Bonjour,
Dans les Liaisons Dangereuses, la Marquise de Merteuil propose une mission à Valmont : séduire Cécile Volanges, mission qu’il refuse. Il lui raconte donc son désir de séduire Madame de Tourvelle - projet qui ennuie la marquise.
Voici ma question : en fin de compte, pourquoi lui propose-t-elle de se donner à lui s’il réussit cette entreprise de séduire Mme de Tourvelle, alors qu’elle n’y trouve aucun intérêt (elle se fiche de cette personne, ce n’est pas la mission qu’elle lui a proposé, elle trouve cette conquête ennuyeuse) ? D’autant plus que se donner à lui est la plus grande récompense, l’ultime transgression à leur romance platonique, ce contrat me paraît très déséquilibré (l’intérêt de Valmont est double, le sien on se demande en quoi il consiste, non ?). Pouvez-vous me dire ce que vous en pensez ?
Merci
@MadamedeMerteuil
D’abord la relation de Mme de Merteuil et de Valmont n’est pas platonique. Valmont a été son amant. S’il s’est détaché d’elle, il éprouve un regain d’intérêt pour la sulfureuse marquise.
Pour comprendre où est l’intérêt du libertin, il faut abandonner toute idée de sentimentalisme et de sensualité. Le libertinage est un art d’abord cérébral : manipuler la cible pour la conquérir. L’art du libertin est la poliorcétique (l’art du siège, ne pas oublier que Laclos était officier et fin connaisseur des ouvrages de Vauban). Plus la place est difficile à prendre, plus illustre sera la renommée du vainqueur.
En vrais libertins, Valmont et Merteuil sont en concurrence. Ils veulent être les meilleurs. Leur moteur intime est l’orgueil. Valmont veut faire céder Mme de Tourvel, l’inaccessible dévote, c’est sa lubie du moment. Merteuil veut reprendre le contrôle de Valmont , lui imposer sa volonté. Pour se venger de la fatuité de son amant actuel, elle a décidé de corrompre sa future épouse, la jeune et sotte Cécile. Elle a besoin de Valmont pour mener à bien ce projet. Ce dernier refuse tout d’abord. Mais il se trouve que Cécile habite près de la présidente. Quand Merteuil met au défi Valmont, elle le rapproche de fait de Cécile. Elle n’aura plus qu’à le piquer au vif en lui donnant Cécile comme tâche accessoire. Elle sait déjà que, si Valmont séduit la Présidente, elle lui demandera de rompre aussitôt pour lui éviter le ridicule de la passion. Un libertin amoureux est un personnage fini dans ce milieu des roués. Merteuil est une manipulatrice subtile qui a toujours un coup d’avance. Elle se veut la maîtresse du jeu.
J’ai bien vérifié après mon commentaire, effectivement leur amour n’est pas platonique, cependant tout laisse suggérer que cela fait longtemps qu’il ne l’ont pas consommé et que le fait de proposer un tel marché a une valeur très importante dans leur relation.
En l’occurrence, au moment de ce marché, quel est le véritable intérêt de Madame de Merteuil ? Il ne faut pas monter l’histoire à l’envers. La valeur de ce marché n’a de poids qu’au regard de la suite du déroulement narratif. Mais au moment où elle le propose : En quoi y a-t-il un enjeu à être "le/la meilleur/e" puisqu’elle dit elle même que c’est une conquête facile (La présidente) et pour laquelle elle n’y a aucun intérêt ? Elle est surprise que Valmont tombe amoureux de Mme de Tourvel, elle ne pouvait pas le prévoir, et de toute façon au début du récit ce n’est qu’une conquête de plus assez banale.
Son intérêt, au début du récit, serait plutôt de poursuivre leur jeu chaste puisque c’est en partie de là qu’elle tient son emprise sur Valmont (c’est elle qui se refuse à lui) — à moins d’une mission vraiment difficile et qui lui rendrait vraiment service. En l’occurrence, elle ne propose pas ce marché pour séduire Cécile de Volange (puisque ça serait trop facile de toute façon "beaucoup d’autres triompheraient de cette tache" - elle n’a pas besoin de Valmont spécifiquement pour se venger, d’ailleurs elle utilise Danceny) ; et qu’elle se fiche de la présidente — ou en tout cas je ne vois pas en quoi l’enjeux de cette séduction ordinaire qui ne sert pas Mme de Merteuil peut avoir assez de poids dans la balance en comparaison avec leur dynamique de couple (qui a bien plus de valeur). — ou d’une mission impossible à réaliser et divertissante.
Ce que j’essaie de dire que du point de vue de la mentalité du personnage de Madame de Merteuil je trouve qu’elle n’a aucun intérêt à proposer ce marché au moment du récit (bien sûr c’est ce qui deviendra le noeud de l’intrigue sans lequel ce roman n’aurait pas d’intérêt, mais ça, c’est plus tard) et j’aimerais qu’on me démontre pourquoi j’ai tord.
Parce que, simplement, elle est "perverse" - osons l’écrire ? Elle s’amuse et se réjouit de la situation qu’elle crée : c’est ce jeu fourbe qui l’amuse, elle se fiche complètement des conséquences pour les autres, lesquelles n’auront a priori aucune influence sur elle. Qu’importe ce que cela peut lui apporter ou pas, si ce n’est sa satisfaction de réussir ce qu’elle entremet. Valmont est son coq, Danceny son dindon. Volange, la… farce ? (Hum… j’ai fait mieux dans la métaphore animale…).Comme écrit par Jean-Luc plus haut, il n’y a là qu’orgueil, défis incongrus (mais c’était un peu l’air du temps) et manipulations qui régissent l’affaire. Il faut que tu relises la biographie de l’auteur…NB. tord ---> tort ;-) tordu/tortueux ;-)))) Faute usuelle ;-)
Je lis bien tout ce que vous dites, et j’avais bien compris tout ça. Elle est perverse et elle se fiche des conséquences pour les autres, pas des conséquences pour elle : en l’occurrence, offrir son corps à Valemont contre rien ou presque ce n’est ni pervers ni gratifiant pour elle. Elle s’amuse mais elle n’est pas idiote (contrairement à Valemont qui ne cherche que le plaisir sans se soucier des conséqunces), elle cherche à tirer profit de ses actes, ici elle n’en tire aucun profit - sinon lequel ? L’amusement n’est pas un argument, elle pourrait trouver des contrats pour s’amuser sans avoir à payer elle-même les conséquences. / Quel orgueil trouverait-elle à perdre (puisque cette mission est facile, elle le dit elle-même) ? Est-ce un défi incongru, vraiment ? Il me semble que cela fait partie de leur petit jeu habituel.
Je lis bien tout ce que vous dites, et j’avais bien compris tout ça. Elle est perverse et elle se fiche des conséquences pour les autres, pas des conséquences pour elle : en l’occurrence, offrir son corps à Valemont contre rien ou presque ce n’est ni pervers ni gratifiant pour elle
En effet, s’offrir à Valmont n’est apparemment pas gratifiant pour elle, mais donner l’impression à son complice en libertinage qu’il va devenir le meilleur, qu’il va gagner dans leur compétition implicite est le plus sûr moyen de lui faire perdre toute lucidité, de le ramener dans l’intrigue. Merteuil est dans la stratégie (le long terme), là où Valmont est dans la tactique (le court ou moyen terme). L’objectif de Merteuil, rappelons le, est d’être la maîtresse du jeu, elle se veut le génie de la manipulation. Sa satisfaction est intellectuelle. Sa perversité est diabolique parce qu’elle est du domaine de l’esprit. Domination et asservissement sont ses objectifs ultimes. Elle se cache pour exercer la toute-puissance.
(contrairement à Valemont qui ne cherche que le plaisir sans se soucier des conséquences
Erreur là aussi. Pour Valmont, le plaisir n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Sa satisfaction est d’abord orgueilleuse, d’être arrivé à imposer sa volonté. Posséder à nouveau Merteuil serait signifier qu’il est devenu son maître.
Remarquons que Laclos exploite avec génie ce ressort de la tragédie antique, l’hybris : les dieux perdent les humains orgueilleux en les aveuglant.