Quand on recommande la lecture des livres, quels sont les critères qui gouvernent notre choix ?
15 réponses
Quand on recommande (ou non) la lecture des livres, quels sont les critères qui gouvernent notre choix? Le fait simple d'avoir aimé le bouqin en question ne suffit pas pour le rendre potable aux autres lecteurs.
Un récent fil sur 'Voyage' de Céline montre l'incapacité de ses fans à rendre sa lecture attractive ou expliquer leur plaisir de le lire….. :/
Si on me disait qu'il trouve la musique de Bach ennuyeuse, je saurais lui donner des pistes d'écoute qui pourraient changer son avis, ou au moins élargir ses horizons. 🙂
Oui, ça dépend des auteurs … Céline ne convient pas à tout le monde… il y a des livres qui ne peuvent plaire qu'à ceux qui en ont les clés parce que leur beauté ou leur utilité dépend de critères précis… Peut être faudrait il fournir ces clés à ceux à qui on conseille les livres qu'on a aimé ?
Perséphone a écrit :Peut être faudrait il fournir ces clés à ceux à qui on conseille les livres qu'on a aimé ?
Je n'attends que ça, Pers. 🙂
J'ai peur que ce ne soit pas au lycée que le serrurier en question travaille.
Perséphone a écrit :ça dépend des auteurs …
je ne suis pas sûre que ça dépende des auteurs, mais plutôt des lecteurs !!
après c'est vrai que tout le monde ne peut pas lire certains auteurs…
je ne sais pas si vous connaissez les
théories de l'intertextualité et de la réception ?… où l'on dit que finalement une oeuvre n'est que le
mélange d'oeuvres écrites antérieurement et ces références ne sont décelables par le lecteur que grâce à ses autres lectures (intertextualité) et qu'une oeuvre est vue par le lecteur
en fonction de son vécu et de son expérience personnelle (réception).
du coup, la critique (littéraire, artistique,…) en tant qu'appréciation objective d'une oeuvre, n'est finalement pas si objective que cela et ne convient qu'à l'auteur de cette critique, car, puisque nous n'avons pas son vécu et son expérience, nous voyons l'oeuvre sous un autre angle.
Et quelles sont les clés à fournir?
Non seulement "j'aime ce livre parce que…." mais aussi "je crois que ce livre te ferait un grand bien parce que….."
JSC a écrit :
Un récent fil sur 'Voyage' de Céline montre l'incapacité de ses fans à rendre sa lecture attractive ou expliquer leur plaisir de le lire….. :/
Bonsoir JSC,
Ce n'est peut-être pas, comme vous le pensez, une incapacité. C'est peut-être un choix.
Si on m'avait dit, quand j'étais petite fille, (et que j'allais fouiller dans le grenier) que je trouverai dans la malle verte — celle cachée par la grosse poutre — la robe de "princesse" que portait mon arrière-grand-mère quand elle a rencontré son amoureux : où aurait été la magie ?
Je suis assez d'accord avec le contenu du message de "Louclé". Chaque lecteur a un rapport très intime avec la littérature, qui lui est unique (le rapport).
J'ai un ami qui voue une passion à Céline, depuis le choc de sa première lecture du
Voyage au bout de la nuit qui a bouleversé sa vision de la vie. Près d'une décennie plus tard, s'ennuyant sur une plage, il l'a relu : plus rien… le livre était vide !
Alors ? Est-ce dépendant des circonstances ? Est-ce qu'un texte ne se donne
brutalement qu'une fois ? ou jamais ?
Laissons les fleurs s'épanouir et les parfums s'exhaler ; et laissons-les aussi s'étioler.
Muriel
Bonsoir, Muriel.
Je te remercie pour le plus bel écrit que j'ai vu jusqu'à présent de ta "plume".
Il n'y se trouve rien a refuter.
Je n'ai qu'à ajouter que dans les mots COM-PRENDRE et AP-PRENDRE, la partie PRENDRE est pour moi très consciente, très active.
C'est ainsi un choix de vouloir apprendre, vouloir comprendre.
Il existe peut-être -mais c'est une hypothèse à manier avec précaution- des types d'humanité tout à fait différents. Et s'il y a des types d'humanité différents, il va de soi qu'il y a également une ou plusieurs beautés qui leur sont relatives. La difficulté est que ces beautés différentes et relatives, ou ces différentes intuitions du beau, peuvent rester hermétiques les unes par rapport aux autres et se rejeter mutuellement dans une indifférence glacée, un mépris railleur ou une haine craillant. Elles ne seraient alors communicables à autrui que par la persuasion et le discours, c'est-à-dire que l'homme qui relève d'un type humain différent du mien ne pourrait me faire partager la beauté qu'il trouve dans certaines oeuvres que d'une façon artificielle, si l'on peut dire par une campagne de prévention: en me forçant à m'y intéresser, à reconnaître qu'il y a dans celles-ci quelque chose de fort et d'incompressible, sans pour autant me faire sentir, palper, humer cette beauté dont il sait se gorger mieux que moi. Et l'on se retrouverait comme face à un totem dont l'aspect vénérable aux yeux d'une secte ne susciterait chez nous rien de plus qu'un respect poli. Le rôle de la critique ne serait plus seulement de véhiculer l'émotion ressentie au contact d'une oeuvre, mais de trouver des frères anonymes, parmi la masse des lecteurs, de constituer une sorte de micro-société répondant aux mêmes valeurs, partageant les mêmes rêves et les mêmes ennuis.
Bonsoir, je trouve le sujet de cette discussion très intéressant et même si je n'ai pas une belle argumentation à vous proposer, il me reste quand même ma "petite expérience" littéraire.
Je crois que le plus important pour donner envie à quelqu'un de lire un livre, est que la personne se place dans une position d'ouverture à la littérature et au livre en question. Il faut que d'elle même, elle fasse l'élan qui lui permettra de lire la première page, la deuxième et ainsi de suite.
Alors certes cela peut demander une dose de courage non négligeable (surtout quand on a pratiquement jamais lu de sa vie) mais le gain obtenu est bien plus grand.
Pour faire un crochet avec un autre sujet où il est demandé "comment intéresser les élèves de collège à la lecture?".
Je pense que la démarche du lecteur voulant faire profiter sa passion, ses émotions, et son intérêt pour le livre, est d'amener l'autre à prendre du recul, et petit à petit l'amener à comprendre que la littérature s'avère être un bien, et qu'il soit probable que le livre en question lui apporte un plus d'une manière ou d'une autre.
Ma pensée est sans doute brouillonne (et je m'en excuse) mais je me souviens qu'étant petit je détestais lire (je n'arrivais même pas à lire un oui-oui s'en soupirer au moins une fois). Il est possible que je n'aimais pas cela car l'action de lire me sembler être un ordre, une obligation qui n'émanait pas de ma volonté propre.
Puis je suis arrivé en seconde, c'est là qu'est apparu le déclic ( Pierre et Jean de Maupassant).
Le professeur de français a su me transmettre un je ne sais quoi qui m'a totalement fait basculé.
Depuis ce jour, chaque lecture est un plaisir et je n'arrête pas de me dire à quel point j'ai pu être ignorant pendant tant d'années.
Alph a écrit :Il existe peut-être des types d'humanité tout à fait différents.
J'aimerais savoir ce que tu veux dire par un type d'humanité, Alph.
Et s'il y a des types d'humanité différents, il va de soi qu'il y a également une ou plusieurs beautés qui leur sont relatives.
"Il va de soi" et "si vous ne voyez pas, ce n'est pas la peine que je l'explique" sont souvent les syntagmes de gens qui ne peuvent pas démonter ce qui devrait ête démontré. 😐
Elles ne seraient alors communicables à autrui que par la persuasion et le discours, c'est-à-dire que l'homme qui relève d'un type humain différent du mien ne pourrait me faire partager la beauté qu'il trouve dans certaines oeuvres que d'une façon artificielle, si l'on peut dire par une campagne de prévention: en me forçant à m'y intéresser, à reconnaître qu'il y a dans celles-ci quelque chose de fort et d'incompressible, sans pour autant me faire sentir, palper, humer cette beauté dont il sait se gorger mieux que moi.
Euh, ai-je perdu le fil? Quelle est le lien ente "persuasion" et "forçant"?
Dis-tu que la critique ne sert qu'à révéler la beauté d'une œuvre?
Wayatt, je ne trouve rien de très 'critiquable' dans ton propos. 🙂
Il est très intéressant de savoir par quels moyens on peut persuader les (jeunes) gens à prendre plaisir dans la lecture.
Mais parles-tu de la fonction critique, le sujet de ce fil?
Hier, dans un autre fil, j'avais affiché le programme du Ministère pour le Français en Première et Terminale L. Il prévoit un développement de l'esprit critique des élèves. Dans ce contexte, je voudrais toujours que l'on dépasse ses 'émotions' pour parler d'un livre (ou autre œuvre d'Art).
Wayatt, je ne trouve rien de très 'critiquable' dans ton propos. 🙂
Il est très intéressant de savoir par quels moyens on peut persuader les (jeunes) gens à prendre plaisir dans la lecture.
Mais parles-tu de la fonction critique, le sujet de ce fil?
Hier, dans un autre fil, j'avais affiché le programme du Ministère pour le Français en Première et Terminale L. Il prévoit un développement de l'esprit critique des élèves. Dans ce contexte, je voudrais toujours que l'on dépasse ses 'émotions' pour parler d'un livre (ou autre œuvre d'Art).
Merci bien JSC
Justement j'ai mis à plat ce que j'avais ressentis en lisant le sujet, donc il se peut que je ne rentre pas totalement dans la conversation, mais sur l'instant c'est ce que j'avais envie d'écrire.
Donc effectivement s'il faut dépasser ses émotions, je suis légérement dans le mur
J'espère que Kant serait d'accord quand je dis que le jugement est une faculté.
Les définitions logique et psychologique contiennent les mots "décision mentale", "d'une façon réfléchie", "'acte de penser", ….Pour moi, ce ne sont pas trois représentations d'un mur, plutôt d'une porte à ouvrir de plus en plus large.
Le mot SENtiment est intimement lié aux six SENS, même se le sixième est moins évident à manipuler. Les sens sont les organes d'appréciation de l'expérience qu'est la lecture, écouter Wax Tailor ou regarder "salomé" de Paul Mureau.
Le jugement esthétique en dépend directement.
É-MOTION (étymologiquement le mouvement est impliquée).
Paul Janet (Traité de philosophie) dit "Nous appelons émotions les SENSations considérées au point de vue affectif, c'est à dire comme plaisir et douleurs, et nous réservons le nom de sensations pour les phénomènes de la représentation".
Ribot dit (Logique des Sentiments) "J'entends pas émotion un choc, brusque, souvent violent, intense, avec augmentation ou arrêt des mouvements: la peur, la colère, le coup de foudre en amour, etc. En cela je conforme à l'étymologie du mot".
Commentaire de André Lalande (Vocabulaire Critique et Technique de la Philosophie- Éd. PUF /Quadrige en Poche 2 volumes; très recommandable pour les débutants en philosophie): {l'émotion est} tous les phénomènes précédents (chez Ribot) et en outre les états chroniques qui se manifestent par un renouvellement continuel de petits émotions dans le sens qu'il définit.
Pour moi, le jugement ne devrait pas être uniquement effectué à partir de ce genre de bouleversements. :/
Bonjour,
c'était justement le sujet de mon cours d'interprétation de textes littéraires d'hier ! La critique littéraire, à quoi sert-elle, en avons-nous besoin, si oui laquelle, peut-on différencier une bonne d'une mauvaise critique. J'ai assez peu réfléchi au sujet, quoique ce fût mon devoir de le faire, mais j'ai quand même réussi à dire, à un moment donné, que la critique se doit d'être davantage que des… "comptes-rendus" (mon Dieu, en tchèque ils ont deux mots distincts, kritika et recenze, qu'on traduirait tous deux par "critique" en français…). Je veux parler de ces textes, pas forcément mal rédigés du reste, que l'on trouve par exemple un peu partout sur Internet, notamment sur les sites d'achats en ligne : les consommateurs donnent leur avis. Quelque chose qui peut avoir son utilité, mais que tout le monde peut faire ; à partir de ce moment-là, qui ne dépasse pas la subjectivité de l'auteur, et s'oppose à ses semblables sans qu'aucune opinion puisse prétendre prévaloir…
Il me semble que le travail du critique est de situer l'œuvre, d'un point de vue diachronique et/ou synchronique, sur le plan du style et/ou du fond, ce qui présuppose donc une culture vaste et fournie en littérature… Même si personne ne peut avoir tout lu, le critique se doit de donner l'impression d'avoir lu l'essentiel, et m'offrir, à moi qui n'ai pas sa connaissance, des cadres, des perspectives, des correspondances, des références. Je ne crois pas que l'analyse "démonte" l'œuvre ; elle lui donne au contraire plus d'épaisseur, plus de portée, plus de valeur.
J'étais contente de lire dans la préface d'une édition du Capitaine Fracasse trouvée à la knihovna, non que c'est un chouette livre et qu'il a été très apprécié, car cela ne regarde que celui qui le déclare, et je peux ne pas me ranger à son sentiment ; mais ce que signifiait, ce qui expliquait mais aussi ce qui justifiait son caractère fortement pictural, ses invraisemblances, son happy end, ou bien ce que ce le Capitaine Fracasse révélait de son auteur à travers ce que son auteur révélait de lui… En somme ces quelques pages contenaient tout un programme, une proposition de ce que la littérature peut ou doit être à l'Homme. La proposition tient-elle ? Pour s'en convaincre (ou pas), il faut lire le roman qui suit…
Asia Vanilková a écrit :"comptes-rendus" (mon Dieu, en tchèque ils ont deux mots distincts, kritika et recenze, qu'on traduirait tous deux par "critique" en français…)
Bonjour,
On a aussi le mot
recension en français 🙂.
Cordialement,
Je pense que le fondement d'une spéculation sur l'intérêt d'un lecteur pour un ouvrage qu'on a lu est son goût et que le goût de l'un n'est pas celui de l'autre.
La scolarité juxtapose un autre fondement, la note, ou le résultat à un examen, ce qui est tout autrechose. Quand il y a coincidence, c'est presque fortuit.
Si je recommande un livre, c'est intuitu personae. Et si je ne connais pas la personne, je lui demande d'abord quels sont ses goûts, par exemple les livres qu'elle préfère.
Puisqu'on est parti de l'exemple du Voyage au bout de la nuit, le critère principal qui suscite l'intérêt est l'écriture. Cela passe avant le sujet. On peut ne pas aimer le mal de mer et apprécier l'écriture qui réussit à en parler (le mal de mer dans la traversée de la Manche).
Je pense que le Dialogue dans la cathédrale de Mario Vargas Llosa est un livre d'un intérêt exceptionnel parce qu'il invente une manière d'écrire tout à fait inusitée que j'appelle le dialogue ventriloque. Mais à partir de la page 100, il faut réellement s'accrocher pour suivre et comprendre ce procédé, et même prendre un papier et un crayon pour se repérer comme quand on lit un roman russe pour repérer les personnages qui sont désignés par des mots différents suivant les passages.
Une deuxième source d'intérêt pour ce livre est cette vision globale mais articulée du fonctionnement de la société dans un pays (le Pérou) sous forme poétique comme dans la trilogie classique du Rivage des Syrtes (Gracq), des Falaises de marbre (Jünger), et, un cran en dessous Le désert des Tartares (Buzatti).
Mais si quelqu'un aime Proust, je lui conseillerais autre chose, par exemple Nathalie Sarraute, tout en sachant que je risque de me tromper grandement.
C'est pourquoi je prends en considération la personne qui me conseille et que j'ai besoin de la connaître pour savoir le cas que je ferai de ses avis. Cela n'est pas possible quand on s'adresse à la cantonade. Mais alors, quelquefois on peut s'en inspirer quand même en retournant l'avis. Un critique de théâtre qui s'adresse à un public amateur de vaudeville critiquera et raillera, parfois méchamment, ce que son public ne comprendra pas à son avis, mais qui est intéressant, nouveau, surprenant.