs de la rentrée, sac d’école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure5, goûters de pain et de chocolat, noyaux d’abricots thésaurisés6, boîte à herboriser, billes d’agate7, chansons de Maman, leçons qu’elle me faisait repasser le matin, heures passées à la regarder cuisiner avec importance, enfance, petites paix, petits bonheurs, gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n’aurai plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives s’éloignent. Ma mort approche.


Notes
1 Chromo : dessin de qualité médiocre.
2 Pâte pectorale : pâte pour soigner la toux.
3 Papillon du gaz : robinet d’arrêt du gaz.
4 Naphtalines : produits antimites.
5 Sergent-Major, Blanzy-Poure : marques de plume.
6 Thésaurisés : amassés, accumulés.
7 Agate : pierre précieuse.

Commentaire

Ô souvenirs ! printemps ! aurore !
À l’instar de Victor Hugo, c’est dans un registre lyrique élégiaque qu’Albert Cohen, dans Le livre de ma mère nous confie ses souvenirs d’enfance. Il grandit entre ses parents commerçants à Marseille. C’est davantage à sa mère qu’il repense, dans ce passage émouvant qui nous égrène tant de merveilleuses réminiscences. À le lire, à retrouver cet enfant qui s’interroge sur le temps enfui à tout jamais, nous nous demanderons comment l’auteur cherche à inverser la marche du temps. Nous verrons comment il apprivoise le temps par une énumération “à la Prévert” ; quel effet cela produit sur son lecteur, et comment la magie n’opère pas, par une sorte de retournement sur elle-même.

Comme les enfants, comme le poète, Albert Cohen invente une comptine, un chant incantatoire, envoûtant, où il convoque dans un désordre apparent les souvenirs de son enfance émerveillée, et au centre de cet inventaire, rayonne une figure prégnante, bienfaisante, aimante, soignante, celle de sa mère. C’est pour effacer une faute grave, ne pas lui avoir assez témoigné son amour et son admiration, que l’auteur a écrit Le livre de ma mère.
L’énumération s’ouvre par une emphase lyrique, une « convocation » “Ô mon passé” (et cette tentative d’appropriation est comme un exorcisme pour contourner cette absence définitive), et se clôt par « ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. » Le texte se retourne sur lui-même ; l’auteur exprimant au moyen de ce chiasme (« fumées enfouies et dissoutes saisons ») la dissolution universelle, par des sonorités nasales et des diphtongues. On part de l’intime, de la chambre fermée, de l’heure du sommeil, pour naviguer dans un univers douillet et rassurant d’odeurs quotidiennes, de goûts familiers, de lumières paisibles ; et de ce cocon tissé inlassablement par Maman, on sort peu à peu, on va à l’école pour y apprendre à réciter et à écrire, le jeudi c’est le monde qui entre à la maison avec (peut-être) le Journal de Mickey, ou un autre ; comme tous les écoliers on attend les vacances, les jeux, les manèges, le cirque, on se « couronne » les genoux ; et on rentre à l’intérieur, des petites boîtes enferment des trésors, on est soi-même comme dans une boîte quiète, douillette, entre les odeurs de pâtisserie, la musique des chansons maternelles et celle des leçons récitées, Prévert, Deux et deux quatre quatre et quatre huit huit et huit font seize… Répétez dit le maître !

Au milieu des ritournelles qui tentent de capter les années envolées, qui nous restituent l’odeur de l’enfance, qui par la magie des mots font naître en moi lecteur des souvenirs similaires, un visage, un nom, un mot universel, Maman, Maman est là, maman qui revit par le souvenir mais aussi par "son" livre, Le livre de ma mère ; tellement là avec ses sourires, ses gâteaux (allusion à une autre célébrissime pâtisserie, la madeleine de la tante de Marcel Proust) que…

Je me réveille soudain, je reprends conscience, non elle n’est plus là, j’étais sous le charme mais il se rompt, ô tout ce que je n’aurai plus ; Cohen sort du narratif d’une énumération presque sans verbes, pour revenir dans le présent actualisé, Maman n’est pas là, les souvenirs s’éloignent, le passé est à tout jamais disparu, c’en est fini du familier et du rassurant, une autre figure remplace le doux visage maternel, la mort s’approche. Et tout comme il convoquait son passé en se l’appropriant il tente d’apprivoiser cette inévitable rencontre : MA mort s’approche. Et je ne peux m’empêcher de repenser à ce très beau titre de Cesare Pavese : La mort viendra et elle aura tes yeux.

La boucle est bouclée, le temps remonté, le temps d’une illusion, d’une magie incantatoire, Cohen nous a emmenés avec lui dans son voyage intérieur, qui aurait pu être le mien, le vôtre. Mais le visage de l’absente bien-aimée, Maman, la sienne, la nôtre un jour, se dissipe comme un mirage sur des images tremblotantes, dans l’implacable lumière de la réalité. Un autre visage efface les évocations protectrices. Et celui-là nous attend tous. Avec, au dernier moment dit-on, l’appel de la première figure féminine.

Œuvres d’Albert Cohen

  • Solal (1930)
  • Mangeclous (1938)
  • Le Livre de ma mère (1954)
  • Belle du Seigneur (1968)
  • Les Valeureux (1969)
  • Carnets (1978)

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