Bonsoir à toutes et tous,Bon, je vais poser une question qui ne va pas plaire.Je lis beaucoup de choses sur ce site, et y apprends également beaucoup. Mais un point me laisse perplexe : l’"analyse" de textes.Dans un exemple très récent concernant Dumas et La Rochefoucauld, on lit des termes analytiques très "savants", que je ne dénie pas. Mais… quel en est l’intérêt ? Ceci rejoint un commentaire que j’avais fait il y a quelques temps quant à la multiplication de la nomenclature des compléments circonstanciels.Faut-il, toujours, faire entrer mots, phrases et textes dans des cases ?L’écrivain se soucie-t-il vraiment de la lecture qui sera faite de ses textes à des aunes qu’il ne connaît parfois même pas ? Ou écrit-il "avec ses tripes", ce qu’il ressent "sur l’instant" ?Je doute que Molière se soit levé un matin avec cette idée : "Tiens, aujourd’hui, je vais faire un accord sylleptique", de même que Dumas se soit levé en se disant : "Tiens, aujourd’hui, je vais écrire un paragraphe omniscient avec focalisation 0 ou externe".Quand Eluard écrit : "La Terre est bleue comme une orange"… Objectivement, ça tombe dans quelle(s) case(s) ?
La question qui ne va pas plaire : de l’analyse des textes
19 réponses
Bonsoir,
L’analyse littéraire est une technique qui utilise comme toute technique un vocabulaire propre à son domaine et répondant à des définitions précises. Ce vocabulaire permet de décrire l’objet texte dans ses caractéristiques. La finalité de l’analyse est bien de trouver par quels procédés un auteur cherche à communiquer avec son lecteur. Un auteur qui écrit a un projet. Il puise dans le matériau linguistique les éléments les plus aptes à mettre en œuvre ce projet. Il s’inspire quelquefois d’une tradition, il s’inscrit souvent dans une mode, il est conditionné par le contexte culturel de son temps, au besoin il invente de nouveaux outils…Il peut manifester des tics, des préférences, des particularités qui lui sont propres, ce que l’on nomme un style. L’analyse littéraire cherche à être objective, à relever ces indices.
Bien entendu, ce qui reste premier est le plaisir ressenti à la lecture. Mais pouvoir découvrir pourquoi le texte est digne d’intérêt, touchant, singulier, devrait permettre de mieux le savourer. L’analyse ne doit pas se substituer au texte, mais elle peut enrichir sa lecture, sa compréhension, son retentissement.
Il ne faut pas pousser le bouchon trop loin en dénigrant le bien fondé de la critique littéraire au nom d’une supposée fabrication artificielle. Encore que certains tâcherons cherchent à répondre au cahier des charges d’un éditeur ou au prétendu goût du public. Le véritable auteur se comporte comme Paul Claudel qui pouvait comparer la création littéraire à un accouchement : « mettre au jour ce gros paquet de choses vivantes ». D’abord la spontanéité, puis le travail de polissage comme chez Flaubert ou Baudelaire. Le véritable auteur est un artiste, il sait ce qu’il fait. De plus pourquoi refuser aux écrivains le recours à des procédés techniques ou formels alors qu’on l’admet pour les musiciens ?
Je suis à la fois d’accord avec dudule et Jean-Luc. Je me suis questionnée comme dudule et j’ai répondu comme Jean-Luc.
Mais il me semble catastrophique d’enseigner la focalisation aux élèves de 6e par exemple. Trop jeunes pour comprendre l’intérêt des diverses techniques littéraires, ils en perdent le pur plaisir de la lecture.
Mais, par ailleurs, un exemple contraire : je détestais lire Duras (aucun plaisir). Quand j’ai analysé ses textes (notamment Le Ravissement de Lol.V. Stein), je suis entrée dans sa manière de faire et découvert un univers insoupçonné. Le problème, c’est que je ne peux lire et apprécier Duras qu’en analysant le texte…
Pour répondre plus précisément à dudule : j’écris depuis l’âge de 18 ans (je ne dois pas être la seule ici). Il y a deux temps :
le pur bonheur de la création (on se sent comme des dieux…) celui (le pire) de la correction. La technique s’en mêle => l’art devient de l’artisanat.Bonjour, Et merci pour ces deux réponses inspirées et inspirantes. Il faut que je digère.
Juste une petite remarque "à chaud" sur la fin du message de @Jean-Luc afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté dans mon propos. Loin de moi l’idée de refuser quoi que ce soit à quiconque. Il y a bien sûr l’étape de création puis sûrement celle du peaufinage (et c’est bien pour cela qu’il est si intéressant de pouvoir disposer de manuscrits originaux, avec leurs ratures, ou de corrections d’épreuves). C’est juste que j’ai parfois l’impression que l’on cherche absolument à mettre des mots ou des notions sur tout et que donc on finit par insister plus sur l’artisanant que sur l’art, pour reprendre la jolie formulation de @fandixhuit . Je mettrai la musique à part. Quand on écrit ou que l’on peint, à mon sens, on est seul et sans vraiment de contraintes. Quand on compose de la musique, ou que l’on sculpte, on est au moins deux : l’auteur et l’instrument (qui apporte ses contraintes intrinsèques, instruments ou voix), l’auteur et la matière pour la sculpture.
C’est juste que j’ai parfois l’impression que l’on cherche absolument à mettre des mots ou des notions sur tout et que donc on finit par insister plus sur l’artisanant que sur l’art, pour reprendre la jolie formulation de @fandixhuit .
@dudule
Effectivement, c’est le principal écueil de l’analyse littéraire déjà dénoncé depuis Molière (Les Femmes savantes ou Les Précieuses ridicules). Se gargariser de notions absconses est de la cuistrerie. S’il faut identifier précisément les procédés, on doit ensuite (et c’est le plus difficile) justifier leur emploi et tenter de découvrir dans leur réseau des lignes de force.
Il me semble que l’analyse de textes « savante » est à la lecture ce qu’est la musicologie à l’écoute de la musique ou la connaissance pointue de la mécanique à la conduite automobile : un complément utile et agréable pour ceux qui la pratiquent, mais parfaitement dispensable pour le lecteur, l’auditeur ou le conducteur.
Pour ce qui est de l’écriture, ça me paraît un peu plus complexe : si la connaissance du solfège, de l’harmonie et du contrepoint sont utiles à la composition et les bases de la mécanique théorique indispensables à la conception d’un moteur, je ne suis pas certain que la connaissance des termes analytiques soit d’une aide quelconque aux écrivains. En revanche, une excellente culture générale et une bonne connaissance des écrits classiques constituent certainement une source d’inspiration.
Je crois qu’il y a deux choses à distinguer. De la même manière qu’un sportif ne réfléchit pas sciemment à tous ses mouvements, ce qui n’empêche nullement que l’on puisse les analyser ensuite (j’ai un exemple très précis en tête dont je pourrais parler en mp), un écrivain ne se dit pas "tiens, mon texte manque de syllepse", ce qui n’empêche pas que son style puisse être analysé. Il n’y a rien de sa faute s’il s’éveille cuivre, ou autre chose, ce qui derechef ne nous empêche pas de le considérer comme tel.Quant au bien-fondé de l’exercice, il sert surtout à montrer ses propres compétences lors d’un examen ou d’un concours, et c’est un outil de sélection comme un autre.Pour Eluard, je dirais volontiers que ça tombe dans la case "ni fait ni à faire" ;)
Quant au bien-fondé de l’exercice, il sert surtout à montrer ses propres compétences lors d’un examen ou d’un concours, et c’est un outil de sélection comme un autre.Bien restrictif ! L’analyse permet aussi d’améliorer consciemment son propre style.
Tout à fait d’accord avec @Jean-Luc . J’ai ainsi supprimé les adverbes et pas mal d’adjectifs (entre autres).
Mais "ainsi", "pas mal" et "tout à fait"… Ce sont bien des adverbes ?😉
Je te parle de mes écrits. 😕
J’avais bien compris… Mais tu évites vraiment tous les types d’adverbes ?
A peu près, surtout ceux en ment (voir Zola). Ainsi est un connecteur logique qui peut éventuellement 😉 servir. Quant à pas mal et tout à fait, ils ne font pas partie de mon vocabulaire écrit.
un écrivain ne se dit pas "tiens, mon texte manque de syllepse"
C’est mignon. 😁
Est-ce que les auteurs « classiques » ont amélioré consciemment leur style par l’analyse de textes ? Je n’ai pas assez de culture littéraire pour le dire.
Quant aux contemporains, pour ne prendre que deux grands auteurs du XXe siècle, Proust est connu et reconnu par beaucoup comme l’un des plus grands et pourtant on a pu souligner d’innombrables lourdeurs et maladresses sur un autre fil de ce forum - lourdeurs qui le rendent insupportable à certains lecteurs. Et Céline ? En voilà bien un qui écrit contre toutes les règles et défie les analyses.
Pour un premier message sur ce forum, j’espère ne pas taper à côté.
Il y a plusieurs façons de faire de l’analyse, qui dépendent bien sûr des raisons pour lesquelles on en fait. Dans tous les cas, il s’agit de critique littéraire. Ce dont vous parlez, dudule, me semble être de la stylistique – qui n’est heureusement pas la seule manière de faire de la critique. Il me semble – mais il faudrait approfondir – que cette manie de la catégorie supporte le poids de la linguistique dont la prétention à la scientificité est bien plus recevable qu’une critique par sympathie, où l’écrivain (puisqu’il s’agit d’écriture, fût-elle critique) entretient un rapport d’amitié, d’amour, avec l’auteur au sujet duquel il écrit, ou plutôt : avec lequel il écrit. Cette prétention à la scientificité est toute contemporaine. Ce que l’on appelait autrefois la rhétorique répondait à d’autres critères, le peut encore – mais pour simplifier grossièrement : Dieu est mort. L’episteme (organisation des savoirs à une époque donnée) a été profondément bouleversée par Sa mort, et si la linguistique semble l’évolution historique de la rhétorique, elle ne prend plus place au sein des arts libéraux. Elle fait partie des sciences humaines, dont le complexe à l’égard des sciences dites dures est avéré. La stylistique, la narratologie, ou que sais-je, sont donc – lapalissade ! – des disciplines historiquement déterminées par les questions, les désirs, les fantasmes qui travaillaient de l’intérieur les disciplines constituées, parfois destituées et réorganisées les unes par rapport aux autres. Tout un arsenal technique a été élaborée durant les dernières décennies et a pénétré jusque dans l’enseignement secondaire parce qu’effectivement certaines notions permettent de clarifier ou d’approfondir l’analyse d’œuvres littéraires, mais d’autres raisons l’expliquent aussi. Les professeurs qui les enseignent à leurs élèves les ont appris à l’université – qui n’est pas à l’abri des phénomènes de mode – où ces méthodes d’analyse ont été le plus souvent élaborées. Enfin, on en assomme les élèves parce que ça fait « sérieux », apparemment scientifique. Ce que je dis est polémique. Je ne prétends pas avoir raison. J’émets une hypothèse, qui s’appuie sur de nombreuses lectures. Pensez à l’utile distinction barthienne entre écrivain et écrivant. Elle est facilement admissible. En revanche, le concept structuraliste de scripteur a suscité des moqueries d’autant plus savoureuses qu’elle étaient justifiées.
Tous ces outils ont été élaborés bien après les œuvres pour l’analyse desquelles ils sont utilisés. Ils créent des interférences à la lecture. Ce sont des réflexes quasi pavloviens d’écolier. Il faut beaucoup de recul, et oublier tout cela, pour écrire. Il faut que ce savoir soit devenu intérieur. Écrire, de toute façon, exige l’oubli, dans un premier moment, du moins.
@freddy.lombard
Proust est connu et reconnu par beaucoup comme l’un des plus grands et pourtant on a pu souligner d’innombrables lourdeurs et maladresses sur un autre fil de ce forum - lourdeurs qui le rendent insupportable à certains lecteurs. Et Céline ? En voilà bien un qui écrit contre toutes les règles et défie les analyses.
Tous les auteurs commettent des maladresses : Certains comme Balzac parce qu’ils écrivent au kilomètre, d’autres parce que leurs critiques leur opposent un référentiel académique ou dépassé. Être écrivain, c’est le plus souvent se former à la lecture des prédécesseurs tout en se voulant original, donc en prenant ses distances avec les modèles. Proust n’est à mon avis ni lourd, ni maladroit. Difficile à lire, certes, mais c’est le prix à payer pour entrer dans ce projet qui veut tout sauver de l’oubli dans ses moindres nuances afin que le temps ne soit pas perdu. Quant à Céline, il n’écrit pas contre toutes les règles et ne défie pas les analyses : il crée "simplement" un style nouveau qui mêle les familiarités, voire les vulgarités, avec les délicatesses d’un registre soutenu. L’amalgame est détonnant.
@Poulenc
J’apprécie la finesse et la pertinence de l’analyse. Oui au complexe d’infériorité, oui à certaines errances des modes universitaires, oui aux tentatives maladroites de les faire passer dans l’enseignement officiel…Cependant nous sommes tous à la recherche de la panacée. Hier (si je me réfère à mon expérience) et aujourd’hui, les élèves peuvent réagir à un texte, mais se trouvent démunis pour exprimer leur ressenti. La stylistique bien comprise pourrait leur permettre d’avancer dans leur analyse à condition bien entendu de toujours relier le fond et la forme, l’identification du procédé à son intégration dans un projet de lecture.
Merci pour tes commentaires éclairés Jean-Luc.
J’en comprends que la connaissance des textes qui les ont précédés constituent le solfège des écrivains. Rien ne les oblige à l’appliquer à la lettre ni à reproduire les gammes qu’ils ont apprises pour emprunter de nouveaux chemins.
@freddy.lombard
C’est exact, du moins pour les siècles précédents.
En effet depuis la Renaissance jusqu’au XVIIIe siècle, les écrivains ont souvent pratiqué les réécritures, manifestant leur talent en rivalisant avec leurs aînés ou des contemporains sur des thèmes bien connus.
Aujourd’hui, les ruptures brutales, l’originalité à tout prix me paraissent plutôt la règle, sauf dans la littérature commerciale merchandisée à outrance.
Ce qu’li y a de certain, c’est que (ce que je connais de) la littérature commerciale actuelle manque d’originalité littéraire : la pauvreté du style caractérise ces écrits que l’on croirait issus de mauvaise copies scolaire de collège.
La rupture à tout prix n’est pas non plus un gage de qualité, en littérature comme en peinture ou en musique : n’est pas Céline qui veut, pas plus que Picasso ou Ravel.
Si j’avais plus de temps, j’essaierais bien de m’attaquer à des œuvres réputées difficiles pour leur originalité justement, comme l’Ulysse de James Joyce ou certains romans de Philip Roth. Mais j’ai peur d’y perdre mon temps et mon énergie : j’ai été assez peu enthousiasmé par Belle du seigneur, et je suis resté totalement hermétique à ce que j’ai pu lire de Faulkner par exemple.
Je crois qu’on ne peut pas tout lire, et que, tant qu’à faire, autant prendre du plaisir à ses lectures. Je dois dire que j’ai été beaucoup moins déçu par la plupart des classiques que par les contemporains, même si certaines œuvres se sont révélées trop ardues pour mon niveau de lecture. Je peux me tromper, mais je ne suis pas certain que les anciens écrivaient pour choquer ou rebuter le lecteur, alors que certains modernes semblent avoir cette démarche, en littérature comme en peinture, en musique ou en sculpture.



