Le monument que Mathilde fait aménager pour Julien n'est-il pas une caricature de sanctuaire romantique, avec son style pompeux, faussement antique, sa vue, sa grandiloquence mortuaire ? Pour Mathilde, la mise en scène se poursuit après la mort de Julien : elle réalise enfin son rêve narcissique, tragique et romanesque.
J'ai longtemps pris Stendhal pour un grand naïf, un fragile secrètement excité par des concupiscences latines (Stendhal et les italiennes…). Avec le recul, je perçois tout de même une distanciation ironique, surtout dans le Rouge et le Noir. La narration même vient castrer un des grands élans romantiques de Julien : son discours révolté lors du procès tourne court et se trouve expédié par du discours indirect libre / narrativisé, se perdant dans le brouhaha de la salle et les gémissements de femmes. Tout cela avait pourtant bien commencé !
Sans aller jusqu'à suggérer un bovarysme avant l'heure, il y a tout de même quelque chose dans ce traitement ridicule réservé à Julien, qui n'est pourtant pas mauvais bougre, au départ.
Je lis plusieurs messages sur ce fil qui me semblent confondre un peu facilement "anti-positivisme" et "refus de la science / du progrès technique". Je pense que ce n'est pas la même chose. Au XIXe, j'entends l'anti-positivisme (qui n'a d'ailleurs pas vraiment été posé en ces termes) comme une méfiance ou une résistance au scientisme dominant : certains émettent des réserves face à l'enthousiasme et à l'optimisme que provoque le progrès technique spectaculaire et rapide de ce temps. Si d'aucuns estiment que la science va libérer l'homme, réduire les inégalités, éradiquer les grands fléaux, diminuer la pénibilité des tâches, etc. certains restent prudents, ayant compris que c'est avant tout la nature humaine qu'il faut questionner afin de comprendre et prédire les évolutions de l'esprit scientifique et ses créations. Je ne vois là que du bon sens.
Que la verve romantique, à commencer par l'hyperbole hugolienne, puisse donner l'impression d'une condamnation univoque de la science et de la technique, je peux le comprendre. Néanmoins, je ne suis pas certain que les romantiques, même les plus nostalgiques au point de s'en retourner politiquement au point de départ à la fin du siècle, condamnent réellement le progrès, dont ils jouissent d'ailleurs bien souvent.
Je pense à Turner, qui peut peindre Le dernier voyage du Téméraire (The Fighting Temeraire tugged to her last berth to be broken up, 1839) pouvant aisément être vu comme une nostalgie de l'ancien mis à bas par le moderne, aussi bien que le Pluie, vapeur, vitesse (Rain, Steam and Speed, The Great Western Railway, 1844), où sa fascination pour la dernière prouesse technique est évidente.
Le positivisme XIXe est une forme de foi, invoquée pour combler le vide pressenti d'un monde sans dieu, ou d'un monde désenchanté, diraient les romantiques. Cette foi en la science, peut-être héritage radicalisé des Lumières, est une tentative de l'Homme d'inscrire sa nécessaire téléologie, sa fin dernière toujours inachevée et en devenir, dans une création engendrée par lui-même : l'accumulation de connaissances empiriques et son corollaire, le progrès technique et, pour certains, le progrès social qui en découlerait. Une façon d'inaugurer la solitude, en quelque sorte.
L'expérience de la Première Guerre Mondiale a été déterminante ; c'est aujourd'hui un propos facile, j'en conviens, quand on évoque le sujet de la foi placée dans la science et la technique, mais cela a imposé une certaine prise de conscience qui était auparavant assez marginale.
Être anti-positiviste signifie-t-il la même chose qu'être anti-rationnel ? N'est-ce pas faire preuve de rationalité éclairée que de se méfier d'une foi (par définition non raisonnable, non raisonnée et non raisonnante) excessive placée dans la science ? L'histoire nous prouve que s'il est bien un domaine de la pensée humaine instable, éphémère et en perpétuelle évolution, c'est bien la science. Selon Karl Popper (ou d'autres plus anciens, puisque même chez Avicenne / Ibn Sina, nous trouvons cette conception), c'est même ce qui la définit !
Ainsi, plutôt que de justifier cette prudence par une dialectique un peu stérile entre "bonne science/mauvaise science" ou "bon usage/mauvais usage", il conviendrait de justifier cette prudence à l'endroit du progrès (ou de ce qui est supposé a priori comme tel) par une compréhension de ses mécanismes : comment le progrès scientifique se produit-il ? comment produit-il du sens ? comment fait-il sens pour l'Homme, malgré sa nature par essence incomplète et inachevée ? comment (et pourquoi!) le progrès de la connaissance ramène-t-il sans cesse aux mêmes questions universelles relatives à la condition humaine ? quelles révolutions épistémologiques le développement des sciences fondamentales au XXe s. (mathématiques, sciences physiques notamment) a-t-il entraîné ? une science ne pouvant être expérimentée ou testée empiriquement est-elle encore une science, au sens de science de la nature (φύσις) ? comment le scientisme, encore largement dominant aujourd'hui, réagit-il à l'élargissement des sciences, qui sortent désormais de leur paradigme habituel ?
Je me dis souvent que l'ampleur des changements techniques qu'a pu connaître un homme du XIXe, disons comme Hugo (1802-1885), est inconcevable pour nous autres, aujourd'hui. Les rapports au monde, au temps, à la communication, à la vitesse, etc. furent radicalement bouleversés. On peut toujours m'objecter que l'avènement du numérique et d'internet à la fin du XXe s. est une plus grande révolution, mais l'informatique ne reste pour moi qu'un livre (puisque tout passe par l'écrit) avec des liens hypertext qui le connecte à d'autres livres ou pages…
Au début du XIXe, on voyage et communique peu ou prou comme durant les siècles précédents. À la fin du XIXe s., les trains rapides, la TSF, les rayons X, l'avion,… À l'échelle d'une seule vie, il y a de quoi avoir le vertige. Et du vertige à la peur…