Quelle est la relation entre le classicisme (siècle de Louis XIV) et la philosophie des Lumières, en France, et en excluant des auteurs proches du mouvement des anti-Lumières (comme Rousseau) ?Par exemple, on peut lire que certains philosophes des Lumières prennent pour modèle le classicisme : "C’est ainsi que, pour le xviiie siècle français, les auteurs classiques sont ceux qui apparaissent aux nouvelles générations littéraires comme des modèles à suivre : Voltaire sera le premier à affirmer son attachement à l’idéal du siècle de Louis XIV." https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/le_classicisme_en_litt%C3%A9rature/185913Aussi, les Lumières sont parfois qualifiées de "classiques": "In contrast to the Rationalism and Classicism of the Enlightenment" https://www.artspots.net/about-art/about-art/historic-art/romanticismPrécisions sur les motivations de ma question : On peut lire dans l’article du Larousse "Le classicisme en littérature" (dont le lien est donné ci-dessus) que le classicisme est particulièrement lié à l’absolutisme. Ce raisonnement est basé sur les réflexions du philosophe Nietzsche : "Le philosophe allemand Nietzsche pensait que toute civilisation aristocratique a pour conséquence l’épanouissement d’un certain degré de classicisme. Sa présence est, selon lui, liée à une époque de pouvoir absolu : quand une civilisation est forte, à mesure qu’elle s’affirme, elle va vers le classicisme."Or les Lumières s’opposaient à l’absolutisme.Si les philosophes des Lumières s’inscrivaient dans le classicisme (et on peut effectivement trouver de nombreux points communs entre ces deux mouvements culturels et philosophiques, comme l’attrait pour la raison, l’analyse, une recherche d’universalisme (la beauté absolue chez les classiques, et l’universalisme de la raison chez les Lumières)), est-ce qu’il y a une contradiction, est-ce qu’ils avaient considéré cela comme une contradiction ?
Les philosophes des Lumières s’inscrivent-ils dans le classicisme du siècle de Louis XIV ?
22 réponses · Page 1 / 2
@Fleuve
À mon avis, la filiation est formelle. Voltaire s’essaie à la tragédie et veut rivaliser avec Racine. Mais chez Diderot la tragédie devient drame bourgeois , chez Beaumarchais ou Lesage, la comédie devient satire.
Sur le fond, le philosophe des Lumières s’engage dans le combat politique, il ne se montre ni réservé, ni mesuré, ce n’est pas un "honnête homme" au sens classique. Il est contre l’absolutisme et pour une monarchie éclairée. Il est libre penseur et dénonce l’obscurantisme religieux. Chez lui, la raison ou plutôt le rationalisme militant et restrictif est un article de foi, elle n’a rien à voir avec la mesure classique. Il s’inscrit plutôt dans la tradition moderne au détriment des anciens.
@Jean-Luc
Bonjour Monsieur. Je vous remercie de votre réponse claire.
"À mon avis, la filiation est formelle." Pourrait-on dire que les Lumières utilisent la forme classique dans un souci de clarté, dans le but explicite de transmettre plus efficacement leurs idées politiques (que vous avez rappelées), et aussi parce que cette forme (la clarté d’expression) est plus en adéquation avec le fond (qui est de défendre la science, la raison, etc.) ?
Il me semble qu’il y a aussi quand même des points communs non négligeables sur le fond (mentionnés dans le bas de ma question : raison, analyse, etc.).
"Mais chez Diderot la tragédie". Pourquoi "mais" ?
"il ne se montre ni réservé, ni mesuré, ce n’est pas un "honnête homme" au sens classique." On réfère ici à des contraintes sociales que pouvaient imposer les classiques, contraintes qui pouvaient être plus arbitraires et morales (rapport avec l’absolutisme ?), comparé au Lumières, peut-être plus pratiques (rapport au libéralisme et à la science ?) ?
Chez les philosophes, je vois une filiation formelle avec le classicisme essentiellement pour deux raisons :
les dramaturges n’ont retenu du classicisme que le genre de la tragédie en vers, c’est ce qui a pu faire illusion chez Voltaire. Le "mais" avant Diderot signifie que l’auteur a choisi une autre forme parce qu’il a considéré que le moule classique ne correspondait plus à ses projets. Les philosophes ont choisi d’autres formes pour exprimer leurs idées : lettres, traités, discours, contes… Ils ont privilégié la prose, leur langue est moins châtiée que celle des classiques.Si, sur le fond, on peut discerner une parenté, c’est que ces philosophes ont reçu une formation classique : Voltaire, Condorcet et Diderot chez les jésuites, d’Alembert au collège des Quatre-Nations, ..Concernant d’éventuels points communs comme l’attrait pour la raison, l’analyse, une recherche d’universalisme (la beauté absolue chez les classiques, et l’universalisme de la raison chez les Lumières…, je trouve le rapprochement plutôt intellectuel. La raison des philosophes n’est point celle des classiques. Celle des philosophes est militante, celle des classiques mesure et sagesse. Les classiques sont dans l’ordre et l’harmonie, les philosophes dans la polémique, la lutte. L’honnête homme classique pense ce qu’il veut, mais n’impose rien à son entourage.
https://www.etudes-litteraires.com/honnete-hommeLes philosophes, qui ont hérité de la liberté de pensée intérieure des classiques, se sont montrés plus agressifs socialement que leurs aînés.
En revanche, l’analyse rationnelle, la dénonciation des passions (même si les cibles ont changé) rapprochent les philosophes des classiques, même si leur position est plus partisane, moins généraliste.
Sur le fond, sur les fondamentaux (la raison et l’universalisme), il y a filiation entre les classiques et les philosophes des Lumières*. Cela se traduit peut-être par une continuité sur la forme ("Voltaire s’essaie à la tragédie et veut rivaliser avec Racine."), qui est appuyée par le fait que les philosophes des Lumières ont reçu une formation classique.Par contre, les deux mouvements du classicisme et des Lumières sont distincts. L’époque a changé, et les Lumières ont apporté de nouveaux enjeux à traiter (lutte contre l’absolutisme et le clergé, réflexions sur le progrès, etc.). Donc il y a quand même une discontinuité sur le fond ("La raison des philosophes n’est point celle des classiques. Celle des philosophes est militante, celle des classiques mesure et sagesse."), qui s’est d’ailleurs peut-être traduite par une discontinuité sur la forme ("Les philosophes ont choisi d’autres formes pour exprimer leurs idées : lettres, traités, discours, contes… Ils ont privilégié la prose, leur langue est moins châtiée que celle des classiques.").--> *(D’ailleurs, de ce point de vue, pourrait-on dire qu’il y a continuité entre les philosophes de l’Antiquité, l’humanisme de la Renaissance, les écrivains classiques, et les philosophes des Lumières ?)
Il y a bien continuité entre les philosophes de l’Antiquité, la Renaissance et les Lumières (mais j’exclurais le classicisme).
Pourquoi exclure le classicisme ?
Je vais peut-être dire une bêtise (et je ne doute pas que @Jean-Luc me corrigera si tel est le cas), mais il faut effectivement distinguer le fond de la forme. Il y a bien sûr une continuité dans le développement des idées (ou leur redécouverte) depuis l’Antiquité, çà… c’est le fond. Mais le classicisme, c’est de la forme.
Je pense qu’il doit être assez aisé de faire un parallèle avec la peinture depuis le milieu du XIXe par exemple : un même sujet peut être représenté de plein de façons selon les différents courants qui vont naître… mais l’idée, le sujet, sera toujours le même. Idem sans doute pour la musique.
J’aurais personnellement tendance à penser qu’il y a souvent des ruptures sur la forme, mais, finalement, rarement sur le fond dans le domaine artistique. De façon amusante, j’en viens du coup à penser que les ruptures sur le fond (et moins sur la forme car les outils pour décrire les phénomènes certes évoluent, s’étendent et s’affinent) relèveraient plutôt du domaine scientifique : Galilée, Newton, Einstein, Schrödinger, ce sont des ruptures de paradigmes (fond)… mais les outils de base (forme) restent les mêmes (en gros… les mathématiques).
@Fleuve
J’exclus le classicisme parce que cette période de trente ans est un miracle qui repose sur un triple pilier (Monarchie absolue, catholicisme, esthétique fondée sur l’Antiquité). C’est un mouvement voulu par le Roi-Soleil et destiné à le glorifier (directement ou indirectement).
@Dudule a tout à fait raison, ce sont bien certaines découvertes scientifiques qui ont ébranlé la doxa : Copernic, Galilée… particulièrement dans le rapport au christianisme. La Renaissance, les Lumières sont dans cette dynamique de contestation, pas le classicisme.
Oui, mais attention : dans les ruptures de doxa, il n’y a pas nécessairement, à la base, au moins en sciences, de volonté spécifique de contestation : "simplement" celle de faire accepter l’évidence "tangible" des faits et de proposer de nouvelles interprétations des choses.
Oui, quand je parle de contestation, il s’agit bien d’utiliser une théorie scientifique dans d’autres domaines et à d’autres fins. Par exemple, Voltaire, dans Micromégas, extrapole à partir de la théorie copernicienne pour attaquer l’anthropocentrisme supposé de la Bible.
Et donc le classicisme a peu à voir avec tout ça (= l’usage des sciences par les philosophes, y compris ceux de l’Antiquité, qui remet en cause les croyances religieuses et les systèmes politiques despotiques basés sur celles-ci) ?
J’imagine que Louis XIV ne souhaitait pas particulièrement qu’on remette en cause l’Église catholique et ses dogmes religieux.
À quelle période l’auteur fait il référence quand il parle d’"époque classique" ici (en opposition à "époque moderne") ?
"Alors que l’époque classique avait insisté sur la passivité des passions et la tyrannie qu’elles exercent sur l’âme, l’époque moderne s’intéresse à leur activité. Le romantisme cherche dans les passions l’énergie qu’on ne trouve plus dans la grande Raison à laquelle croyaient les Lumières."
"Rapport de la commission de français : xixe- xxie siècles" Pierre Glaudes, en collaboration avec Carole Talon-Hugon, xviie congrès Guillaume Budé, Lyon, 26-30 août 2013.
@Fleuve
C’est le XVIIe siècle. Le propos se réfère aux moralistes qui dénoncent la passion comme dangereuse pour la paix et le salut de l’âme : Madame de La Fayette, La Rochefoucauld, La Bruyère, Racine, Pascal…
@Jean-Luc Parfois classique réfère à cette période très courte de 30 ans du règne de Louis XIV, parfois à tout le XVIIème ?À quand fait-il commencer l’époque moderne ? Je pensais que l’époque moderne commençait en 1453, ou alors à Descartes, ou alors à Manet (en fonction de si on parle de période historique, période philosophique, ou période artistique).
@Fleuve
Ces notions de classicisme et de modernité sont à géométrie variable.
Ici classique s’oppose à baroque au XVIIe siècle. Quant à moderne, il semble se référer à la révolte romantique contre les contraintes classiques et le rationalisme des Lumières.
@Jean-Luc Merci beaucoup de ton aide
Dans la page Romantisme allemand de Wikipédia, on associe progrès et classicisme "Le romantisme est né en réaction au monopole de la philosophie de la raison des Lumières et en réaction au classicisme inspiré de l’Antiquité. Les sentiments, la Sehnsucht, le mystère et le secret sont désormais mis en avant. À l’optimisme du progrès inhérent au classicisme est opposée l’incapacité à la décision du romantisme."Les auteurs classiques du XVIIème étaient très optimistes vis-à-vis du progrès ?
@Fleuve : Le classicisme allemand (tardif = fin 18e avec Goethe et Schiller) n’est pas comparable au classicisme du 17e français. De quel pays parlez-vous dans votre question ? Si c’est de la France, la réponse est non. C’est véritablement avec la fin du règne de Louis XIV, la licence de la Régence, le recul de l’Eglise (entre autres facteurs) que commença à se développer en France l’idée de progrès / bonheur pour en revenir à votre interrogation initiale. Ci-dessous Goethe (à gauche) et Schiller à Weimar[upl-image-preview url=https://www.zupimages.net//up/22/50/h8e4.jpg]
@fandixhuit Merci beaucoup pour votre réponse, et pour la photo



