Mes souvenirs de
La Princesse de Clèves sont un peu lointains mais je vais essayer de t'aider un peu.
La première question est "Montrez en quoi ce roman s'inscrit dans une époque culturelle précise", il faut répondre en tenant compte de la progression romanesque. Est ce que quelqu'un pourrait me donner des indications sur ce que signifie "progression romanesque", cela à-t-il un rapport avec la vitesse narrative?
Pour compléter les réponses d'Ammy et de fandixhuit, j'insisterais en effet sur le poids de la cour et des conduites à tenir lorsqu'on est une femme mariée ainsi que sur les conflits entre une collectivité écrasante à laquelle on ne peut se soustraire malgré les chagrins et une individualité bouleversée par des sentiments naissants : tout se sait à la Cour, tout se dit, les demoiselles et courtisans s'observent dans les salons et chambres royales, des intrigues se nouent, un simple regard -comme celui qui scelle la rencontre entre Mme de Clèves et le duc de Nemours- peut tout compromettre s'il est saisi par quelqu'un d'autre (il ne faut pas oublier la dimension historique, bien que romancée, du roman). Mme de Clèves se heurte à une civilité du paraître. Il y a dans ce roman des échos à la littérature inspirée des intrigues mondaines et royales, une littérature le plus souvent précieuse -à ceci près que
La Princesse de Clèves a une forme d'épure et de tragique que l'on ne trouvait pas dans ces romans précieux d'inspiration baroque.
Entre le premier et le quatrième extrait il y a aussi toute l'importance de l'introspection, de l'examen de conscience qui s'est précisé chez Mme de Clèves : la dimension est aussi chrétienne (Mme de Clèves se retire dans un couvent pour étouffer ses passions), c'est un roman du renoncement par sa fin tragique, en cela très ancrée dans la spiritualité de l'époque (Mme de la Fayette était très influencée par le jansénisme). Au XVIIe siècle s'éveille la conscience de soi (déjà bien travaillée au siècle dernier par Montaigne par exemple) et s'y développe une forme de roman psychologique dont font écho les passages qui te sont proposés.
La Princesse de Clèves est parfois considéré comme le premier roman moderne par sa portée psychologique.
La deuxième question est "En vous appuyant sur ces extraits, vous justifierez la notion a priori paradoxale de "scène romanesque" et son importance. J'avais pensé que les quatre extraits donnés sont des scènes de roman, mais s'apparentent beaucoup à des scènes de théâtre. On remarque que ce sont à chaque fois des scènes importantes dans le récit. Qu'en pensez-vous? c'est pour moi incomplet…
Les scènes romanesques ont peut-être ceci de paradoxal qu'elles figent l'action car une scène, en terme de progression romanesque, arrête le temps, c'est une pause. Comme l'a dit fandixhuit, ce sont des moments-clés de l'intrigue qui se retrouvent dans d'autres romans : ils deviennent des topoi romanesques, des clichés.
Le 1er extrait est bien la scène de première vue (on retrouve ça dans L'Education sentimentale de Flaubert : "et leurs yeux se rencontrèrent"…), l'échange de regards, le coeur qui s'enflamme et tout le tralala…
Le 2nd est une scène d'aveu, qui a été beaucoup critiquée à l'époque (j'ai oublié les noms des critiques en question) pour sa possible invraisemblable. Reste que sans cette scène-là le pauvre M. de Clèves ne serait pas tombé malade, rongé par le chagrin et l'envie.
Le 3e se qualifie difficilement avec une expression mais c'est la scène typique où chaque amant pense à l'autre sans se faire voir : le duc observe Mme de Clèves sans se faire repérer (enfin, c'est tout juste…), c'est quelque peu voyeuriste, et Mme de Clèves joue avec sa canne des Indes de la couleur préférée de son duc. Certains ont vu dans cette canne un symbole érotique, à toi de voir. Mais il y a quelque chose dans cette scène qui montre que chacun amant s'enflamme l'un pour l'autre par la pensée (un peu mélancolique chez la femme) et le fantasme : voir sans être vu, toucher ce qui pourrait appartenir à l'autre.
Le 4e, enfin, est la typique scène de rupture définitive car Mme de Clèves ne voudra plus le revoir et se laissera mourir : c'est le renoncement total de l'héroïne qui élève son âme en repoussant ses désirs adultères.
Vois comment chaque passage dramatise la situation (usage des temps verbaux, combien de lignes sont consacrées à une action qui ne prendra qu'un temps infime : se regarder par exemple, mesure le temps de parole comparé au pur récit, retrouve les clichés énoncés plus haut etc.). Ta comparaison avec le théâtre est intéressante : creuse le rapport de la progression romanesque à la structure de la tragédie (élément perturbateur, renversement, noeud, dénouement).
Pour la troisième question, je pense qu'avec tes réponses et les nôtres tu as suffisamment d'éléments pour y répondre. L'aveu et la fidélité au mari par-delà la mort expliquent aussi que Mme de Clèves garde son titre et ce nom au lieu de rester Mlle de Chartres. Pour un roman historique ayant pour cadre la Cour, laisser comme titre le seul nom de l'héroïne permet d'insister d'autant plus sur son destin tragique et sur l'ambition psychologique de Mme de la Fayette. Mme de Clèves est une héroïne au sens noble, comme le furent certaines héroïnes de romans baroques et précieux (
Clélie par exemple) que connaissait bien l'auteur.