Bonjour Drouit,
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Les correspondances verticales sont évoquées dans la "ténébreuse et profonde unité". Par ailleurs la nature dont il est question dans le poème n'est pas la campagne, mais le monde réel qui cache la surréalité.
Je te joins quelques notes sur ce poème, elles devraient répondre à tes questions.
Correspondances
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
Baudelaire, Les Fleurs du mal IV
Introduction
Charles Baudelaire, dans son recueil de poèmes
les Fleurs du Mal, œuvre pessimiste publiée en 1857, confère au poète un rôle nouveau de médiateur entre la nature et l’homme. Le début du recueil expose la situation du poète dans le monde contemporain de Baudelaire. Il paraît maudit (« bénédiction »), exilé, rejeté par le monde (« l'albatros »). Mais dans le sonnet « Correspondances », il revêt une fonction plus positive. En effet, Baudelaire est persuadé que seul le poète peut percevoir profondément le monde sensible, sa première source d'inspiration. Ici, le poète instaure avec la nature une nouvelle voie de connaissance qui lui permet des expressions novatrices dans ses poèmes. Le poète livre une méthode, celle de la synesthésie, c'est-à-dire des équivalences sensorielles. Cette recherche apportera dans le texte un grand nombre de comparaisons. Le sonnet « Correspondances » est donc un poème didactique qui présente une progression logique : l’instauration de la relation, les correspondances dans la nature elle-même, enfin les parfums dont seul le poète peut discerner les significations. Le poète utilise habilement la structure du sonnet : Les deux quatrains constituent le temps théorique, les deux tercets livrent le développement d'équivalence. C'est un véritable « art poétique ».
Une vision spiritualiste du mondedeux réalités : le naturel et le spirituel
La nature est présentée comme un lieu sacré. Il ne s'agit pas ici de la campagne même si la nature est ensuite comparée à une forêt. Baudelaire parle de l'univers perceptible par nos sens. La nature est évoquée sous la forme du temple, lieu de communication privilégié. Baudelaire évoque peut-être la pythie de Delphes dont les propos obscurs pour le commun des mortels étaient compréhensibles seulement pour les prêtres (le poète) qui les traduisaient à destination des fidèles.
Construction en deux parties, deux enjambements : aucun obstacle ne vient déranger l’équilibre. Analogie entre les arbres d’une forêt et les piliers du temple : thème de l’élévation vers l’au-delà : l'arbre prend racine en terre, mais ses branches s'élèvent vers le ciel. Fusion des différents domaines antinomiques évoqués : l’architecture, le vivant, le mystère. Symbiose rendue par l'oxymore " vivants piliers ". Assonances en " i " qui témoignent du caractère énergique. Les piliers sont par ailleurs personnifiés. L’adjectif " familier " montre l’habitude, la bienveillance.
Dans la deuxième partie, l’homme semble moins fort, à l’inverse de la nature qui semble un temple pérenne, alors que l’homme apparaît comme un voyageur en transit. L'homme est simplement évoque par le verbe " passer ", qui connote l'éphémère, et une certaine passivité. Le rythme de l'alexandrin, ou tétramètre, trop régulier et monotone déshumanise l'homme en évoquant un certain automatisme.
les correspondances verticales
Celui-ci est invité à décrypter les signes : difficulté de perception : « parfois », " confuses ". Cette relation reste souvent opaque et mystérieuse. L’homme doit donc chercher un sens, une traduction spirituelle derrière la matérialité du monde. Correspondances verticales entre l’homme et l’au-delà que Baudelaire a découvertes chez Swedenborg. Ce système repose sur une philosophie spiritualiste : le naturel, la matière, n'est qu'apparence, le spirituel ou réalité profonde est la cause première à l'origine de l'univers.
les correspondances horizontales
Dans le 2e quatrain, Baudelaire expose la théorie des correspondances horizontales entre les différentes sensations. Ce sont les synesthésies : fusion des sens. Baudelaire utilise un sens pour en percevoir un autre. Sonorités : échos des sons KDL qui se répondent dans les expressions: « qui de loin », « comme de la… ». Assonances nasales en " on " qui allongent le son et évoquent l'écho qui s'assourdit. Aspect nocturne : " ténébreuse ". Sensations riches et denses " long, de loin ". " Unité " : Baudelaire voit derrière la diversité de ses sensations l'unité profonde de l’univers. Dernier vers, noyau du poème, il résume les synesthésies des sens. C'est un vers particulièrement travaillé au niveau syntaxique, avec l'énumération de tois sujets participant à la même action. Voix pronominale réciproque : chaque sujet agit sur l'autre. La formule revêt presque la tonalité d'une maxime, elle est une règle essentielle du symbolisme. Trois sens sont évoqués. Tétramètre (3/3/3/3) qui montre leur équilibre. Le parfum est d’ailleurs un thème récurrent chez Baudelaire.
Dans les deux quatrains, les couleurs et les sons étaient légèrement suggérés : " noir-blanc ". En revanche, dans les deux tercets, lorsque les parfums sont évoqués, Baudelaire utilise une palette de couleurs et de sonorités plus vivantes.
Analyse de la pratique de la synesthésie :
Baudelaire tient à démontrer son talent d’analyste. En effet, il choisit l’exemple des parfums pour illustrer l’étendue des sensations qu’il peut percevoir. Les deux tercets forment d’ailleurs un sizain (une seule phrase).
" Il est ", donc est sensible, donc existe.
Baudelaire part d'une sensation très secrète, abstraite, le parfum. Le parfum est impalpable, la sensation est rendue par des allitérations de fricatives, consonnes de vent.
Il faut lui trouver des équivalences plus palpables. Adjectifs polysémiques « doux ». Les adjectifs connotent la candeur, l’enfance. Monosyllabes : gaieté.
Sensations avec trois " comme " successifs, avec une référence
• au toucher : " chairs d'enfants fraîches ",
• à l'ouïe : " le hautbois ",
• à la vision : " vent, prairie, printemps ".
De plus, on remarquera que ces sensations ne sont pas enfermées, mais débordent de leur domaine.
Le poète cherche un 2e exemple, auquel il ne donne plus d'équivalences sensibles mais morales, avec les notions de « corrompu, riche, innocente ». Anacoluthe par le tiret. Parfums plus mûrs, plus forts, ils sont évoqués sur quatre vers. Disproportions. Ils sont moins évanescents. Personnification qui s’adresse à un monde adulte " riches, corrompus ".
Gradation à travers ces 3 qualités :
- corrompu : il est lourd,
- riche : il est tenace,
- triomphant : il est dominant.
Gradation qui culmine par le mot très fort " expansion ", qui montre que le parfum prend plus d'ampleur encore. Champ lexical de l’incommensurable. La diérèse " expansion " mime la prolongation de cet infini. Tous ces éléments montrent la propagation du parfum qui s’exprime et se dilate. La gradation se continue à l'infini comme si cette sensation provoquait chez le poète l'élévation, et un oubli du spleen, un transport vers l'idéal.
Cette démarche ne peut pas dissocier les sens et l'esprit.
Dans cette gradation, le poète retrouve les sensations les plus lourdes, capiteuses, comme « le musc, le benjoin, encens », parfums exotiques, capiteux, rares, d’origine animales ou naturelles.
Mais au terme de ces sensations, c'est l'esprit qui culmine, du fait que l'idéal peut-être atteint par la quête des sens.
Les deux tercets sont une constante gradation : au début, le poète est un simple spectateur, à la fin il jubile. Son être entier est comblé, envoûté. Nous assistons à une intériorisation de son expérience dans un moment de plénitude.
Nature et fonction de la poésienaissance de la poésie symboliste
Baudelaire , très influencé par le romantisme et le Parnasse s'est imposé comme l'initiateur de l'école symboliste, reconnu par Rimbaud comme le " vrai dieu ".
Innovateur, il ouvre des voies nouvelles :
- en se situant dans une conception platonicienne de l'univers, où le monde réel n'est que le reflet d'une réalité supérieure,
- en conférant à la poésie la fonction de symboliser, c'est à dire d'unifier, de relier les diverses expériences sensibles et psychologiques.
une nouvelle connaissance de l'univers
- La poésie n'est plus un art futile chargé d'enjoliver la réalité, mais elle devient une forme de connaissance intuitive, la voie royale pour parvenir au secret du monde.
- A cette fin Baudelaire systématise le pratique des correspondances. De même la poésie doit entretenir des correspondances étroites avec les autres formes artistiques : peinture, musique.
Ce sonnet est donc très important dans l'esthétique symboliste et baudelairienne.
Conclusion
« Correspondances » est un poème où le parfum prend toute sa place et appelle " parfum exotique ", " la chevelure ". Dans ce poème, Baudelaire, par son invention poétique et les analogies qu’il utilise, réunit les deux mondes spirituel et humain, sensible et inaccessible. Il se fait ici l’héritier d’une pensée mystique et idéaliste qui présentait déjà le principe de l’analogie dans le monde. De Platon, aux romantiques allemands en passant par Balzac et Lamartine, la fonction du poète est de faire éprouver aux hommes dans les affinités des correspondances possibles l’unité de l’univers. Mais Baudelaire sait dépasser cet héritage pour trouver des accents qui lui sont propres et retrouver ainsi un chemin vers son paradis perdu. Initiateur par là du courant poétique symboliste, il ouvre la voie aux grands poètes et " alchimistes du verbe " que sont Verlaine, Mallarmé et Rimbaud.
Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Correspondances » : un art poétique idéaliste