Anglicismes vs. hellénismes

Langue française

15 réponses

Bescherelle · L'essentielBac français 2027Fiches bac françaisBrevet 2027
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Bonjour,

Je me demande de plus en plus pourquoi il est non seulement acceptable, mais même encouragé, de parsemer la langue française de mots généralement savants tirés du grec ancien, alors que quand ils viennent de l’anglais, ils sont décriés comme étant des anglicismes. Quelle est la différence entre ces deux types d’emprunts ? Je ne la vois pas, quelque chose doit m’échapper, au point où je me demande si cette discrimination est véritablement linguistique, ou si elle ne serait pas plutôt politique.

Je note au passage que certains mots tirés du grec ne semblent a priori absolument pas nécessaires en français dans la mesure où ils n’expriment rien qui ne soit pas exprimable avec les mots qu’on a déjà. Je pense par exemple au mot "sème" venant du grec σῆμα qui lui-même a le sens passablement vague et imprécis de "signe, signal" : on a un équivalent parfait en français, mais on le trouve trop "courant" pour l’utiliser dans un domaine technique, donc le recours au grec permet d’en "spécialiser" l’usage. Pourtant, si au lieu de σῆμα on avait pris l’anglais token (qui signifie pratiquement la même chose), on aurait alors hurlé à l’anglicisme injustifié. Deux poids, deux mesures ?

Merci !

D’abord, il me semble que les emprunts à d’autres langues font partie intégrante de l’évolution d’une langue naturelle. L’acceptation, le succès, la permanence ou la disparition de ces "-ismes" est ensuite affaire de sociolinguistique, essentiellement, comme tu sembles le suspecter.

En français, c’est surtout au XVIIIe-XIXe sècles que nous avons connu une recrudescence d’hellénismes, en partie à cause de l’essor de la science et de la technique : de nouveaux concepts sont apparus, souvent jusque dans la vie quotidienne, nécessitant une appellation. Par filiation et héritage, ces bouleversements épistémologiques se sont surtout manifestés par des néologismes dérivés du grec. On peut aussi y voir une forme de snobisme savant, ce que là aussi tu évoques, je crois. Il serait intéressant de chercher un auteur du XIXe s’étant offusqué de l’apparition de ces termes. Le XXe a allègrement poursuivi cette tendance, consacrant l’avènement de la technique.

Les hellénismes dont tu parles n’ont-ils pas tout simplement l’avantage de l’antériorité ? Simple hypothèse. On continue peut-être aujourd’hui de former des mots à partir du grec.

Aujourd’hui, et depuis au moins les années 1980, l’anglicisme est l’exemple type, témoignant d’un sociolecte particulier : celui des gens à la mode, des novateurs, des modernes, de la hype, plus récemment celui des "proactifs", des managers et autres apôtres de la novlange entrepreunariale, dissimulant souvent un néant conceptuel ou factuel. Tout cela est triste pour l’anglais, qui ne mérite pas cela.

Il y a toujours deux poids deux mesures, et même plus encore. Le grec reste drapé de tous ses ors, alors que plus personne ne l’étudie et ne le comprend. C’est la filiation mythique, la racine qui manque à toutes les autres, l’origine fantasmée, l’héritage pur et lumineux. L’anglais, au contraire et malgré les modes et postures des philistins, reste la langue des marchands du temple, du capitalisme et de la modernité. Cette pauvre langue germanique est, en un mot, vulgaire aux yeux des élites intellectuelles, presque barbare, fort loin du prestige olympien du grec ou de l’imperium latin, maîtresse-langue du savoir en col amidonné.

L’abus des hellénismes n’est pas non plus recommandé ! Il y a eu des excès sous la Renaissance !

Je pense par exemple au mot "sème" venant du grec σῆμα qui lui-même a le sens passablement vague et imprécis de "signe, signal" : on a un équivalent parfait en français, mais on le trouve trop "courant" pour l’utiliser dans un domaine technique, donc le recours au grec permet d’en "spécialiser" l’usage. Pourtant, si au lieu de σῆμα on avait pris l’anglais token (qui signifie pratiquement la même chose), on aurait alors hurlé à l’anglicisme injustifié. Deux poids, deux mesures ?

Deux poids, deux mesures, oui, et c’est justifié par l’harmonie de notre langue, dont la formation repose beaucoup sur les langues latines et grecques qui s’intègrent très facilement dans notre vocabulaire par leur morphologie et leur phonétique. Ce n’est pas du tout le cas de l’anglais dont l’intégration exigeait jadis un traitement qui déformait les mots de manière à leur donner une apparence passe-partout : on cite toujours ces mots paquebot, redingote ou boulingrin comme exemples de telles adaptations réussies. Cette méthode qui déforme les mots d’origine n’a pas que des avantages et est depuis assez longtemps abandonnée, ce qui fait que les mots anglais nous arrivent encore tout revêtus de leurs habits anglais. Autant "sème" passe merveilleusement en français (mais n’est pas parfait à mon avis car il a trop d’homonymes), autant "token" rompt l’harmonie habituelle de la langue (phonétique et graphique) : nous n’avons pas beaucoup de séquences finales "ken" en français (le plus proche est le mot "akène", dérivé du grec, et d’ailleurs bien isolé).

"L’abus des hellénismes n’est pas non plus recommandé ! Il y a eu des excès sous la Renaissance !"

Pas que sous la Renaissance, d’ailleurs : regardez la classification des sciences proposées par Ampère (qui a mis plus de 20 ans à la rédiger)… Elle n’est pas mal construite, mais l’abus de néo-hellénismes l’a plombée.

C’est justifié par l’harmonie de notre langue, dont la formation repose beaucoup sur les langues latines et grecques qui s’intègrent très facilement dans notre vocabulaire par leur morphologie et leur phonétique.

Effectivement, et ça permet de forger des mots bien plaisants, qui font de jolis pieds de nez au "savoir en col amidonné" :

soûlographie, trombinoscope, baisodrome, bizarroïde, bobologue, voyoucratie, bigophone, etc.

Quant au terme token, il est parfois utilisé en informatique, mais semble-t-il dans un sens un peu différent de sème :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Token

https://fr.wikipedia.org/wiki/Analyse_lexicale

Ces mots sont très chouettes.

Je n’ai connu "token" qu’en informatique, en effet.

Oui, c’est vrai, le grec autorise les néologismes les plus savoureux. J’ai un faible pour baisodrome, qui selon moi ne relève plus de la linguistique, mais de l’art ! Le latin permet-il cette récréation ? Il me semble un peu gourmé, un peu frigide. Mais je suis largement imbibé, ce qui, vous le savez j’espère, invite à la compréhension.

Un de mes préférés est tétracapillectomie ☺️

Merci pour vos réponses. Je vais y réagir en me faisant un peu l’avocat du diable, mais c’est simplement pour mieux cerner les arguments.

Deux poids, deux mesures, oui, et c’est justifié par l’harmonie de notre langue, dont la formation repose beaucoup sur les langues latines et grecques qui s’intègrent très facilement dans notre vocabulaire par leur morphologie et leur phonétique. Ce n’est pas du tout le cas de l’anglais dont l’intégration exigeait jadis un traitement qui déformait les mots de manière à leur donner une apparence passe-partout

Pour moi, c’est loin d’être évident. Aucun doute certes pour le latin, en tant que langue-mère du français, mais le grec appartient à une autre branche de l’indo-européen, au même titre que l’anglais, et il me semble que la phonologie du grec est à peu près aussi éloignée que l’anglais de celle du français. Et dire que les mots grecs s’intègrent très facilement au français, c’est passer sous silence les ῥ, les θ, les χ, les diphtongues ευ, οι, αι, qui n’existent pas en français, et dont la prononciation a été complètement déformée pour les intégrer au français. Le χ est particulièrement frappant, vu le flottement dans l’usage qui fait qu’on ne sait pas s’il faut parler en chimie de [kélation] ou de [chélation], de molécule chirale ou "kirale", etc.

Au final, les détails phonologiques du grec qui devraient nous poser problème sont presque les mêmes qu’en anglais, à savoir : les consonnes aspirées (h, t, p, k, qui sont aussi aspirées en anglais), le r non-grasseyé, et les diphtongues. Pourtant on a décidé que ce n’est pas un problème et que c’est harmonieusement adaptable pour le grec, mais pas pour l’anglais.

Quant à l’harmonie graphique, quand on tombe sur des mots comme aphte (qu’on devrait écrire aphthe), autocht(h)one et autres, là encore c’est loin d’être une évidence.

En comparaison, pour reprendre l’exemple que je donnais avec le mot anglais token, on pourrait l’adapter en tokène, tout simplement. On a fait bien pire avec le grec, en matière de défigurations de l’original.

J’en viens donc à penser que le véritable motif est celui évoqué par Lucid_Lynx et qu’au final c’est juste une affaire de… standing. Non ?

soûlographie, trombinoscope, baisodrome, bizarroïde, bobologue, voyoucratie, bigophone, etc.

Ne s’agit-il pas là plutôt de mots-valises ? La deuxième partie est certes une racine grecque, mais pas la première. Les Américains sont très friands de ce genre de construction, et c’est ce qui donne naissance à des termes tels que bigorexie, pescovégétarisme, qui n’ont rien d’humoristique et sont pris très au sérieux (on trouve des articles scientifiques sur la bigorexie), et il ne me vient pas d’exemple au pied levé, mais ça mène à des constructions parfois carrément illogiques du point de vue étymologique…

Au bout du compte, je me demande pourquoi on a été si permissifs et conciliants avec le grec, et si dédaigneux avec l’anglais, si ce n’est pour des raisons de prestige qu’il devient de plus en plus difficile de continuer à défendre au 21e siècle.

Merci !

Ne s’agit-il pas là plutôt de mots-valises ?Les éléments -graphie, -scope, -drome, -oïde -logue, -phone sont ici perçus comme des quasi-suffixes vivants parfaitement intégrés à la langue et pouvant être adjoints à des vocables tout à fait français. Il n’y a pas troncation du premier élément comme c’est le cas pour les mots-valises.Il est à noter que les éléments grecs terminaux cités (et pas mal d’autres) se sont plus ou moins internationalisés et sont également présents et retranscrits dans bon nombre de grandes langues aux phonologies fort diverses … y compris l’anglais. C’est leur grande internationalité, plus qu’un supposé "prestige du grec", qui entre en jeu.

Bonjour,Modeste contribution à l adiscussion. En particulier sur le pourquoi il est peu usuels de trouver des néologismes purement latins (je mets à part les amusants "capillotracté" et "tétracapillectomie"). Je pense que la première raison est que les Latins, contrairement aux Grecs n’ont pas utilisé la technique d’agglutination pour forger de nouveaux mots. Contrairement à l’allemand, par exemple, qui manie fort bien cette technique. Il existe cependant quelques rares exemples. La question, c’est : pourquoi ?Je vous soumets une hypothèse (je ne suis absolument pas spécialiste du sujet !). Considérons l’agglutination A + B ---> AB (j’exclus le cas où A serait un simple préfixe préprositionnel et B un simple suffixe). A et B sont a priori chacun déclinable. Comment fait-on pour décliner AB ? En fait, tous les coups sont permis. Prenons les 3 exemples les plus usuels :* paterfamilias (littéralement : "le père de famille"): ici, on décline A et pas B. C’est logique car B (familias) est en fait déjà décliné (c’est un génitif archaïque en -as, d’ailleurs certains utilisent le génitif "classique" "paterfamiliae"). Le génitif est donc : patrisfamilias (ou patrisfamiliae). Bon, ici, A et pas B.* rosmarinus (romarin) : ici, la plupart des auteurs déclinent et A et B, ce qui donne le génitif : rorismarini. Mais quelques autres ne déclinent que… B* jusjurandum (serment) : ici, la plupart des auteurs déclinent et A et B, ce qui donne le génitif : jurisjurandi. Mais quelques autres ne déclinent que… B.Bref, c’est la pagaille. Et vous imaginez ce qui se passe quand on est "à 3 étages" : ABC… Le latin, du moins le latin classique, n’a pas vraiment voulu s’embarquer dans une telle aventure morphologique. Cela aurait sûrement été possible mais il aurait alors fallu fixer les règles de déclinaison de A et de B. Le pas n’a pas été franchi, là où le grec l’avait fait et fourni plein de mots… au latin.Du coup, et paradoxalement, le français ira chercher ses néologismes plutôt vers le grec que vers le latin. Quant à la reluctance à introduire des néologismes "anglais", c’est que le français est une langue… latine matinée de grec… pas une langue d’origine germanique comme l’anglais (même si l’anglais est quand même pas mal matiné de français/latin/grec).Prenons l’exemple de "token". Voici l’étymologie selon Wikipedia :"Du vieil anglais tācen, du proto-germanique *taiknam, issu de l’indo-européen *deik- (« montrer »), racine qui a donné δεῖξις en grec ancien, et digitus en latin. À rapprocher du néerlandais teken et de l’allemand Zeichen, ainsi que du suédois tecken."Pour un Français, l’aboutissement de l’indo-européen en "tācen" n’évoque absolument rien. Donc, "token"… pas mieux. Parler par exemple de "digit" plutôt que de "token" serait plus immédiatement évocateur, non pas nécessairement du sens, mais d’une continuité plus immédiate avec le latin (tout le monde n’a pas fait d’indo-européen) ;-)Bon, simples réflexions qui valent ce qu’elles valent, entre la poire et le fromage.

De très nombreux mots latins me semblent cependant composés selon la structure A + B : caprifolium, oviparus, grandiloquens, pusillanimus, ignivomus, nudipes…

Merci Jehan et dudule pour vos remarques très intéressantes.Quant à la reluctance à introduire des néologismes "anglais", c’est que le français est une langue… latine matinée de grec… pas une langue d’origine germanique comme l’anglais (même si l’anglais est quand même pas mal matiné de français/latin/grec).Sauf que le grec fait partie de la branche hellène de la famille indo-européenne, alors que le français fait partie de la branche romane, et l’anglais de la branche germanique. Donc si le français est (devenu) matiné de grec, on ne peut pas le justifier par une quelconque proximité linguistique. C’est pour ça que je parlais d’un éloignement comparable entre le français et l’anglais d’une part, et le français et le grec d’autre part.En fait, la question qui m’occupe vraiment, c’est : pourquoi rejeter les néologismes techniques et scientifiques tirés de l’anglais américain, à notre époque où, pour le meilleur et pour le pire, ce sont les États-Unis qui dominent les sciences et les techniques. Pourquoi s’évertuer à inventer un pourriel tout à fait artificiel au lieu d’adapter spam en spamme (par exemple), tout comme nos ancêtres ont repris doxa à partir de δόξα, alors que rien dans ce mot grec ne sonne ni n’a l’air français. S’ils l’ont fait avant à partir de la langue dominante de l’époque, pourquoi n’aurions-nous plus le droit de le faire à partir de la langue dominante d’aujourd’hui ?Mon questionnement peut sembler oiseux, mais il y a certains domaines tels que la psychologie qui deviennent illisibles tant ils sont criblés de néologismes non traduits parce que non traduisibles, à mesure que de nouveaux concepts sont inventés. On pourrait alors soit entreprendre la tâche titanesque de refondre ce corpus à la croissance exponentielle dans un moule conceptuel purement francophone, ou alors simplement absorber ces nouveaux concepts dans leur forme originale, comme on l’a fait avec les concepts exprimés en grec par le passé. Je ne sais pas trop comment me positionner sur le sujet…

Oui @Jehan je n’ai peut-être pas été assez précis. Bien sûr que ces mots existent, parfois dès le latin classique (et je m’en tiens au latin classique). Ce que je veux dire, c’est que, les mots du latin classique ayant étant acceptés, on n’a pas souhaité aller vraiment plus loin. La langue de César a rajouté des termes pour la géographie ou l’aspect militaire, Cicéron & coll. en ont rajouté pour les aspects littéraires (le plus souvent ramenés de Grèce), Pline a complété pour la "nature" (et l’oeuvre est immense !) et Vitruve pour l’architecture. Mais ce que je veux dire c’est qu’il n’y a pas vraiment eu de (volonté de) création de nouveaux mots à l’époque du latin classique (disons -I/+I siècles). Les exemples que tu cites sont plus tardifs, je pense. Si j’en crois Gaffiot, pusillanimus n’apparaît qu’à partir de la Vulgate ; caprifolium ne figure pas chez Gaffiot, oviparus chez Apulée (+ IIe), grandiloquens ne figure pas chez Gaffiot… mais on y trouve grandiloquus chez Cicéron (mais cela rejoint un peu ce que ce que j’excluais en A : pas de préfixe "générique") ignivomus apparaît chez Fortunatus, très très très tardivement. La seule chose que je veux dire c’est que le latin classique ne me semble pas avoir encouragé la construction de ce genre de néologismes… ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il n’y eut pas de constructions postérieures.

Et dire que les mots grecs s’intègrent très facilement au français, c’est passer sous silence les ῥ, les θ, les χ, les diphtongues ευ, οι, αι, qui n’existent pas en français, et dont la prononciation a été complètement déformée pour les intégrer au français. Le χ est particulièrement frappant, vu le flottement dans l’usage qui fait qu’on ne sait pas s’il faut parler en chimie de [kélation] ou de [chélation], de molécule chirale ou "kirale", etc.

Le latin classique et surtout le latin tardif ont intégré eux-mêmes énormément de mots grecs en adaptant leur phonétique à la phonétique du latin, ce qui fait que tous les mots grecs s’intègrent parfaitement au système phonétique francais : il est clair que la prononciation en français des mots d’origine grecque n’a que peu à voir avec la prononciation des mots en grec ancien, mais on s’en moque complètement puisque le grec ancien est une langue morte. Et quand on utilise le grec pour des mots modernes, c’est généralement simplement qu’on pioche dans un grand réservoir de racines servant de préfixes ou de suffixes supposées plus ou moins connues ou du moins décryptables.

C’est la différence avec l’anglais où les habitudes modernes font qu’on souhaite maintenant préserver l’orthographe d’origine du mot pour les emprunts contemporains. Il me semble qu’on hésiterait aujourd’hui à proposer "tokène" pour "token".